sylvain thévoz

12/12/2014

Génocide des Arméniens : un Conseil d'Etat complice du négationnisme?

mémorial,génocide arménien,genève,conseil d'etat,burkhalter,droits humains,négationnismePourquoi l'établissement d'un monument à la mémoire du génocide arménien est-il si compliqué à Genève ? Parce que le Conseil d'Etat n'ose pas prendre de décision, comme il s'y est habitué depuis le début de sa législature. Et que se passe-t-il quand on ne choisit pas? D'autres le font à votre place. Cette semaine, c'est le PLR et conseiller fédéral Didier Burkhalter qui s'est permis de dire à Genève ce qu'il faut faire du monument à la mémoire du génocide arménien : ne pas le placer dans le parc du musée de l'Ariana car trop proche de l'ONU; autant dire, l'enterrer ailleurs. Pourquoi? Parce que Burkhalter a peur de froisser son ami Recep Tayyip Erdogan... dont il souhaite se faire inviter au G20 à Istanbul au printemps prochain. Par sa position, la Suisse s'assied sur des valeurs humanitaires pour favoriser la politique des petits intérêts.  

Burkhalter tendance négationniste

L'argumentation de Didier Burkhalter est scandaleuse. Il invoque, dans une lettre au Conseil d'Etat [1] la nécessité de : "préserver un environnement impartial et paisible permettant aux Nations unies et aux autres organisations internationales de s’acquitter de leurs fonctions dans les meilleures conditions cadre possibles." Impartial? Cela sous-entend qu'avec le monument, on prendrait parti pour une version de l'histoire contre l'autre, ce qui est factuellement faux et surtout conforme au discours négationniste qui cherche toujours à disqualifier la mémoire des victimes en disant que c'est une version de l'histoire. Paisible? C'est encore plus pervers: ça reviendrait, par exemple, à refuser un mémorial de la Shoah sous prétexte que des néo-nazis pourraient le profaner. Il y a, dans le périmètre de l'ONU, aujourd'hui un monument à la mémoire du génocide de Srebrenica [2]. Cela empêche-t-il le maintien d'un environnement "impartiale" et "paisible"? Non, bien entendu. De plus, cela se déroule à la veille de l'année du centenaire du génocide arménien, c'est odieux. Un Conseil d'Etat lâche et servile aux côtés d'un conseiller fédéral entravant le travail de mémoire, collant à la définition du négationnisme [3] sont en train de couvrir Genève de honte.

Notre Conseil d'Etat peut faire des flonflons politiquement corrects et des vernissages sans enjeux. Quand vient le moment des choix courageux : plus personne. Honte!

Une décision politique qui heurte les défenseurs des droits humains

Le Conseil d'Etat est le garant des procédures et des règles en vigueur concernant l'octroi d'une autorisation de construire. En l'espèce, ce dossier est mûr pour une autorisation depuis le mois d'avril 2014. Que fait ce Conseil d'Etat ? Il tergiverse. La peur est contagieuse. Il a pourtant donné un engagement explicite à la communauté arménienne, écrit et oral, de ne pas tenir compte des pressions ni de Berne, ni d'Ankara. Aujourd'hui, il est tenté de revenir sur cet engagement. Le Conseil d'Etat va-t-il renier sa parole pour plaire à Berne qui lèche les bottes de la Turquie?

Burckhalter : "Nous recommandons que l'autorité cantonale compétente pour statuer refuse d'octroyer l'autorisation de construire à l'emplacement envisagé". Eh bien nous, nous recommandons à Burkhalter d'arrêter sa politique de compromission qui va, dans sa lâcheté, de la collaboration militaire étroite avec Israël[4] à la soumission au négationnisme turc ! Et nous appelons le Conseil d'Etat à ne pas céder à la lâcheté et à une déresponsabilisation totale consistant à se faire les complices administratif d'un génocide en s'écrasant pour que le mémorial soit enterré aux Cropettes, au parc Beaulieu, ou Dieu sait où, loin de l'ONU, sa véritable place, dans le parc de l'Ariana, sous les yeux des nations, comme un rappel incontournable envers toutes les victimes, les survivant.e.s et exilé.e.s de tous les génocides.[5]

 

mémorial,génocide arménien,genève,conseil d'etat,burkhalter,droits humains,négationnismeUn rappel de l'histoire

D'avril 1915 à juillet 1916 deux tiers des arméniens qui vivaient sur le territoire actuel de la Turquie ont été exterminés lors de déportations et de massacres de grandes ampleurs. Ce massacre fut planifié par le comité Union et Progrès, plus connu sous le nom de "Jeunes turcs". Les recherches établissent à 1'500'000 le nombre de victimes.  

Plusieurs historiens et spécialistes de la Shoah, dont Elie Wiesel et Yehuda Bauer, ont pris position pour déclarer incontestable la réalité du génocide arménien et inciter les démocraties occidentales à le reconnaître officiellement. L'institut de l'Holocauste et des génocides (Jérusalem) et l'institut pour l'étude des génocides (New York) ont établi comme fait historique établi le génocide des Arméniens. Le parlement européen a reconnu le génocide des Arméniens en 1987 déjà.

L'arrêt du 12 décembre 2007 du Tribunal fédéral énonce clairement le génocide du peuple arménien par l'empire Ottoman. Le TF rappelle d'abord le jugement du Tribunal de police de Lausanne qui énonce en substance que  "Le génocide arménien est un fait avéré selon l'opinion publique helvétique, aussi bien que plus généralement." Pour ce faire, il s'est "référé à différents actes parlementaires, à des publications juridiques, aux manuels scolaires, ainsi qu'aux déclarations émanant d'autorités politiques fédérales et cantonales. Il a également souligné le poids de la communauté scientifique dans la reconnaissance du génocide arménien par les Etats en relevant que la France en particulier s'est appuyé sur l'avis d'un collège composé d'une centaine d'historiens pour adopter la loi du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915."


Le Tribunal Fédéral confirme cette décision et ajoute que "dans le même sens, lors du débat qui a conduit le conseil national à reconnaître OFFICIELLEMENT le génocide arménien, il a été fait référence aux travaux de recherche internationaux publié sous le titre "der Völkermord an den Armenien und die Shoah" (BO/CN 2003: 2017;intervention Lag. Enfin, le génocide arménien constitue l'un des exemples présentés comme "classiques" dans la littérature générale consacrée au droit pénal international, respectivement à la recherche sur les génocides".

Le Conseil National a reconnu le génocide des Arméniens. Le Conseil d'Etat, sur pression de Burkhalter, est prêt le reléguer dans l'ombre. Honte à ce Conseil d'Etat dont François Longchamp assume une "présidence" qui semble rimer, jusqu'à présent, surtout avec complaisance.  

 


[1] http://www.rts.ch/info/regions/geneve/6369653-nouvelle-resistance-au-memorial-du-genocide-armenien-a-geneve.html

[2] http://archives.tdg.ch/geneve/actu-geneve/pierre-memoire-victimes-srebrenica-2010-11-15

[3] http://www.pointsdactu.org/article.php3?id_article=170

[4] http://www.lecourrier.ch/126090/la_prudence_de_la_suisse_confine_a_la_lachete

[5] http://causetoujours.blog.tdg.ch/archive/2014/12/11/message-de-berne-a-geneve-il-n-y-a-pas-eu-de-genocide-des-ar-262756.html


Quelques ouvrages de référence sur la question :

Taner Akçam, Un acte honteux : le génocide arménien et la question de le responsabilité turque, Editions Denoël; rééd., Gallimard, "Folio", 2012.

Sévane Garibian, Le crime contre l'humanité au regard des principes fondateurs de l'Etat moderne. Naissance et consécration d'un concept, Schultess, Bruylant, LGDJ, Genève, Bruxelles, Paris, 2009.

Raymond H. Kevorkian, Le Génocide des Arméniens, Odile Jacob, 2006.

Raymond H. Kevorkian et Yves Ternon, Mémorial du génocide des Arméniens, Editions du Seuil, 2014.

Yves Ternon, Les Arméniens: histoire d'un génocide, Seuil, 1977: rééd. coll. Points. 1996.


 



 

 

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