sylvain thévoz

21/01/2015

Terre, terreau, territoire (IV)

Il n’a pas sursauté au premier coup.

Il sait que les orages sont là. La foudre va s’abattre sur lui, le foudroyer à son tour. Il n’a pas peur. La foudre va le foudroyer c’est sûr, c’est aérien, électrique, presque. Il est au-delà. C’est un sculpteur, il connaît les molécules lourdes. Il demande la matière, la réclame, la traite, boulanger des poussières. Il a rangé ses affaires, ramené ses mains vers son corps, ou plutôt son bloc de main, ses doigts resserrés ; d’un ongle il peut gratter un millimètre de sa peau sur le dos, s’écorcher même.

Il est vivant, ça bouge en lui, tout autour. Il sent, n’est pas un objet. Mais il ne peut se lever et courir jusqu’au pont, ni embrasser son enfant comme collé au pneu d’un véhicule couleur cendre. Il est attaché, câble électrique serré ou simple fil de couturier. Noué comme pour couper toute circulation.

Il n’est pas encore exsangue, pourtant lentement son sang se fige. En lui encore tout va et vient de vie. Il déborde même de jus (ses yeux) ruissellent et tombent par terre. Il aimerait qu’une petite herbe verte en jaillisse. Maintenant, que vienne une pousse, qu’il puisse encore croire que les larmes donnent vie, ne s’évaporent pas en vain, ne se perdent dans le sol. Tout revient au cœur. Il a toujours veillé à l’humidité, tempérer les poussières, ne rien laisser se craqueler ou se fendre.

Ses lèvres font mal, papier abrasif trop frotté sur surface granuleuse : ces mots qui disaient : ma femme, ma maison, mon tour de potier, qui disaient la propriété et l’appartenance. 

Il a voulu faire de ses mains une danse, s’est toujours émerveillé de les sentir tourner comme des flammes au feu, suivre le rythme du tour, l’appel du four, envies libres de ses pensées.

Immobilisé, contraint. Lui qui a toujours dansé par ses pieds, comme un cheval piétine sa propre cadence, galvaude son propre galop dans la terre glaise, chevilles jointes désormais enflées. Respirer : remplir cette forge. Aspirer, se gonfler d’ailleurs et du non-soi. Expirer : ses mains sont liées désormais. Tout ce qu’il a devant lui c’est un trou. Un grand trou pour potier. Une excavation large de la terreoù sera logée la sculpture de son corps comme un bout de lard que les chiens se disputeront qui sait.

Poussière tu étais, poussière tu redeviendras. Moins que terre, moins qu’objet, moins que rien. Il se demande comment il va tomber, basculer; sur quelle épaule, en arrière ? Il respire encore. Comment va-t-il cuire, se décomposer ? Quelle fournaise là en-bas ? Oui un froid absolu avec chutes de cheveux et  rapides de degrés: très vite le givre sur les cils les cheveux et même sur les poils du nez –il rit c’est ridicule- Comment son corps va-t-il durcir, sécher se conserver, héberger des insectes ?

Cuire à l’étouffée ? – il rit c’est ridicule-

Il avait une pièce à finir elle est encore sur le tour. Il ne la touchera plus. Il ne sera plus là pour observer, sentir, se former, et personne pour la retirer de là, soupeser sa composition. Il n’est pas une tasse. Il n’est pas un plat. Il est un homme. Il ne sait plus bien à quel moment il cessera de l’être. Et s’il est déjà trop tard. Il n’est pas un vase, il n’est pas un bol. Il n’est même plus cela. Il vaut moins que cela maintenant ? Il est quelque chose de cassé et de brisé désormais. Avant même que porte le coup final, c’en est fini de lui. S’il survivait, maintenant, les morceaux pourraient-ils être recollés alors qu’il semble intact. A l’extérieur, tel il paraît.  

Le commandant boit à sa gourde.

Il se demande quelle couleurs auraient les amphores les vases les pots les tasses les assiettes de toutes ces terres que l’on décrit à la télé, ces terres recouvertes de décombres, ces terres survoltées ?

Quelles couleurs auraient les vases les pots les tasses les assiettes de cette terre mêlée de sang et de débris humains. S’il devait boire dedans et y manger, y déposer des fleurs, comment faire cela ?

Il se demande s’ils croient vraiment que leur vaisselle est bien blanche, bien lisse où tout est propre. S’ils ne voient pas qu’on y a mis une grosse couche de peinture dessus de la laque et même un vernis encore pour faire tenir le tout.

Cette terre chargée, piquée d’esquilles d’os, de morceaux de poumons, de petites peaux comme une flanelle déchiquetée et dans laquelle aux restaurants ils portent les lèvres en trinquant et se gargarisant : terre territoire terrorisme de tout ce qu’ils ne verront jamais.

Il se demande encore comment lui peut observer tout cela, si clairement maintenant alors qu’il est trop tard que tout fini que l’homme en noir soulève sa dernière pièce dans l’atelier et la projette au sol comme une pièce trop lourde sans qu’il ne bouge même.

Plus personne ne le regarde.


Il est ailleurs déjà.

13:30 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terre, terreau, territoire | |  Facebook |  Imprimer | | |

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