sylvain thévoz

18/10/2014

Genève a quatre étoiles au Routard

index.jpgGenève Ville d'art et de culture, c'est le joli titre que le guide du routard consacre à notre Ville. Tout habitant se retrouvera flatté que notre cité entre dans la célèbre collection du guide des bourlingueurs et bourlingueuses. Il y ressentira aussi probablement un petit orgueil cocardier et provincial d'être reconnu par ceux de la capitale culturelle: Paris bien sûr, et pour les plus chanceux adoubé d'un petit autocollant "Guide du routard 2015" mis sur la porte de son restaurant, de son café ou sa cabane à kebabs, le distinguant ainsi des concurrents et néanmoins amis. [1]

 

Des musées sinon rien?

En y regardant de près, on est un peu déçu. On s'étonne tout d'abord que la dimension patrimoniale prenne tant de place. On croyait le Routard sortant des chemins battus, explorateur et facilitateurs de détours, on le retrouve très classique, faisant l'éloge (longue) des institutions muséales. En voilà des routards bien polis et gentils! L'intérêt pour l'architecture est certes habilement introduit par le biais de ballades urbaines reprenant avec profit le thème des sentiers culturels déjà développés sur le site de la Ville de Genève[2]. On reste pourtant sur notre faim. Les grands noms du panthéon genevois éveillent notre intérêt. Il est toujours bon de réviser ses classiques, mais cela manque de piment. Que la culture genevoise soit trustée par Dunant, Hodler et Rousseau: sans vouloir renier notre belle histoire, donne l'impression de retourner à l'école. Alors: guide du routard ou manuel historique? Guide du routard ou Genève pour les nuls? A vous de voir.     

Le Routard est rentré dans le rang

Ce qui est clair c'est que le Routard n'est plus un guide exploratoire qui nous sort des sentiers battus. C'est fini. A le lire, on a plutôt l'impression d'avoir le guide bleu Gallimard ou Michelin en main. C'est tranquille, ça ronronne, suit son cours. A l'image de Genève? N'y cherchez ni l'émergence de lieux alternatifs, l'histoire des squats de Rhino à Artamis et leurs descendances, ni des bons plans de dernière minute. Le Routard ne s'y est pas attardé. Même la cave 12 est évacuée. Le Routard a désormais l'âge des voyages paisibles et des traversées en mouettes, préfère le Barocco au café Gavroche. Le guide, cossu avec sa couverture glacée et cartonnée, d'un classicisme convenu fait des infidélités à la publication qui a fait ses lettres de noblesse en enjambant les nids de poule. Si Genève reçoit 4 étoiles du Routard, le Routard aussi est upgradé. Et ce ne sont pas les petites incises peu drôles placées entre parenthèses (pour faire détendu?) qui nous permettront de rire un peu. L'écriture est empâtée, sans âme, sans risques, exhaustive et pédagogique. On en ressort fasciné par la richesse que Genève dispose et propose, mais on s'ennuie vite de ce savoir encyclopédique exposé sans visée. Un guide qui n'ose sortir des sentiers battus, c'est comme un musée fermé les dimanches. 

Un cadeau pour Noël

C'est probablement un cadeau que l'on fera pour Noël à un cousin français, ou que l'on ressortira pour accueillir ses visites, pour la fête des mères ou le dimanche de Toussaint; mais pour venir à Genève, et essayer d'y trouver autre chose que ce que l'office du tourisme propose, on repassera.

On cherchera en vain dans ce guide le regard décentré ou étonné de celui qui découvre un nouveau lieu et nous fait partager son étonnement, la pointe ironique de l'autre, du voisin. Le Routard a perdu en route de son humour. Il semble, à Genève, trop installé chez lui et se perd dans un luxe de détails. Sa typo taille 3 (minuscule) ne fera pas le régal de ceux qui n'ont pas de très bons yeux pour y voir clair.

Un guide bien comme il faut

Le guide est non polémique, non politique, évite tous les sujets qui fâchent. Diable, des français qui écrivent un guide sur Genève et n'évoquent même pas la question du MCG et son obsession des frontaliers, tout fout le camp. L'art et la culture ne sont décidément pas militants chez le Routard. L'intérêt principal de ce guide réside finalement, hormis les quelques clins d'oeil que les genevois-e-s découvriront sur leur ville, dans la manière dont il choisit de découper le champ culturel et de mettre en valeur ce qui permet à une collectivité de se revendiquer d'art et de culture.

Pour le Routard, au risque de me répéter, on l'aura compris, ce sont les musées d'abord, les musées ensuite, les musées toujours. Les gros les petits, ceux qui ont une grosse programmation ou une petite, les blancs, les rouges, les privés, les conformes. On a même droit au musée des sapeurs pompiers! (mais on oublie bêtement celui de l'association pour le patrimoine industriel). L'horlogerie, elle, montre les dents et se taille sa part du lion, que ce soit sur le plan historique ou par ses musées (encore!). 

Le Routard n'aime plus la diversité

La danse? Oubliée. Les théâtres? évacués sur deux minuscules pages seulement. La littérature? La Maison de Rousseau et de la littérature est évoquée en passant et la Fondation Bodmer brossée; toujours dans le sens du poil bien sûr, mais sans attachement particulier. Rien sur les bibliothèques de la Ville et la BGE, les événements littéraires (Poésie en Ville, Fureur de lire) ou le salon du livre. La jolie galerie rue de l'industrie ? - ah les traîtres! Sur la rive droite, ils ont préféré, aux Grottes, nous emmener au quartier des Nations. Le Routard préfère l'ONU à saveurs et couleurs, l'esprit soixante-huitard a vécu. La Bande Dessinée passe à la trappe, hormis Tintin, Cosey, Astérix et Zep. Et ciao bye Papiers gras! On aurait aimé qu’Exem, Alois Lolo, Tirabosco, Wazem, Alex Baladi, Chappatte, Albertine, si intimement liés à la ville, soient honorés, et l'histoire fascinante des halles de l'île rappelée. Les festivals de cinémas, d'une incroyable vitalité, que Genève abrite en nombre, ne sont pas évoqués. Genève ville de cinéma? ( la ville avait le plus grand taux de cinémas par habitant jusqu'à peu en Europe), Godard?  Que nenni. Le cinéma Nord-Sud est oublié. La Réforme, et les églises voilà ce que Genève semble (encore!) faire de plus cinématographique. Long plan séquence devant le mur des réformateurs. On en ressort un peu barbouillé. 

Un guide pour les musées: une ville muséifiée?

Bon, on l’aura compris, les arts vivants, les arts de la scène n'ont pas droit de cité dans le Routard. Une culture qui se visite doit être une culture assignable dans la durée et territorialisée. Il en ressort l'impression trouble d'une ville muséifiée. C'est le risque fatal de tout guide, et le Routard est tombé dedans. Au moins s'évitera-t-il le travail des mises à jour lors de possibles rééditions. On aurait souhaité un guide plus diversifié et équilibré.   

A la vision conventionnelle et convenue de la culture et de l'art que le Routard nous convie, dans un coffrage tiède, a-politique, a-conflictuel, sans arriver à aller plus loin que la visite de politesse à une Ville qui paraît bien bourgeoise, nous regrettons le manque singulier de coups de coeur, de rage, d'émotions, de passions et de choix pour donner envie à un public de vivre la ville et pas seulement la contempler comme derrière une vitrine.   

Ce guide du routard, dans son genre muséal, est exhaustif. On y apprendra de jolies anecdotes sur la cité, Napoléon, Jules César et Lénine sont sanctifiés. Mais qui aime bien châtie bien selon le dicton. Sans être maso, il nous aurait semblé intéressant que le Routard soit moins gentillet pour que l'on n'ait pas l’impression qu’il ait aimé Genève autrement que pour relayer les informations de la Fondation Genève Tourisme et Congrès et remplir ses hôtels le week-end. 

Si ce qui est bon pour la culture et l'art ne l'est pas toujours pour le tourisme, faut-il vraiment croire que ce qui est bon pour le tourisme est bon pour l'art et la culture? Pas sûr. Ni certain que ce guide soit suffisant pour attirer à Genève les touristes de Bordeaux, Nantes et Paris. A voir... Mais en attendant, Genève a ses quatre étoiles au Routard. Bravo. 



[1] http://www.routard.com/guide_agenda/geneve.htm

[2] http://www.ville-geneve.ch/promenades/sentiers-culturels/

 

11:42 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : routatd, genève, guide, carte, culture, arts | |  Facebook |  Imprimer | | |

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