sylvain thévoz

08/01/2015

Contre-feux à la haine

Placé de force devant la barbarie, devant l'abattage, devant la cruauté sans nom de ceux qui sont allé au nom de rien, au nom de la froide raison destructrice, de la déraison prophétique, assassiner des hommes sans défense, armés uniquement de leurs idées, leurs paroles, leur courage de libre penseurs, de provocateurs, de poètes.


Contraint un temps à la stupeur, au silence, au deuil et au recueillement.


Contraint de force par les images, les giclées des nouvelles, les commentateurs de la radio, télé et du net; soumis à l'amplification des petits entrepreneurs de la haine, d'inflation des ego avides de sang. Contraint par l'acte d'une brutalité infinie, par la terreur, d'y répondre, de métaboliser l'absurde, rapidement. 

 

Contraint de donner forme à l'émotion, de partager ce qui paraît peser de si peu de poids aujourd'hui: pensée, tendresse et créations. Affirmer sa vulnérabilité devant les armes, ses forces de vies face au meurtre, la nécessité de la parole face aux violences. Placé devant l'assiette du meurtre, obligé de se mettre à table. Mâchonner de force mais avec résolution cette mie sombre là, ce pain pourri de cendre pétri dans la violence... en tirer de la vie, encore. Oser l'amour, encore.   

Parmi tous les messages de solidarité, rassemblements, respirations vitales, sur le pont du mont-blanc une banderole blanche est étirée, nouée à la balustrade. Une écriture bleue, légère, presque transparente. Le style en est télégraphique. Pour en dire le plus possible avec le moins de mots disponibles? C'est un message en morse presque, comme un appel. Parce que la place manque. Parce que cela parvient déjà de très loin. Parce que le lac complètera. 

Stop. Musulmans citoyens du monde. Nous sommes Charlie. Liberté d'expression = liberté de religion. Amour. Stop à la barbarie de rien.

Une banderole sur un pont, un lien entre deux rives. Ce n'est pas au nom de la religion que cet assassinat a été commis. Ce n'est pas en notre nom. Ne nous prenez pas à notre tour pour cibles. Ce n'est pas au nom du talion que les musulmans deviendront des cibles, mais encore au nom de la barbarie de rien. 

La colère, la vengeance et la haine exercent leur pouvoir d'attraction. Le feu grandit, il n'est plus en Syrie, il n'est plus à Paris. Il se répand. Il est encore plus proche et intérieur que cela. L'émotion est un combustible puissant. Stop à la barbarie de rien. Oui à la réflexion.          

Ce n'est pas une guerre de civilisations qui a lieu, mais une guerre pour la civilisation dont les fronts sont multiples, les combattants, cagoulés et masqués, armés différemment, que ce soit de haine, de mépris, de toute-puissance, de kalachnikov, de rage, de ressentiments. Devant eux, contre eux, le besoin de faire corps est grand, car leur nombre grandit et va grandir encore dans les jours et semaines qui viennent.    

Et nous, contre-feux à la haine, qu'arriverons-nous à métaboliser et construire ensemble? 

14:02 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

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