sylvain thévoz

02/10/2014

Bienvenue en Suisse ou alors bye bye

Bienvenue en Suisse. Merci de bien essuyer tes pieds à l’entrée. On aime que ce soit propre ici. Tu peux garder ton accent, ta barbe, tes coutumes. Tu ne déranges pas tant que tu es comme sur une pub Benetton. Tu es beau, tu es jeune, ça peut faire l'affaire. Un i-phone, une chemise fleurie, ta mine réjouie : c’est parfait. L’exotisme, c’est l’étrange acceptable, le bien domestiqué. L’étranger c’est le trop familier auquel il ne faut pas se confronter. L’autre, l’étranger c’est toi. Ce sera toujours toi. Tu seras responsable du poids de ta différence.

Bienvenue en Suisse bye bye

Bienvenue en Suisse. Tu peux être tel que tu es. Tant que tu ne le montres pas en public. Ici c’est ta force de travail qui compte. C’est ton muscle ta jeunesse et ta hargne, la joliesse de tes formes. Ta femme tes enfants il vaut mieux les laisser au village. Tu seras plus habile. Tu seras plus flexible. Ce sera plus rapide. Tu sauras rebondir et te tenir bien droit. N’avoir rien à perdre rend plus docile. Sans famille ce sera plus facile de trouver un travail. Tu pourras via skype parler du building de ta nouvelle ville, du permis révocable que tu recevras bientôt, souhaiter bonne nuit à tes enfants au loin. Mieux vaut un papa numérique que pas de papa du tout. Mieux vaut un papa absent qu’un papa qui ne gagne pas.  Bienvenue en Suisse. Ou alors bye bye.

Ne fais pas le malin. Tiens-toi à carreau. Fais-toi tout petit. Ignore tes droits, évite la police, les caméras. Deviens caméléon gris noir gris transparent. Le mimétisme, c’est bien. L’intégration, c’est mieux. A huit dans une cave de dix mètres carrés tu auras toujours chaud. Dans la chambre de bonne chez ta sœur tu vivras un retour en enfance chanceux. Au dortoir de l’usurier, chez le vendeur de sommeil estime-toi satisfait. Tu ne dérangeras pas. Tu n’éternueras pas. Tu t’acquitteras de toutes les sommes sans broncher. Même celles qui te permettraient de vivre au pays une année. Un toit, ça n’a pas de prix, ou alors files à la rue. Jamais triste, jamais malade. Bienvenue en Suisse. Ou alors bye bye.

Une petite croix et ça passe

Le capital est habile. Le mieux est toujours mercantile. Ici, l’amitié se monnaie. A la place de l’affect il y a Western Union la télé et les bières en cannettes. Essaie de changer de registre, de penser autrement. Cela va vite dans ta tête. Fais ici comme chez toi, essuies vite tes pieds à l’entrée. Souviens-toi, tu es l’étranger. Il faudra repartir. On te le rappellera souvent, ne t’inquiète pas. Pour être suisse tu resteras au moins dix ans avec ton permis révocable. L’autorité jugera de ton intégration. Tu endureras l’humiliation. Respecte toutes les règles. Surtout celles que tu ne connais pas. Dans le doute abstiens-toi. Dans l’abstention sois discret. Dans la discrétion : respectable. Affiche une croix suisse. Mets ta casquette rouge et blanche. Soutiens l’équipe de foot. Sois patriote bon sang. Bienvenue en Suisse. Ou alors bye bye.

Tu étais sage-femme tu seras femme de chambre. Tu étais dentiste, tu seras bagagiste. Tu étais cuisinier : commence par mettre la table. Le nettoyage c’est pour toi. Le transport c’est pour toi. Les veilles le soir aussi. Les lourdes charges, c’est un bon entraînement. Si tu te casses le dos, continues le boulot. Pas le choix. Pas de boulot pas de paie. Pas de pain pas de permis. Une paie de misère, estime toi content. Tu respecteras ici dix commandements. 1-Tu seras un migrant malléable. 2- Ne te plaindras jamais. 3- Ne refuseras rien. 4- Ne t’afficheras pas. 5- Diras oui merci oui, merci, merci oui bien entendu. Ja danke. 6-Tu travailleras même blessé même malade. 7- Diras toujours à ta famille : oui ça va, oui ça va . 8- Tu ne te retourneras pas. 9- Poursuivras ton rêve. 10- Tu ne défendras pas tes droits, tu t’intégreras même s’il faut pour cela fusionner disparaître. Bienvenue en Suisse ou alors bye bye.  

 

Intégration : 4 balles 50

Oeuvrer dans le bâtiment c’est utile. Le stéthoscope, la truelle, c’est du pareil au même. Ton patron gagne 60 fois plus que toi, c’est normal. Il faut bien commencer quelque part. Il était là avant toi. Tu mourras plus jeune. La vie c’est injuste, c’est comme ça. 4 balles 50 de l’heure c’est le prix qu’on te laisse pour une heure de chantier. Ça commence à l’aube à cinq heures. A prendre ou à crever. Le choix est maintenant un concept d’oppression délicat. Le choix : liberté pour les possédants seulement. Suisse-Eldorado c’est l’entrée dans l’usine. La pointeuse à l’entrée ne marche plus pour toi. Ne compte pas tes heures. Le patron note pour toi. Jouer au loto ça tu peux. Bienvenue en Suisse ou alors bye bye.   

One-way : ça passe ou ça casse

Le retour interdit, migrer c’est toujours aller-simple. Tu n’es pas content, file en France pour voir, en Suède, en Norvège, si tu peux. Tu rêves d’une maison au pays, d’y ouvrir un chantier ? Une petite entreprise à faire fructifier, juste permettre à ta mère de pouvoir se soigner ? Que tes vieux vieillissent mieux, tes enfants aient d’autres chances que toi, puissent avoir des diplômes, vivre tranquilles chez eux ? Le tourisme fait flamber les prix de l’immobilier. C’est à peine si tu peux revenir habiter au village. Avec Easyjet, tu feras un saut au pays, c’est moins cher que rester à Genève. Acheter un coca dans l’avion c’est possible tu le peux. Un jour ça ira mieux, il sera possible de vivre à la maison comme chez soi. Etre ailleurs un simple étranger sans devoir devenir comme les autres. Le capital se fout bien de ta gueule. Le capital suce ta force de travail. L'ego-pop, l'UDC veulent te mettre dehors. Bienvenue en Suisse ou alors bye bye? L’amitié entre les peuples est un mot plein d’espoir c’est un acte politique par-dessus les frontières. L’amitié entre peuples : solidarité, travailleuses, travailleurs. Le marteau, le clavier et le coeur.

10:26 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

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