sylvain thévoz

18/01/2015

Terre, terreau, terrorisme (II)

Désormais on n'y brasse plus la terre. Ce temps-là est révolu.

On n'y produit plus les bandelettes cuites au feu de bois qui donnaient contenant à une farine bistre, des haricots secs ou des cornichons conservés avec les poivrons épicés dans une saumure couleur d’oeuf.

Ce qui s’élève désormais de la terre, c’est la mort, l’industrie du cinéma, les fumées phosphorescentes de l’armement. Ce qui s’élève de la terre maintenant ce sont des mitrailleuses lourdes commandées par radar et les drones téléguidées. Il n’y a plus d’oiseaux. Au bout du champ, l’épouvantail rivalise avec le drapeau, sourire blafard. Plus vrai que nature, il a été pris pour cible par erreur, il ressemblait trop aux morts-vivants. Les épouvantails ne font plus peur aux oiseaux. Seulement aux hommes qui se demandent s’ils sont minés. Une croix sur cette femme, une croix sur cet enfant, une croix sur cet homme, et même sur ce chien, pour rire.

Quelque chose tourne dans ma tête qui n’est pas juste un exotisme lointain que l’on zappe ou écarte. Quelque chose qui entrave et empêche la pensée ; ce ruissellement du sang et des vies allongées le long de la tranchée ouverte. Les hommes sont assis côte à côte, ils ne bougent pas, ne semblent pas respirer. Leur cœur bat fort pourtant à faire rompre leurs artères dans leur corps, ça tape, et leur cri est monté. Sur l’écran, on ne peut observer tout ça, on ne peut ni sentir ni toucher. Ce n’est pas réel. C’est plus fort que du cinéma. On veut les observer se débattre, hurler, on ne peut croire qu’ils seront tués plus facilement que des bêtes à la corrida.

On est assis devant notre télé à manger du pop-corn comme des bœufs, on rumine le fourrage. On veut du pain et des jeux. Pas les jeux de l’abattoir sans compote de pommes. Ils seront tués comme des  bêtes, on le sait. Ils basculeront dans le fossé sans un mot, sans un seul mouvement de refus, de rejet, de révolte. Est-ce vrai ? Et nous : consommateur hagard, impuissant d’un mauvais sitcom ? Ils sont très loin de nous ceux-là. Allongés en ligne le long de la fosse.

Peut-être qu’ils ont hâte que cela se termine. Peut-être même que de basculer dans le sol la bouche ouverte sera un soulagement.

Retourner aux entrailles, dans les profondeurs, revenir à l’enfance à l’informe et même avant : au non-être et au rien pour en finir avec les souffrances. Charger l’anesthésie de paroles bibliques, coraniques, de l’éternel Dieu qui façonne l’Homme avec la poussière de la terre, insuffle un souffle de vie dans ses bronches bousculant ses narines (Genèse 2.7) Et l’homme devint un être vivant ! Et l’homme devint un être vivant ! Par la neshama l’ajout du souffle de vie, haleine vitale par le don de l’âme, la nefesh située dans la gorge ou le sang ou alors Dieu sait où, par le rouah : souffle, esprit extérieur à l’homme.

Je ne sais pas d’où vient la vie où elle va, d’où vie vient d’où vie va, l’impossible devenir et la fin de toutes choses. Quand débute le sujet, je ne sais pas. Je ne suis pas mystique je n’ai pas le canal, même pas M6. Je sais seulement qu’une balle arrête la vie. Enfin, même de cela encore je ne suis pas certain. Peut-être, je crois, le cœur le corps absorbent les balles les refondent pour se propulser ailleurs, et tout se poursuit autrement.... je réfléchis à tout cela, et eux...

Ils sont comme des bêtes qui ne peuvent plus lutter, ont tiré sur leur laisse jusqu’au sang tapé leurs têtes sur les parois de l’étable. Ils se sont excités en vain. Bientôt ils sont mûrs pour la boucherie, l’abattage. Sont à point pour céder.  Hébété et absent : ils vont perdre la vie. Hébété et absent, comme ils l’ont reçus. Comme des objets posés sur une étagère. Eux...allongés en ligne le long de la fosse.

Et maintenant: à table! A chacun sa ration de terre, une poignée dans la bouche de chacun.

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