sylvain thévoz

27/01/2015

Hainons-nous les uns les autres?

"Gauche bisounours", est un terme employé avec délectation et facilité par les membres du MCG et de la droite rigide. Elle renvoie la gauche en la caricaturant à une tendresse, une naïveté, une écoute excessive, une certaine passivité et une compréhension du monde enfantine qui la rendrait impuissante. Attributs donnés traditionnellement aux enfants ou aux femmes. Faire de la gauche un marshmallow bisounours, c'est faire étalage de son machisme et son paternalisme, bref entamer un acte de domination par le discours en cherchant à décrédibiliser son interlocuteur. Stratégie vieille comme le monde.

Ni bisounours ni punching-ball

Cette pseudo gauche bisounours n'existe pas hors de l'imagination de ceux qui projettent leurs difficultés et angoisses à accueillir le monde tel qu'il est, avec ses fragilités et failles, réclamant toujours plus de moyens pour les colmater. C'est du niveau de " c'est toi qui est le plus tendre pas moi ". Puisqu'il ne faut pas, surtout pas, donner le sentiment d'être compréhensif et dans l'empathie, non, mieux vaut direct le poing dans la gueule et "hainons-nous les uns les autres" comme nouvel évangile avec des terroristes islamistes partout, à chaque coin de rue.   


Ceux qui ânonnent "gauche bisounours" sont hantés par leur impuissance à contrôler le réel, impuissant devant leurs propres fragilités. Leurs discours martiaux et la mollesse qu'ils prêtent à leurs adversaires politiques leur permet l'exorcisme de dire "tapettes" ou "gonzesses" avec jubilation; ils ne s'en privent pas d'ailleurs. C'est le moto du macho MCG qui de procès en excès, de démesures en mépris, s'empêtre dans ses contradictions et son impuissance, bandant ses muscles pour s’assurer qu’il ne tremble pas. Le MCG n’est pas l’expression d’une colère, mais la tristesse d'un désarroi couvert d'une voix forcée pour donner le change.

Le débat politique serait donc une lutte de domination et de pression, de déconsidération et de rabaissement. Et les enjeux pour le bien commun rabaissés à la lutte pour les parts de marchés électives. Cette stratégie de rigidification accentuée des rapports sociaux et de tension coûte cher, amène au final plus de cassures... et finit par lasser.

Votons votons votons

Serait-ce, à l'aube d'élections municipales, tout le champ des possibles et du discours que nous pouvons attendre du microcosme politique? Si cela se vérifie, les abstentionnistes feront un triomphe en avril et en mai. Le politique ne pourra jamais rivaliser avec un clip publicitaire ou une bonne baston, pourquoi préférer la copie à l'original? A combien devra monter encore le pourcentage d’abstentions pour acter le fait que cette manière de construire une collectivité est un échec?  

Tu fais l'effort, je te domine, ok?

Mais quoi, parce que nous ne savons toujours pas comment construire les uns avec les autres, il faudrait nous haïr? L'échec complet de la "droite rigide", reste son incapacité à produire un discours sur le vivre ensemble, à articuler des idées sur la manière de le réaliser au-delà des chiffres et des effets de manche. Les affiches de campagne au Conseil Administratif de la Ville de Genève des candidats Buffet-Desfayes, Genecand et Conne, PLR, sont édifiantes. Elles tiennent sur trois culs de bus : -10% d'impôts / + 800 logements / +1200 places d'accueil pour nos enfants, sans expliquer bien sûr comment seront réalisées des augmentations de prestation en baissant simultanément les revenus de la collectivité.

Confronté, le PLR réplique : "nous augmenterons l'efficience". Discours éculé, qui laisse entendre qu'il y a encore du gras, du mou, de quoi pressuriser davantage les corps au travail pour leur faire effectuer toujours plus de tâches avec moins de moyens jusqu'à rendre l'âme ; qu'il faut lutter contre les abus, ces derniers étant bien entendu toujours l'apanage des pauvres et des précaires, limités à une classe.

Je crois les citoyen-ne-s fatigué-e-s de cette rhétorique, du toujours plus d'efforts au profit d'autres, laissant, exonéré, le pouvoir des forces de l'argent et du réseautage.  

Barazzone.calculette

Le bilan du Conseiller administratif Guillaume Barazonne est un bel exemple de la politique de la calculette. Ne cherchez pas son visage, ne cherchez pas une présence, ni une expression dans son clip de campagne. Voilà des chiffres bruts, des nombres, une voix monocorde et une linéarité parfaite. [1] C'est d'ailleurs la même construction de clips et boîte de production que celle de la campagne contre les forfaits fiscaux commanditée par le Centre Patronal, la Fédération des Entreprises Romandes, la Chambre de Commerce d’Industrie et de Services de Genève.[2] Si les campagnes se suivent et se ressemblent, faut-il conclure que ce sont les mêmes qui paient les spots web stéréotypés où logotypes et statistiques sont mis en avant au détriment des liens et du relationnel?

Enigma rend l'âme

Ah c’est si simple le monde expliqué par une entreprise de « strategy and branding » pour qui le politique est avant tout du business et de la communication, la promotion d’une marque, ici: Barazzone.com entendu comme vente d'un produit. Voilà un nouveau trend, avec des sièges urbanature en plastique où les pouvoirs de l'argent s'achètent un politique à bas prix; la boîte de com enigma devient faiseuse de rois. 

Vous me direz peut-être, c'est l'époque  qui veut ça : Des chiffres, des stats, le toc de l'efficience et le tic des finances servant la lutte des places et des egos. Si c'est bien l'époque qui veut ça, il s'agit d'exercer son droit à la contrer. C'est là que se situe la distinction de la gauche pour qui  l'humain sera toujours au centre des préoccupations et l'indignation première, où ce n'est pas la fatalité qui fait règle ; pour qui la complexité du réel demandera toujours plus  de moyens qu'un clip fastfood type Mac Do, ou le karcher de ceux qui veulent nettoyer un quartier en 60 jours, avec la pédagogie suave et faisandée d'un conseil d'administration bancaire. 

Hainons-nous les uns les autres ?

Hainons-nous les uns les autres n'est pas mon évangile. Je le laisse à ceux qui voient des bisounours partout et leur cauchemar social comme un fond de commerce. Face à cette entreprise de vente idéologique d'un modèle sociétal clos sur lui-même et auto promotionnel, nous devons creuser et agrandir des espaces pour accélérer la circulation d'idées et entamer cette rigidité, avec un modèle de sensibilité qui relève de la ruse et de la guérilla élective, une sorte de tai-chi politique et éthique où la parole reprendra sa place et les réflexions leurs fonctions comme sur une place athénienne, une assemblée de village.. ou une cabane dans les branches. 

Les boîtes de com et les spots télévisés n'auront pas le dernier mot, ni sur le fond ni sur la forme. 



[1] https://www.youtube.com/watch?v=ZvhtXaaixxs&spfreload=10

[2] https://www.youtube.com/watch?v=QTW6fS7LNZg&spfreload=10




21/01/2015

Terre, terreau, territoire (IV)

Il n’a pas sursauté au premier coup.

Il sait que les orages sont là. La foudre va s’abattre sur lui, le foudroyer à son tour. Il n’a pas peur. La foudre va le foudroyer c’est sûr, c’est aérien, électrique, presque. Il est au-delà. C’est un sculpteur, il connaît les molécules lourdes. Il demande la matière, la réclame, la traite, boulanger des poussières. Il a rangé ses affaires, ramené ses mains vers son corps, ou plutôt son bloc de main, ses doigts resserrés ; d’un ongle il peut gratter un millimètre de sa peau sur le dos, s’écorcher même.

Il est vivant, ça bouge en lui, tout autour. Il sent, n’est pas un objet. Mais il ne peut se lever et courir jusqu’au pont, ni embrasser son enfant comme collé au pneu d’un véhicule couleur cendre. Il est attaché, câble électrique serré ou simple fil de couturier. Noué comme pour couper toute circulation.

Il n’est pas encore exsangue, pourtant lentement son sang se fige. En lui encore tout va et vient de vie. Il déborde même de jus (ses yeux) ruissellent et tombent par terre. Il aimerait qu’une petite herbe verte en jaillisse. Maintenant, que vienne une pousse, qu’il puisse encore croire que les larmes donnent vie, ne s’évaporent pas en vain, ne se perdent dans le sol. Tout revient au cœur. Il a toujours veillé à l’humidité, tempérer les poussières, ne rien laisser se craqueler ou se fendre.

Ses lèvres font mal, papier abrasif trop frotté sur surface granuleuse : ces mots qui disaient : ma femme, ma maison, mon tour de potier, qui disaient la propriété et l’appartenance. 

Il a voulu faire de ses mains une danse, s’est toujours émerveillé de les sentir tourner comme des flammes au feu, suivre le rythme du tour, l’appel du four, envies libres de ses pensées.

Immobilisé, contraint. Lui qui a toujours dansé par ses pieds, comme un cheval piétine sa propre cadence, galvaude son propre galop dans la terre glaise, chevilles jointes désormais enflées. Respirer : remplir cette forge. Aspirer, se gonfler d’ailleurs et du non-soi. Expirer : ses mains sont liées désormais. Tout ce qu’il a devant lui c’est un trou. Un grand trou pour potier. Une excavation large de la terreoù sera logée la sculpture de son corps comme un bout de lard que les chiens se disputeront qui sait.

Poussière tu étais, poussière tu redeviendras. Moins que terre, moins qu’objet, moins que rien. Il se demande comment il va tomber, basculer; sur quelle épaule, en arrière ? Il respire encore. Comment va-t-il cuire, se décomposer ? Quelle fournaise là en-bas ? Oui un froid absolu avec chutes de cheveux et  rapides de degrés: très vite le givre sur les cils les cheveux et même sur les poils du nez –il rit c’est ridicule- Comment son corps va-t-il durcir, sécher se conserver, héberger des insectes ?

Cuire à l’étouffée ? – il rit c’est ridicule-

Il avait une pièce à finir elle est encore sur le tour. Il ne la touchera plus. Il ne sera plus là pour observer, sentir, se former, et personne pour la retirer de là, soupeser sa composition. Il n’est pas une tasse. Il n’est pas un plat. Il est un homme. Il ne sait plus bien à quel moment il cessera de l’être. Et s’il est déjà trop tard. Il n’est pas un vase, il n’est pas un bol. Il n’est même plus cela. Il vaut moins que cela maintenant ? Il est quelque chose de cassé et de brisé désormais. Avant même que porte le coup final, c’en est fini de lui. S’il survivait, maintenant, les morceaux pourraient-ils être recollés alors qu’il semble intact. A l’extérieur, tel il paraît.  

Le commandant boit à sa gourde.

Il se demande quelle couleurs auraient les amphores les vases les pots les tasses les assiettes de toutes ces terres que l’on décrit à la télé, ces terres recouvertes de décombres, ces terres survoltées ?

Quelles couleurs auraient les vases les pots les tasses les assiettes de cette terre mêlée de sang et de débris humains. S’il devait boire dedans et y manger, y déposer des fleurs, comment faire cela ?

Il se demande s’ils croient vraiment que leur vaisselle est bien blanche, bien lisse où tout est propre. S’ils ne voient pas qu’on y a mis une grosse couche de peinture dessus de la laque et même un vernis encore pour faire tenir le tout.

Cette terre chargée, piquée d’esquilles d’os, de morceaux de poumons, de petites peaux comme une flanelle déchiquetée et dans laquelle aux restaurants ils portent les lèvres en trinquant et se gargarisant : terre territoire terrorisme de tout ce qu’ils ne verront jamais.

Il se demande encore comment lui peut observer tout cela, si clairement maintenant alors qu’il est trop tard que tout fini que l’homme en noir soulève sa dernière pièce dans l’atelier et la projette au sol comme une pièce trop lourde sans qu’il ne bouge même.

Plus personne ne le regarde.


Il est ailleurs déjà.

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19/01/2015

Terre, terreau, terrorisme (III)

Ils attendent leur tour. Ils attendent que ça tire. Ils flairent la poudre, le moment où ils n’auront plus besoin de poireauter pour mourir.

Ils sont seuls, sans secours, sans état, sans maman, sans soldats, sans sirène, superman ou supermarché pour venir les sauver, détourner l’attention ou la balle.

Ils sont seuls. Il ne reste que le ciel et la terre qui est là, la dernière, la première, -toujours été fidèle-, et qui ouvre grande sa bouche : large fosse creusée rapidement à la pelle ou par arrachement d’une bande au bulldozer. Ils ne savent pas comment ni pourquoi. Eux, ce sont des figurants des paysans des maçons des potiers. Ils n’ont pas le script. On les a raflé au village pour les placer là, les aligner les uns à la suite des autres, et on a attendu longtemps que l’autre vienne avec sa caméra… pour commencer le shooting.  

Celui au village qui faisait pousser les blés pense maintenant aux quintaux de farine bien sèche qu’il aurait pu tirer de ce sol. Il évalue les heures de travail : sarcler arroser, enlever les mauvaises herbes, chasser la nuit les sangliers et les bêtes sauvages qui ravagent les épis, broutent les boutis dans les blés, cassent les tiges de leurs sabots cornés.

Graine de courge à la grange la glèbe est partout maintenant.

Les grenades si grosses ressemblent à des pommes, les obus alignés : betteraves oblongues. Tout semble si innocent. Irréel.

Il revoit presque sa grange craquer sous le poids des sacs de farine qu’il ramène en tracteur, utilisant la vieille poulie rouillée –la même que son père et son arrière-grand-père utilisaient- pour monter les récoltes à l’abri. C’était du temps d'avant. Il y a très longtemps déjà. Il a les muscles tendus et fatigués. Les cosses sont au sol, il marche dessus, enfonçant sans même le remarquer les graines dans le sol. La vie le dépasse. Il sème malgré lui.

Elles pousseront ces graines, elles pousseront avec ou sans lui. Elles jailliront sans même qu’on leur ait demandé quoi que ce soit, dans ce sol non préparé. Elles jailliront malgré le manque de soin. Il voit les épis sauvages, l’imprévu, le vent qui balaie les têtes du son, lourdes graines, chardonnerets roses, ronces et rhododendrons. On dirait des ballots sur des ânes dodelinant, un ciel de lavande presque métallisé maintenant par l’orage qui vient par l’orage qui gronde.

Et soudain, alors qu’il est dans sa tête mais ailleurs déjà, que déjà il n’entend plus rien alors qu’il perçoit tout – assourdi- : un grand coup de tonnerre résonne et se loge en lui portant son corps loin de lui et glaire et bourbe se brouillent et barbouillent son visage. Il plonge dans la terre comme une graine que l’on sème de force et fore au cœur des choses. Abyssal et lunaire.  

Il ne voit pas le talon de l’homme qui l’enfonce plus avant dans le sol. Il ne voit plus rien. Son destin est de naître maintenant. Il ne doit plus rien à ce monde.  Il ne doit plus rien entendre ni comprendre.

C’est ailleurs que ça se déroule maintenant.   

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18/01/2015

Terre, terreau, terrorisme (II)

Désormais on n'y brasse plus la terre. Ce temps-là est révolu.

On n'y produit plus les bandelettes cuites au feu de bois qui donnaient contenant à une farine bistre, des haricots secs ou des cornichons conservés avec les poivrons épicés dans une saumure couleur d’oeuf.

Ce qui s’élève désormais de la terre, c’est la mort, l’industrie du cinéma, les fumées phosphorescentes de l’armement. Ce qui s’élève de la terre maintenant ce sont des mitrailleuses lourdes commandées par radar et les drones téléguidées. Il n’y a plus d’oiseaux. Au bout du champ, l’épouvantail rivalise avec le drapeau, sourire blafard. Plus vrai que nature, il a été pris pour cible par erreur, il ressemblait trop aux morts-vivants. Les épouvantails ne font plus peur aux oiseaux. Seulement aux hommes qui se demandent s’ils sont minés. Une croix sur cette femme, une croix sur cet enfant, une croix sur cet homme, et même sur ce chien, pour rire.

Quelque chose tourne dans ma tête qui n’est pas juste un exotisme lointain que l’on zappe ou écarte. Quelque chose qui entrave et empêche la pensée ; ce ruissellement du sang et des vies allongées le long de la tranchée ouverte. Les hommes sont assis côte à côte, ils ne bougent pas, ne semblent pas respirer. Leur cœur bat fort pourtant à faire rompre leurs artères dans leur corps, ça tape, et leur cri est monté. Sur l’écran, on ne peut observer tout ça, on ne peut ni sentir ni toucher. Ce n’est pas réel. C’est plus fort que du cinéma. On veut les observer se débattre, hurler, on ne peut croire qu’ils seront tués plus facilement que des bêtes à la corrida.

On est assis devant notre télé à manger du pop-corn comme des bœufs, on rumine le fourrage. On veut du pain et des jeux. Pas les jeux de l’abattoir sans compote de pommes. Ils seront tués comme des  bêtes, on le sait. Ils basculeront dans le fossé sans un mot, sans un seul mouvement de refus, de rejet, de révolte. Est-ce vrai ? Et nous : consommateur hagard, impuissant d’un mauvais sitcom ? Ils sont très loin de nous ceux-là. Allongés en ligne le long de la fosse.

Peut-être qu’ils ont hâte que cela se termine. Peut-être même que de basculer dans le sol la bouche ouverte sera un soulagement.

Retourner aux entrailles, dans les profondeurs, revenir à l’enfance à l’informe et même avant : au non-être et au rien pour en finir avec les souffrances. Charger l’anesthésie de paroles bibliques, coraniques, de l’éternel Dieu qui façonne l’Homme avec la poussière de la terre, insuffle un souffle de vie dans ses bronches bousculant ses narines (Genèse 2.7) Et l’homme devint un être vivant ! Et l’homme devint un être vivant ! Par la neshama l’ajout du souffle de vie, haleine vitale par le don de l’âme, la nefesh située dans la gorge ou le sang ou alors Dieu sait où, par le rouah : souffle, esprit extérieur à l’homme.

Je ne sais pas d’où vient la vie où elle va, d’où vie vient d’où vie va, l’impossible devenir et la fin de toutes choses. Quand débute le sujet, je ne sais pas. Je ne suis pas mystique je n’ai pas le canal, même pas M6. Je sais seulement qu’une balle arrête la vie. Enfin, même de cela encore je ne suis pas certain. Peut-être, je crois, le cœur le corps absorbent les balles les refondent pour se propulser ailleurs, et tout se poursuit autrement.... je réfléchis à tout cela, et eux...

Ils sont comme des bêtes qui ne peuvent plus lutter, ont tiré sur leur laisse jusqu’au sang tapé leurs têtes sur les parois de l’étable. Ils se sont excités en vain. Bientôt ils sont mûrs pour la boucherie, l’abattage. Sont à point pour céder.  Hébété et absent : ils vont perdre la vie. Hébété et absent, comme ils l’ont reçus. Comme des objets posés sur une étagère. Eux...allongés en ligne le long de la fosse.

Et maintenant: à table! A chacun sa ration de terre, une poignée dans la bouche de chacun.

08:33 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terre, terreau, terrorisme | |  Facebook |  Imprimer | | |

17/01/2015

Terre, terreau, terrorisme (I)

 

Les sans terre qui partent des sans foi en quête de territoire les mains sales et caleuses non de terre non du travail des hommes de la glaise de la salive et de la céramique mais du sang et des boyaux et des flashs des appareils photos.

Terre, terreau, terrorisme de ceux qui partent de chez eux, mais étaient-ils déjà accueillis quelque part ? Avaient-ils vraiment atterris, sentis un jour le sol sous leurs pieds, où alors, d’où qu’ils soient, n’étaient-ils pas déjà en rotation, en suspension dans l’air, et frappés par chaque idée comme des cerfs-volants affolés par le vent ; de petites miettes même, projetées par un ventilateur invisible et puissant baladés de-ci de-là sans attaches, sans repères ? N’étaient-ils pas déjà apatrides, ceux que la violence a déraciné profond, les sans terre que les flashs-backs, les mémoires brisées, effacées, lavées à l’eau de javel ou aux écrans pixélisés ont déterritorialisés ?  

Ils rejoignent là-bas loin ceux qui se battent pour un bout de terre, rien de nouveau, même pas une idée, rien. La lutte pour le territoire, pour des arpents de bois ou les faubourgs d’une ville, pour avancer, reculer, et avancer-reculer encore, réussir l’offensive, la dernière c’est promis, avant le jugement dernier, où tout pourra recommencer. Opérer le repli, le premier, faire de la terre où poussent où pousseraient où pousseront, qui sait, oliviers, blé, ou chêne de Mamré, un champ non de ruine ou de mines mais stérile, de terre durcie par le martellement des bottes, des roues, des camions. Prendre un temps d’avance pour détruire plus vite, ils disent.

Ils ont tassé le jardin là-bas, où ? –c’était il y a si longtemps déjà- les légumes y étaient cultivés, les fanes des carottes avaient belle allure et quelles côtes de bettes... Devant l’école poussaient quelques fleurs, dahlias et pensées éclairaient un petit muret où des fruits rouges gorgés de sucrés pendaient. Les enfants s’y écorchaient les genoux, y grimpaient, environnés d’abeilles au vol ballot comme trop lourdes de pollens de pistils, abus de sucs des poires blettes au sol tombées. Des graines étaient séchées et conservées précieusement au grenier. Sésame et thym jetées par poignées dans le pétrin pour agrémenter avec huile d’olive le pain. Gros sel couché sur des tartines dorées. Tout cela c’était avant que la terre du jardin ne soit tassée.

Les paysans n’auraient jamais pu imaginer cela : des dameuses d’abord puis des hommes foulant aux pieds non le raisin mais piétinant les abords du jardin pour que la terre soit bien plane, pour que la terre soit un roc, ne puisse plus produire autre chose qu’un bon sol aride, un bon sol calcaire, sol solide pour véhicules blindés, bonne plateforme pour hélicoptères huilés, aux pales larges et coupantes comme des faux mais chargées comme des brouettes de missiles longues portées : aubergines géantes de métal ou grosse courges prêtes à exploser.

De la cabane à outils ils ont fait un hangar à pièces détachées : rotors, hélices, carlingues, repoussé dans un coin le tour du potier. Le mouvement de rotation est désormais fait pour propulser l’air non ramener la glaise au cœur, faire vrombir des moteurs et décoller les zincs, grincer des écrous, brinquebaler des boulons, non lisser la terre et donner souffle à ce qui naît.     

C’est comme un jeu, un casse-pipe. Cela consiste à aligner le plus possible d’objets noirs sur la cible. Mettre une croix sur cette femme, une croix sur cet enfant, une croix sur cet homme, même sur ce chien, pour rire. Marquer des villages entiers, en rayer autant de croix planifiées, étudiées, pour bien faire gicler la tourbe, éclabousser les murs et les yeux d’un sang pressé fort – frais du jour- framboises broyées.

Projeter la matière, la disséminer, faire sauter, déformer débonder,  bouillabaisse de glaise, purée de chaires trop cuites : à l’étouffée ou chauffés à blanc, oubliés au balcon et tartinées sur des murs effondrés. Les écrans restent propres. A la fin de la journée, y passer un tampon de désinfectant. Il n’y a pas une tache. Rien de crotté.

Terre, terreau, terrorisme.

Peut-être nous faut-il travailler les récits autrement qu'en comptant les victimes à l'heure des talk-shows. 


 

15:21 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terre, terreau, terrorisme, mots. | |  Facebook |  Imprimer | | |

15/01/2015

Etre ou ne pas être Charlie... telle n'est pas la question

charlie hebdo,être ou ne pas être,terroristes,parisDire je suis ou je ne suis pas Charlie est la dernière "question" que les dramatiques événements de la semaine passée à Paris semblent avoir produits. Cette question nous fait encore retomber dans un essentialisme crasse et un choix binaire inutile. Tu en es ou tu n'en es pas? Sans que l'on sache vraiment ce que cette appartenance recouvre, ce qu'engage ce cri: "Je suis Charlie" (devenu pour certain déjà un business, pour d'autres un outil de récupération politique, voir même une marque de cynisme ou d'hypocrisie, pour d'autres encore: le rappel d'un humanisme et d'une tendresse).   

Quoi, il y aurait donc d'un côté ceux qui sont Charlie et de l'autre ceux qui ne le sont pas? Quelle farce, et quelles divisions est-on en train de créer encore, à partir de bons sentiments et d'une volonté légitime de s'identifier à une cause?   


L'ennemi ne porte pas la barbe, l'ennemi c'est la peur  

L'enjeu n'est évidemment pas d'être ou de ne pas être Charlie. Il est, d'une manière urgente, de refuser de se trouver piégé dans des identités uniques ou d'y enfermer l'autre; d'éviter précisément de se trouver avec des Charlie d'un côté et des non-Charlie de l'autre, des musulmans ici, des chrétiens là, des athées plus loin, des homos à la marge, des hétéros au centre; des femme collées aux marmots, des homme rangés au boulot, barbares terroristes séparés des bons humanistes, monde figé et cliché des vignettes d'Epinal. L'ennemi ne porte pas la barbe, l'ennemi, c'est la peur. Il existe aussi des fondamentalismes pseudo-démocratiques, comment les révéler?    

On pourrait multiplier ces exemples d'identités rigides et crispée avec bien souvent un drapeau qui le surplombe: Charlie pour les uns, Dieudonné pour les autres, la République-raison-d'Etat- pour les plus flagorneurs. Or, nous avons plus que jamais besoin de souplesse, d'appartenances multiples, et de ne pas réduire l'entier de l'individu à l'une ou l'autre de ses parties, au risque que cette gigantesque opération de réduction finisse par faire de nous les uns pour les autres des bourreaux, des victimes ou... des moutons cherchant des yeux un sauveur, quel qu'il soit.    

L'extrême vitesse des évènements de la semaine passée a poussé un grand nombre de citoyen-ne-s à descendre dans la rue avec un slogan d'appartenance: "Je suis Charlie". Mais qui rassemble exclut dans un même mouvement lorsqu'il ne le fait pas au nom de valeurs auxquelles chacun-e- peut s'identifier. "Liberté d'expression" ne s'avère pas être un slogan au-dessus de tout soupçon, puisque ceux qui crient aujourd'hui "Je suis Charlie Coulibaly" ne font rire personne et se retrouvent inculpés d'apologie de terrorisme, ce qui en montre les limites. "Tu ne tueras point" pourrait en être un. Mais comment justifier alors les assassinats légalisés de l'armée française ? 

charlie hebdo,être ou ne pas être,terroristes,parisDu tout politique au tout polémique

Les polémiques enclenchées depuis une semaine sont incessantes, des plus sérieuses aux plus triviales. Un florilège : Jeannette Bougrab était-elle la compagne de Charb? Fallait-il accepter la présence ou non des chefs d'état lors de la manifestation de rassemblement, un pigeon a-t-il vraiment chié sur Hollande ? Est-ce un phallus que Luz a dessiné sur le prophète? La liberté d'expression est-elle une liberté d'outrager? Fallait-il inculper Dieudonné? etc., etc.,

Le temps du deuil n'existe plus. Il se dessine un monde obscène où tout peut donc doit être montré. Si dans les années 60 tout était politique, aujourd'hui tout est polémique. Au passage, polémique vient du grec polemos : la guerre. La course au scoop ou à la vente en est concomitante. Il faut presser le jus de tout événement... puis en trouver un autre, quitte parfois à l'inventer ou s'y déchirer.  

Touche pas à mon prophète, touche pas à mes martyrs

Dans les années 80, la foule descendait dans la rue avec "Touche pas à mon pote" comme slogan. Faut-il en déduire que l'on est passé des engouements altruistes aux manifestations grégaires? Que l'on descendait à un moment pour l'autre et que maintenant on descend contre lui (Pegida en Allemagne), au nom des prophètes ou des martyrs seulement (de la liberté de blasphème ou de son interdiction) ? - Non. Ce serait trop simpliste de l'énoncer comme cela. Cela raconte pourtant indéniablement quelque chose de l'air du temps.

Si je suis ou je ne suis pas Charlie n'est pas la question, si la voie de la polémique n'est qu'une impasse ou une machine à jus médiatique,  quelles sont les questions qui doivent nous mobiliser désormais pour ne pas céder à la peur, crever d'insécurité ou d'isolement sécuritaire ?

Il y a un élément d'espoir aujourd'hui, c'est celui qui fait jaillir de cet électrochoc social un rapport à l'autre différent créant et imaginant des rapports plutôt que des isolats; qui pousse à aller visiter les synagogues, découvrir les mosquées, ouvrir les portes du dialogue, s'intéresser à ses voisins, tisser des liens avec les barbus, les jaunes, les verts; et là où la peur est la plus forte, qui fait redoubler d'intérêt et de curiosité.

Si le tout sécuritaire l'emporte alors nous sommes foutus. Un durcissement et une rigidité accrue de notre société avec des budgets toujours plus grands pour les polices sera avant tout un constat d'échec et de défaite source d'insécurités plus grandes. Il ne me sera d'aucun secours de recevoir un Charlie Hebdo doré aux feuilles de la légion d'honneur dans une boîte aux lettre sous surveillance avec des caméras à l'entrée de mon immeuble et des flics plein les rues, je sursauterais alors si quelqu'un me suit dans la rue...

Ce n'est pas cette société là qui est désirable.

Je suis un être de désir, non de refus, de peur ou de haine.    

 

Dessins : Géraldine Puig

17:13 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charlie hebdo, être ou ne pas être, terroristes, paris | |  Facebook |  Imprimer | | |

11/01/2015

Charlie Hebdo : d'Hommages collatéraux

Pendant que la France "pousse un ouf de soulagement", que des journaux inconscients osent titrer: "happy end" (La liberté) à une telle boucherie, faut-il célébrer béatement la "liberté d'expression", et se glorifier qu'un aréopage de chefs d'état viennent marcher dimanche à Paris, Benjamin Netanyahaou en tête dans le piège sirupeux du : le cauchemar est terminé, vous pouvez vous assoupir à nouveau, dans le péril d'une récupération massive des évènements des derniers jours par ceux qui bafouent les valeurs que la rédaction de Charlie défendait.  

Rendre hommage aux victimes est un besoin vital, nécessaire, qui nous rappelle à notre humanité. Affirmer que l'équipe de Charlie Hebdo serait morte pour la liberté d'expression est aussi morbide qu'asséner que d'autres meurent pour Allah. Coller des étiquettes et des raisons à la mort divise encore. L'équipe de Charlie Hebdo ne cherchait pas la mort. Ils ne sont pas morts pour, ils ont été assassinés par, lâchement, tristement, injustement alors qu'ils célébraient la vie, le rire, le blasphème, la dérision jusqu'à la moquerie.  

Pendant que se prépare l'hommage de ce dimanche par une grande marche républicaine à Paris, la liberté d'être, mais aussi de religion, de rassemblement est quotidiennement bafouée en France. Tirs contre des mosquées, graffitis, menaces de morts, passages à tabac; comment sont qualifiées aujourd'hui ces attaques contre les lieux de culte et mosquées ? Je n'ai pas encore entendu le mot 'terroriste' ni 'attaque contre la liberté religieuse' ni aucun républicain, chrétien bouddhiste ou Dieu sait qui sommé de venir s'en excuser. Plus ou moins passés sous silence au profit des remerciements aux forces de l'ordre et au soulagement général; ce sont là pourtant des attaques contre la liberté d'être extrêmement graves.

Il faut saluer les nombreuses prises de parole et éditoriaux rappelant la nécessité d'une France refusant la violence, l'intolérance; le soin et la dignité prises à faire la différence fondamentale entre musulmans et terroristes; le désir d'éviter les amalgames, de bien distinguer les "bons musulmans des affreux terroristes". Saluer les hommages, au-delà même du cercle restreint de la rédaction de Charlie, des hommes et femmes tombés, et parmi ceux qui composaient cette rédaction, les poètes les dessinateurs, qui faisaient leur boulot avec joie et passion. Ce sont des humains qui ont été tués, pas des symboles. 

La tentation sécuritaire prend du galon. Certaines rédactions lèvent bien haut le drapeau de cette "liberté d'expression" (Tribune de Genève), tout en faisant paradoxalement (Judith Mayencourt), l'apologie dans ce journal d'une diminution de la liberté individuelle et d'un contrôle accru des citoyens : "à l'heure du fichage universel, défendre les droits de la personne contre la surveillance de l'Etat est sans doute louable. Mais ce combat semble d’une naïveté presque coupable au regard des enjeux sécuritaires" [1] Mais oui, fliquons tout le monde, c'est sûrement la meilleure solution qui s'impose.

Si les terroristes ont assassiné " au nom de", rappelons que l'équipe de rédaction de Charlie Hebdo n'est pas morte au nom de quoi que ce soit, mais assassinée en pleine vie qu'elle vivait avant tout du désir, du plaisir, de la joie et  de la création. Valeurs qui risquent, au nom des raisons d'Etat et des récupérations avides, d'être violemment, aujourd'hui même, piétinées. D'Hommages collatéraux.      

 

 

Dernières atteintes à la liberté d'être ou d'exercice du culte en France depuis mercredi : 

Mercredi : tirs contre une salle de prière à Port-la-Nouvelle, tirs contre un véhicule d'une famille musulmane dans le Vaucluse. L'entrée de la mosquée de Poitiers est couverte de graffitis anti-musulmans énonçant" mort aux Arabes".

Jeudi : trois grenades à main lancées contre la mosquée des Sablons au Mans, une balle tirée. Explosion d'origine criminelle visant un kebab proche d'une mosquée à Villefranche-sur-Saône. Deux mosquées vandalisées avec des graffitis anti-musulmans à Liévin et Béthune. En Isère un jeune homme de 17 ans est agressé par une bande et battu après des insultes racistes. Une mosquée prend feu dans des circonstances suspectes à Aix-les-Bains.

Vendredi : graffitis à l'extérieur d'une mosquée à Bayonne disant " liberté, Charlie", "assassins", "sales arabes". A Rennes, un centre islamique de prière est vandalisé et tagué avec le mot "dehors" en breton et en français. La mosquée de Bischmiller est vandalisée avec le mot "ich bin Charlie". 4 tirs contre la mosquée de l'entrée de la mosquée de Saint-Juéry, proche d'Albi (sud de la France). 5 coups de feu contre la mosquée à Soisson. En Corse, une tête de sanglier est déposée devant une salle de prière avec l'inscription : " la prochaine fois ce sera votre tête".

Samedi : "Dieu n'existe pas" tagué sur une mosquée,

etc., etc.,

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10:51 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charlie hebdo, terrorisme, politique, république, hommages, dommages, collatéraux | |  Facebook |  Imprimer | | |

09/01/2015

3 terroristes made in France

Il sera difficile de regarder la vérité en face pour les français. Il sera difficile d'assumer que les trois terroristes abattus ce vendredi sont de purs produits nationaux. La tentation sera forte de basculer sur l'Islam, sur les musulmans (indistinctement), les femmes voilés et que sais-je encore, la responsabilité, la défiance, la genèse de ces jeunes trentenaires parlant à peine l'arabe, ayant à peine quitté l'Hexagone de toute leur existence.

Il sera tentant de faire peser la responsabilité sur l'Islam de France... des partis politiques s'y emploieront activement. Il sera tentant et on les entend déjà, les généraux, les militaires, les policiers, demander plus de moyens, plus de surveillance. Mais quoi, mettre des milliers de jeunes mecs sous surveillance, ce sera la solution ? - Et comment, pour quels résultats?- Il s'est avéré impossible de sécuriser une rédaction de journaliste, comment surveiller un pan de sa jeunesse? Ces terroristes, avant de passer à l'acte étaient connus des services de sécurité, sur des listes noire américaines, et pourtant ils ont été capables de passer à l'action. Un pas a été franchi. Et maintenant, vous voulez encore plus de sécurité? Changez d'approche plutôt.  

Les crimes écoeurants de ces derniers jours ont montré combien la République est démunie, combien elle est faible, combien le déni sera puissant pour ne pas constater que ces trois terroristes ne sont pas des illuminés, des extra-terrestres, mais des produits sociaux, ceux de la société française, ceux de jeunes largués auxquels la République n'a plus grand chose d'autre à offrir que des prisons surpeuplées et des existences en péril sans filet de sécurité, facilitant grandement le boulot pervers des prêcheurs et semeurs de haine.        

Ces terroristes made in France révèlent l'échec extrême de la République. Pas que les terroristes soient tout puissants (avant de l'être, pour leur sommet morbide et médiatique, ils étaient orphelins, à la rue, puis en taule), mais parce que la République peine à proposer à des jeunes de "seconde génération", "français", "musulman" (mettez tous les guillemets que vous voulez si ça vous rassure), autre chose qu'une identité au rabais, une appartenance sur les marges, et des identifications impossibles.

Ce terrorisme est un produit social, pas une importation exotique. Nos analystes peuvent bien s'efforcer d'aller chercher à des milliers de kilomètres ce qui s'est tramé à Paris sur 60km2, le cauchemar ne se terminera pas ce soir par le soulagement de la neutralisation de ces terroristes suicidaires, et la célébration des forces de police. Le cauchemar a atteint une nouvelle intensité, et qu'on le veuille ou non, ces trois là seront désormais célébrés par des moins de quinze ans comme des héros (c'est écoeurant, ça donne envie de vomir, oui). Pourquoi le seront-ils, quelle est donc la racine de la guerre menée à la République?       

Ces trois trentenaires sont nés, ont grandi, aimé, en France (c'est désagréable à entendre, assurément). Ils sont, jusqu'à la moelle, des produits made in France. Les français pourront-ils se placer devant cette vérité et essayer d'en assumer toutes les conséquences? Pas sûr. Derrière cet événement, c'est l'affreux retour d'un refoulé colonial jamais traité, l'impasse d'une société raciste où le front national devient une référence banalisée, d'inégalités sociales extrêmes, où les semeurs de haine (Zemmour, Finkelkraut, Dieudonné,  Elisabezh Lévy, pullulent); où les armes lourdes, de guerre, se vendent facilement ; où le socialisme est fade, un pays qui n'a jamais véritablement traité les racines de son passé collaborationniste, s'autoconditionnant aveuglement au fait que la menace viendrait du retour de djihadiste de Syrie ou d'Irak, alors qu'elle vient de l'origine de ces départs, quand plus rien ne les rattache à leur pays d'origine (France). Pour preuve, quand on les empêche de partir (Kouachi), c'est ici qu'ils passent à l'acte; comprendre: quand il n'y a plus rien à perdre, une aura de martyre est préférable à une existence minable. Pas besoin d'aller faire un camp d'entraînement en Syrie, les buttes Chaumont feront l'affaire. 

Ce que j'écris ne soustrais aucune responsabilité à ces trois assassins, tueurs abjects, mais elle cherche à l'approfondir. Ce que j'écris est peut-être inaudible aujourd'hui. Si la France veut faire le procès du djihadisme et de l'Islam, qu'elle le fasse, qu'elle s'y complaise, elle y trouvera réconfort et cohésion, replaçant soigneusement à l'extérieur la menace en glorifiant ses forces de sécurité et pleurant la merveilleuse équipe de Charlie Hebdo qu'elle a pourtant très faiblement contribué à protéger, la laissant être une cible désignée bien isolée.

Ces trois terroristes seront enterrés en France, car ils y sont nés, y ont grandi et été éduqué. Ils lui appartiennent pleinement.     

19:41 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charlie hebdo, terrorisme, france, kouachi, coulibaly | |  Facebook |  Imprimer | | |

08/01/2015

Contre-feux à la haine

Placé de force devant la barbarie, devant l'abattage, devant la cruauté sans nom de ceux qui sont allé au nom de rien, au nom de la froide raison destructrice, de la déraison prophétique, assassiner des hommes sans défense, armés uniquement de leurs idées, leurs paroles, leur courage de libre penseurs, de provocateurs, de poètes.


Contraint un temps à la stupeur, au silence, au deuil et au recueillement.


Contraint de force par les images, les giclées des nouvelles, les commentateurs de la radio, télé et du net; soumis à l'amplification des petits entrepreneurs de la haine, d'inflation des ego avides de sang. Contraint par l'acte d'une brutalité infinie, par la terreur, d'y répondre, de métaboliser l'absurde, rapidement. 

 

Contraint de donner forme à l'émotion, de partager ce qui paraît peser de si peu de poids aujourd'hui: pensée, tendresse et créations. Affirmer sa vulnérabilité devant les armes, ses forces de vies face au meurtre, la nécessité de la parole face aux violences. Placé devant l'assiette du meurtre, obligé de se mettre à table. Mâchonner de force mais avec résolution cette mie sombre là, ce pain pourri de cendre pétri dans la violence... en tirer de la vie, encore. Oser l'amour, encore.   

Parmi tous les messages de solidarité, rassemblements, respirations vitales, sur le pont du mont-blanc une banderole blanche est étirée, nouée à la balustrade. Une écriture bleue, légère, presque transparente. Le style en est télégraphique. Pour en dire le plus possible avec le moins de mots disponibles? C'est un message en morse presque, comme un appel. Parce que la place manque. Parce que cela parvient déjà de très loin. Parce que le lac complètera. 

Stop. Musulmans citoyens du monde. Nous sommes Charlie. Liberté d'expression = liberté de religion. Amour. Stop à la barbarie de rien.

Une banderole sur un pont, un lien entre deux rives. Ce n'est pas au nom de la religion que cet assassinat a été commis. Ce n'est pas en notre nom. Ne nous prenez pas à notre tour pour cibles. Ce n'est pas au nom du talion que les musulmans deviendront des cibles, mais encore au nom de la barbarie de rien. 

La colère, la vengeance et la haine exercent leur pouvoir d'attraction. Le feu grandit, il n'est plus en Syrie, il n'est plus à Paris. Il se répand. Il est encore plus proche et intérieur que cela. L'émotion est un combustible puissant. Stop à la barbarie de rien. Oui à la réflexion.          

Ce n'est pas une guerre de civilisations qui a lieu, mais une guerre pour la civilisation dont les fronts sont multiples, les combattants, cagoulés et masqués, armés différemment, que ce soit de haine, de mépris, de toute-puissance, de kalachnikov, de rage, de ressentiments. Devant eux, contre eux, le besoin de faire corps est grand, car leur nombre grandit et va grandir encore dans les jours et semaines qui viennent.    

Et nous, contre-feux à la haine, qu'arriverons-nous à métaboliser et construire ensemble? 

14:02 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |