sylvain thévoz

17/01/2015

Terre, terreau, terrorisme (I)

 

Les sans terre qui partent des sans foi en quête de territoire les mains sales et caleuses non de terre non du travail des hommes de la glaise de la salive et de la céramique mais du sang et des boyaux et des flashs des appareils photos.

Terre, terreau, terrorisme de ceux qui partent de chez eux, mais étaient-ils déjà accueillis quelque part ? Avaient-ils vraiment atterris, sentis un jour le sol sous leurs pieds, où alors, d’où qu’ils soient, n’étaient-ils pas déjà en rotation, en suspension dans l’air, et frappés par chaque idée comme des cerfs-volants affolés par le vent ; de petites miettes même, projetées par un ventilateur invisible et puissant baladés de-ci de-là sans attaches, sans repères ? N’étaient-ils pas déjà apatrides, ceux que la violence a déraciné profond, les sans terre que les flashs-backs, les mémoires brisées, effacées, lavées à l’eau de javel ou aux écrans pixélisés ont déterritorialisés ?  

Ils rejoignent là-bas loin ceux qui se battent pour un bout de terre, rien de nouveau, même pas une idée, rien. La lutte pour le territoire, pour des arpents de bois ou les faubourgs d’une ville, pour avancer, reculer, et avancer-reculer encore, réussir l’offensive, la dernière c’est promis, avant le jugement dernier, où tout pourra recommencer. Opérer le repli, le premier, faire de la terre où poussent où pousseraient où pousseront, qui sait, oliviers, blé, ou chêne de Mamré, un champ non de ruine ou de mines mais stérile, de terre durcie par le martellement des bottes, des roues, des camions. Prendre un temps d’avance pour détruire plus vite, ils disent.

Ils ont tassé le jardin là-bas, où ? –c’était il y a si longtemps déjà- les légumes y étaient cultivés, les fanes des carottes avaient belle allure et quelles côtes de bettes... Devant l’école poussaient quelques fleurs, dahlias et pensées éclairaient un petit muret où des fruits rouges gorgés de sucrés pendaient. Les enfants s’y écorchaient les genoux, y grimpaient, environnés d’abeilles au vol ballot comme trop lourdes de pollens de pistils, abus de sucs des poires blettes au sol tombées. Des graines étaient séchées et conservées précieusement au grenier. Sésame et thym jetées par poignées dans le pétrin pour agrémenter avec huile d’olive le pain. Gros sel couché sur des tartines dorées. Tout cela c’était avant que la terre du jardin ne soit tassée.

Les paysans n’auraient jamais pu imaginer cela : des dameuses d’abord puis des hommes foulant aux pieds non le raisin mais piétinant les abords du jardin pour que la terre soit bien plane, pour que la terre soit un roc, ne puisse plus produire autre chose qu’un bon sol aride, un bon sol calcaire, sol solide pour véhicules blindés, bonne plateforme pour hélicoptères huilés, aux pales larges et coupantes comme des faux mais chargées comme des brouettes de missiles longues portées : aubergines géantes de métal ou grosse courges prêtes à exploser.

De la cabane à outils ils ont fait un hangar à pièces détachées : rotors, hélices, carlingues, repoussé dans un coin le tour du potier. Le mouvement de rotation est désormais fait pour propulser l’air non ramener la glaise au cœur, faire vrombir des moteurs et décoller les zincs, grincer des écrous, brinquebaler des boulons, non lisser la terre et donner souffle à ce qui naît.     

C’est comme un jeu, un casse-pipe. Cela consiste à aligner le plus possible d’objets noirs sur la cible. Mettre une croix sur cette femme, une croix sur cet enfant, une croix sur cet homme, même sur ce chien, pour rire. Marquer des villages entiers, en rayer autant de croix planifiées, étudiées, pour bien faire gicler la tourbe, éclabousser les murs et les yeux d’un sang pressé fort – frais du jour- framboises broyées.

Projeter la matière, la disséminer, faire sauter, déformer débonder,  bouillabaisse de glaise, purée de chaires trop cuites : à l’étouffée ou chauffés à blanc, oubliés au balcon et tartinées sur des murs effondrés. Les écrans restent propres. A la fin de la journée, y passer un tampon de désinfectant. Il n’y a pas une tache. Rien de crotté.

Terre, terreau, terrorisme.

Peut-être nous faut-il travailler les récits autrement qu'en comptant les victimes à l'heure des talk-shows. 


 

15:21 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terre, terreau, terrorisme, mots. | |  Facebook |  Imprimer | | |

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