sylvain thévoz

27/09/2014

L'algorithme n'aura pas le dernier mot (II)

Pour changer le monde, il s’agit de changer notre manière de l’exprimer, dans et par le langage. Ce n’est pas l’algorithme qui aura le dernier mot, mais le poème. Et si pour changer l'économie, le politique, on commençait par se parler et se raconter le monde autrement? Parce que le temps est court et quelque chose est en train de basculer, la vieille langue fatiguée ou la langue en aluminium ne suffisent pas. Merci à Amandine Glevarec, de litterature-romande.net pour cet échange.


Amandine Glevarec: Écrire, c’est un engagement ?


Sylvain Thévoz. – Oui, clairement. Avec le désir d’aller subvertir, lutter ou confronter, mais aussi partager, réaffirmer, rassurer, afin que les gens se sentent vivifiés, fortifiés, de ne pas se sentir seuls dans une société fragmentée. Écrire, c’est un élan vers l’être, dans l’émotion, la transcendance aussi, vers des valeurs qui sont entamées par la productivité et le capitalisme débridé. Je crois que la poésie est un outil de lutte. Elle permet de résister, dans sa tête, dans son corps, en rassemblant les forces. Nous devons créer, composer, habiter des territoires où l’humain, le temps, le silence – des valeurs aujourd’hui dévalorisées – passent avant tout le reste, et construire des espaces pour cela. À ce sujet, du 2 au 5 octobre, Poésie en ville, la manifestation qui met la poésie, les lecteurs, les poètes sur le pont, se tiendra aux Bains des Pâquis. Ce sera l’anti territoire off-shore. On est là sur le lac, mais bien ancrés, avec des valeurs réelles, des voix et des corps dans l'espace. http://www.ville-geneve.ch/themes/culture/manifestations-evenements/poesie-ville-2014/programme-2014/

A. – Est-ce qu’on peut dire que la poésie regroupe tes deux facettes, la spiritualité et ton désir d’engagement ?


S. T. – Oui. Mais c’est aussi par la poésie que j’ai rejoint ces deux dimensions, dans la langue d’abord. L’engagement vient après la réflexion. La poésie précède l’action. Mais ce sont avant tout des courants, des désirs, qui s’alimentent les uns les autres. Tu ne peux pas rester à écrire seul dans ton coin sans t’intéresser à la société qui t’entoure. Tu ne peux pas vouloir poétiser seul sur ton rocher, ça n’a pas de sens. Alors tu cherches, tu grattes, tu rencontres des gens qui cherchent, grattent aussi ; tu commences à publier et puis tu rencontres d’autres auteurs. Je navigue entre tout ça, et la spiritualité est le fond archaïque, transcendant, nourrissant, dans lequel je peux puiser. Le langage dit cela tout en le forgeant. La révolution viendra par la langue, ou alors nous serons miteux et creux avant l’heure.

A. – Est-ce que tu continues aussi à t’appuyer sur des lectures ?


S. T. – J’essaye de lire au minimum un livre par semaine. Je fais une critique d'un livre sur la radio YesFM tous les lundis matin. Je picore beaucoup, fonctionne au coup de cœur, mais c’est vrai qu’avec mes engagements, je manque parfois de temps. Je suis dingue de livres, de l’objet livre aussi. La librairie du Parnasse, celle du Boulevard, du Rameau d’or, sont devenues mes repaires. J’y achète des livres que je ne lirai pas. Ce n’est pas grave. Vivre dans leur voisinage me plaît, ensuite je les donne. Je me demande parfois, dans cet enthousiasme, si je ne vais pas me perdre en route. Publier me permet alors d’arrêter le processus de travail – lecture et écriture – du grand brassage dans la langue, et d’être confronté à mes pairs, les lecteurs. Tenir un blog me permet aussi de jalonner la pensée dans une écriture plus quotidienne.

A. – De quelle manière travailles-tu sur tes textes ?


S. T. – Publier, c’est s’obliger à s’arrêter de travailler. Mes textes, je les reprends beaucoup, les lime, les rabote. Parfois, je crains qu’ils ne deviennent trop opaques, indigestes, parce que trop densifiés. Je cherche des formes qui provoquent des émotions, des surprises, créent des sonorités, des brisures, permettent d’interroger le rapport à l’être, au monde. Le langage est une pâte vivante. Ce n’est pas un truc à disposition sur un rayonnage ou dans un dico. C’est une matière à inventer. Créer quelque chose qui n’est pas descriptif ou qui ne nomme pas mais qui avance, qui bouge, comme une bête, j’aime ça. Je travaille beaucoup par associations d’idées, d’images. Ça commence par des jets que je reprends ensuite. Je ne sais jamais où je vais. Le travail n’est pas construit à l’avance. Il n’y a ni échafaudages ni structures, pas de tableaux Excel, mais ce n’est pas pour autant de l’écriture automatique. Je cherche le plaisir dans l’écriture, mais pas à tout prix. J’ai de plus en plus un œil critique. Ce n’est plus comme à 19 ans où c’était du domaine de la révélation, du flux, très spontané, ça dévalait, ça déboulait. Maintenant, je fais plus attention à ne pas me répéter, rentrer trop dans la facilité, gagnant une certaine objectivité, élaguant beaucoup déjà dans le moment de l’écriture. Créer c’est soustraire. C’est penser à l’autre aussi.

A. – Pourquoi ne pas partir carrément dans quelque chose de plus abstrait, avec le langage comme matière ? Le dadaïsme par exemple ?


S. T. – J’aime le jeu, mais je cherche à dire quelque chose de politique, de social, d’animal. Ces choses là ont peut-être été dites mille fois mais j’essaie encore de trouver une forme incarnée, d’autres tonalités. Construire du singulier dans le collectif. Je refuse de m’ennuyer à répéter ce qui a déjà été composé. Je veux creuser dans l’émotion, toujours étonné qu’on me dise qu’on ne me comprend pas. Parce que pour moi cette écriture est limpide. Je suis aussi surpris par cette volonté de comprendre. Comme si la littérature se comparait à la lecture d’un menu au restaurant, et que l’on parcourait Proust comme un magazine de mode. J’y vois là une sorte de paresse. Un refus d’être surpris, débalancé, mis en difficulté. Dans les écritures mathématiques, il y a une dimension ludique qui m’excite moins. Je travaille mieux avec des thèmes de prédilection : le territoire, l’humain, la politique, l’animalité, la sexualité,… qui deviennent une sorte de pâte où ces thèmes se mélangent dans une dimension magmatique. Le résultat, au final, devient plutôt grave, sérieux, mais traversé par de la lumière. Le langage n’est pas quelque chose de gratuit pour moi, avec lequel on peut s’amuser sans conséquences.

A. – La poésie comme un manifeste ?


S. T. – Il y a un peu de ça. Finalement, quand tu lis les Évangiles, c’est aussi violent qu’une déclaration de guerre. Et puis, avec l’usage de la métaphore, on peut partir dans beaucoup de lectures possibles. On ne comprend pas très bien non plus les prophètes. Ce sont des lectures inépuisables, à multiples entrées. Je crois qu’il faut un peu de ça pour réveiller les gens. Pas dans le sens de les choquer, mais plutôt de les inviter à s’interroger, douter, les soulever. Pour changer le monde, il s’agit de changer notre manière de l’exprimer, dans et par le langage. Ce n’est pas l’algorithme qui aura le dernier mot, mais le poème.

A. – Tu n’envisages pas d’écrire un roman ?


S. T. – Oh si, j’aimerais beaucoup. J’ai beaucoup d’admiration pour ces écritures plus lentes, longues, descriptives, mais je n’y arrive pas. Il y a un moment où le langage me dévore, il prend ses aises et je n’avance plus dans le récit. J’aimerais écrire pour le plus grand nombre, un roman de gare ou érotique, porter des réflexions philosophiques, être comme un musicien qui sait jouer de plusieurs instruments. Je n’ai pas envie de devenir monomaniaque, limité aux histoires d’animaux, de bêtes ou de forêts dans des formes clandestines, mais je n’en suis pas encore là je crois. Je reste au service de la langue, et je la suis, Pour l’instant elle m’attire dans la poésie, et je la suis. Peut-être que je serais bientôt emmené ailleurs. Je reste attentif, à l’écoute. Quand j’écris, ce n’est pas toujours moi qui décide. J’essaie d’être au service de quelque chose de plus grand que le moi.



http://litterature-romande.net/entretien-sylvain-thevoz

08:29 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : http:litterature-romande.netentretien-sylvain-thevoz | |  Facebook |  Imprimer | | |

26/09/2014

L'algorithme n'aura pas le dernier mot (I)

D'où je parle ? Je parle de là, d'ici, aussi, entre autre. J'espère que ça parle aussi au travers, dedans. Merci à Amandine Glevarec, de litterature-romande.net pour cet échange, afin que l'humain ait la première place, pas l'algorithme. Comme l'écrivait Henri David Thoreau, le sommet le plus élevé que nous puissions atteindre n'est pas le Savoir, mais la Sympathie avec l'Intelligence.


Amandine Glevarec: d'où viens-tu ?


Sylvain Thévoz: Je suis né à Toronto mais j’ai grandi à Lausanne puis suis retourné à Montréal suivre des études d’anthropologie. J’ai ensuite vécu 5 ans à Bruxelles. Mon père est suisse et ma mère du sud de la France. Je me sens très européen et francophile. Ma première identité n’était pas une identité de nation mais une identité de langue. C’est le premier territoire où j’ai véritablement ressenti un sentiment d’appartenance.

 

Avant d’être suisse, je suis francophone. Par la suite, j’ai fait le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle et là j’ai vécu une rencontre très forte avec le Christ dans une sorte de face à face intime. Je me suis reconnu comme un suiveur du Christ. J’ai continué de marcher, je suis allé au Portugal, dans le Sud de l’Espagne puis un mois au Maroc avec les moines survivants de Tibhirine. J’ai ouvert l’Évangile et je me suis dit : c’est de la dynamite, c’est la révolution sociale ça ! (rires). Je suis revenu en Suisse et ça a été une vraie réconciliation avec moi-même. Je me suis reconnu dans mon identité de chrétien et reconstruit une identité en Suisse.

 

A. – C’était une période où tu étais en rupture ?


 

S. T. – J’ai toujours été en quête, en recherche spirituelle de quelque chose de plus grand que le quotidien et le matérialisme. J’ai toujours pressenti que je n’appartenais pas vraiment à un territoire, que le monde était plus vaste, que « la réalité » pouvait être différente selon les cultures et traditions. La rupture, je l’ai vécue plutôt à 17 ans, quand je suis parti à l’étranger. À 30 ans, je me suis réconcilié. La Suisse des années 80, dans laquelle j’ai grandi, était renfermée, très proprette, rigide même. À Lausanne, il y avait un seul lieu de musique alternative, la Dolce Vita, porté par le mouvement Lôzane Bouge, mais à part ça tu ne t’amusais pas beaucoup et c’était plutôt couvre-feu dès 22h. Les choses ont fondamentalement évolué depuis.

 

A. – Il y a pourtant un durcissement maintenant…

 

S. T. – Je crois qu’il y a un désarroi qui grandit et touche de plus en plus de personnes. La jeunesse qui ne sait pas quelle place prendre, les aînés qui ont peur de ne plus servir à rien, et les classes moyennes qui craignent leur déclassement. On assiste à une fragilisation générale des rapports humains lié à une dérégularisation complète, une précarisation des emplois et du logement. Toutes classes d’âges confondues, les gens sont fragilisés. Le capitalisme fait que tu es remplaçable voire jetable dès que tu n’es plus optimalisable. La santé économique en Suisse est bonne, mais il y règne une avidité néfaste. Vouloir à tous prix continuer de mener la course en tête et maximaliser les revenus du capital placent l’humain dans une position de soumission et de fragilité extrême.

 

A. – Tu es croyant, mais aussi engagé en politique, au sein du Parti Socialiste, Ville de Genève.

 

S. T. – Oui. Et pour moi, c’est très cohérent. Je vis le Christ comme un révolutionnaire social et non pas comme le tenant d’un dogme. Le message que nous a laissé cet homme, ce va-nu-pieds, est celui de la spontanéité, du risque de la rencontre, de sa nécessité. C’est d’oser aller à la découverte, bousculer les dogmes et les lois, aller vers les rejetés, les exclus, les prostituées, toutes les petites gens, parce qu’ils portent, eux, plus que les puissants, quelque chose de divin en eux. La révolution ne viendra pas d’en haut. Le changement ne viendra pas d’en haut, mais de l’intérieur. La politique et la foi, ce sont deux modèles et engagements séparés mais qui se recoupent. Il se joue dans le christianisme et dans le socialisme quelque chose qui a trait à l’émancipation et à la liberté de l’Humain. Les deux vont ensemble pour moi. Un socialisme matérialiste sans dimension spirituelle, culturelle va droit dans le mur. L’Union Soviétique l’a illustré. L’attrait de la puissance et du militarisme impérialiste l’a coulée. Un éco-socialisme inspiré est à (ré)inventer. Nous devons maintenant articuler les bonnes questions dans une période où on s’occupe de tout sauf des questions fondamentales. Nous sommes à une époque où nous n’arrivons pas encore assez bien à forger de véritables alternatives, alors qu’il y a des leviers et des forces incroyables, que le temps presse, que tout peut se soulever du jour au lendemain. Je sens une grande soif de sens et de changements dans la population. Il faut que des gens incarnent mieux ce quelque chose de nouveau, qu’ils parlent, s’expriment, prennent une place, portent de nouvelles espérances. Nous ne voulons plus voir les mêmes tronches à la télé, et les mêmes playmate dans les magazines, ça suffit. L’humain vaut mieux que ça, et il court à sa perte s’il ne change pas, ne l’exprime pas. Cet engagement vital rejoint aussi ma passion pour la littérature, dans le désir de nommer, d’inventer. Je vois la poésie comme le laboratoire de la langue. Là, tu peux t’affranchir du cadre, créer tout ce que tu désires, sortir des clous, et expérimenter de nouvelles manières de raconter le monde, et donc : le réinventer.

 

A. – Quitte à ce que la personne qui te lise ne comprenne pas du tout de quoi tu lui parles ?


 

S. T. – Quitte à ce que le lecteur perçoive une petite musique ou change de chaîne. Le lecteur est libre. Quitte à ce que le lecteur zappe, que ça ne lui parle pas du tout, ou qu’il tende l’oreille, revienne plus tard. Oui. L’essentiel est de faire vivre la diversité, qu’un dépassement, une rupture, des surprises s’immiscent dans une langue nouvelle. Si le résultat n’est pas compris alors tu en prends note et tu continues avec ça. Il n’existe pas de langue individuelle, par contre ça peut être une ambition de créer un parler singulier, quelque chose d’une langue collective, dans la volonté d’échanger avec d’autres.

 

A. – Tu es très « collectifs » d’ailleurs ?


 

S. T. – Oui, j’aime beaucoup ça. Les groupes, les collectifs, les fractions, les ensembles. L’échange, mais aussi l’épreuve de se confronter à la critique, au regard de l’autre. Cela permet de vivifier son propre rapport à la langue avec l’objectif de composer des micros sociétés en réaction (résistance) face aux formules creuses que l’on trouve dans les journaux et les publicités, face à cette langue qui veut vendre ou nous habiter malgré nous. Cette langue qui traîne par terre, qui est fade, triste. La langue du commerce ou de la domination. Composer de micros sociétés dans la langue, c’est créer des espaces de résistances et d’énergie, se tonifier. Publier, ensuite, c’est résister, croître. Il y a là-dedans quelque chose de jouissif, de révolutionnaire, qui offre des outils et des moyens pratiques de grandir.

http://litterature-romande.net/entretien-sylvain-thevoz/

12:52 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : http:litterature-romande.netentretien-sylvain-thevoz | |  Facebook |  Imprimer | | |

24/09/2014

Manifestation contre la police: on casse notre crousille ?

police,fête,manifestation,pierre maudet,bicentenaire,genèveUn collectif appelle à manifester samedi 4 octobre contre le défilé historique fêtant les 200 ans de la police genevoise durant lequel 500 participants dont 200 policiers suisses et français sont prévus pour une grande traversée du centre-ville en costume d’époque.[1] Des militants s'offusquent que la police s'auto célèbre. Cette réaction est plutôt compréhensible. La situation à Genève n'est pas bonne concernant la sécurité. On doit donc s'interroger si la priorité de la police doit vraiment être de se payer une opération de communication via un défilé carnavalesque, sans même que la base, les policiers de terrain, soient consultés.

Combien de policiers pour encadrer la police? 

Que le GHI en fasse tout un article et hurle au loup et annonçant des possibles violences contre la police est risible.[2] Non, une Saint-Martin n'est pas à craindre, c'est plutôt un carnaval de mauvais goût dont le citoyen paiera au final le coût qui s'annonce. Combien il y aura-t-il de policiers pour encadrer la manifestation des policiers? Bigre, tous ces policiers rassemblés en même temps! Il faut croire qu'il y a du gras et que les priorités sont étrangement établies dans les états-majors.

police,fête,manifestation,pierre maudet,bicentenaire,genèveLa caricature: art de la provocation

Bien évidemment, caricaturer un policier avec une tête de cochon est un geste de provocation peu ragoûtant. Cette manière de faire reflète la colère de celles et ceux qui sont pris pour les dindons de la farce. Je regrette, pour ma part, qu'elle désigne l'individu, le policier, qui est avant tout un homme ou une femme au service de la collectivité et du bien commun. C'est à l'institution policière, et surtout à sa direction politique d'essuyer les critiques, pas à l'employé-e de police portant l'uniforme. Que des dérives policières existent, c'est sûr; que des violences policières aient lieu, le fait est notoire. Le site d'infopolice [3] les liste, et met particulièrement l'accent sur les noyades de jeunes hommes fuyant la police dans le Rhône (dernier en date : 13 août 2014). Il faut dénoncer et condamner les politiques policières de chasse au faciès et interroger les politiques qui les fabriquent, pas cibler les policiers qui les supportent.  

Commémorer: mais quoi au fait?

Il est sain que l'acte de fêter le bicentenaire de la police en grandes pompes mette de nombreux citoyen-ne-s en colère alors qu'au quotidien, les politiques extrêmement répressives enferment à tours de bras, limitent la liberté de manifester, d'être dans l'espace public; prônent le harcèlement des pauvres pour des résultats peu probants et une surpopulation de la prison de Champ-Dollon par des personnes en infraction à la loi sur les étrangers n'ayant commis d'autre délit que de ne pas disposer de papiers adéquats.

police,fête,manifestation,pierre maudet,bicentenaire,genèveCasser la crousille pour de la pub?

Dans un contexte budgétaire difficile, on doit se demander pourquoi les effectifs de police ne cessent d'augmenter, en ville comme au Canton, et pourquoi les prisons sortent maintenant de terre avant les écoles et les musées. Le défilé du 4 octobre fournit quelques clés de réponse. Si derrière chaque policier en action il faut un policier derrière lui pour le surveiller et un autre pour le communiquer : les besoins explosent. Qu'est-ce que cela raconte de la gestion de la sécurité par l'Etat et de son bon usage de la force publique ?

Un défilé coûteux et cochon 

La Parade festive contre le défilé du bicentenaire de la police du 4 octobre 2014 à Genève illustre une seule casse, celle de notre crousille. Les économies des citoyens sont dépensées pour une opération de communication de la police protégée par la police au détriment de la sécurité dans les rues. L'argent dépensé pour la communication : c'est du lard ou du cochon? Le Conseiller d'Etat Pierre Maudet se lèche les babines. Il vend chèrement son produit police tiré à quatre épingles. Tout cela est bien propret. Et l'addition, bien salée, aussi. 


[1] http://danceagainstpolice.noblogs.org

[2] http://www.ghi.ch/le-journal/geneve/des-activistes-menacent-de-perturber-le-defile-de-la-police 

[3] http://infopolice.ch/bulletin-5/#2

 

 



17:01 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : police, fête, manifestation, pierre maudet, bicentenaire, genève | |  Facebook |  Imprimer | | |

18/09/2014

Non à la nasse de la rade

Librement adaptées de la page wikipédia sur la nasse, toutes les situations décrites sur ce blog sont peu fictives. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes, ou ayant existé, ainsi qu'une prochaine votation le 28 septembre sur le principe de base d'une nasse dans la rade, ne sauraient être fortuites.

6images.jpgQu'est-ce qu'une nasse?

Une nasse est un piège destiné à être immergé pour capturer des animaux ( le plus souvent des poissons, mais la nasse peut aussi servir pour des voitures et accessoirement les nigauds qui s'y sont glissés et s'y trouvent irrémédiablement coincés). Traditionnellement, une nasse est composée d'une armature en forme d'entonnoir, ou formant une sorte de cage, avec une petite ouverture en forme d'entonnoir. En mer, une partie de l'efficacité de la nasse tient probablement au fait qu'elle joue un rôle de dispositif de concentration de poissons. En lac, et particulièrement au coeur d'une ville, le principe est le même, sauf qu'en biotope urbain, ce sont les voitures qui se trouvent être volontairement concentrées via le dispositif en entonnoir afin de bien remplir la nasse et la gaver jusqu'à ce qu'elle soit rapidement saturée.

2index.jpgPrincipe de fonctionnement de la nasse

L'animal que l'on veut capturer est attiré par un appât placé à l'intérieur de nasse (par exemple, pouvoir trouver quelque chose à manger, ou pouvoir imaginer frayer plus rapidement, espérer sortir de son véhicule sans délais). Pour entrer, on trouve facilement l'ouverture car on y est guidé par l'entonnoir, mais une fois à l'intérieur, il est très difficile de retrouver la sortie. Claustrophobiques, laissez toute espérance quand vous entrez dans la nasse. La nasse peut d'ailleurs prendre la forme d'une succession de cages, où l'on pénètre toujours plus profondément par l'entonnoir qui mène à la cage suivante. Il devient alors pratiquement impossible au véhicule de retrouver la sortie. Bouchon assurés et immobilisation rapide. Plus la nasse laisse croire qu'une issue est possible, plus elle sera efficace. La nasse est un attrape-nigauds.

 

index.jpg

Amener le maximum de nigauds dans la nasse

Le principe de la nasse est d'attirer le maximum de véhicules dans son boyau. On prendra évidemment soin d'en rendre l'accès le plus simple possible en construisant de nouveaux moyens d'accès, s'assurant ainsi d'augmenter le nombre de véhicules pouvant y être piégés. Peu importe la qualité de vie de ceux qui vivent proche de la nasse. Ce qui compte dans la nasse c'est ce qui se passe au fond de l'eau, pas aux abords. Ce qui compte avec une nasse, c'est que l'entonnoir soit le plus large possible. Que la nasse, au passage, défigure son environnement, pollue tant et plus, ne compte pas. L'important dans la nasse, c'est toujours de vendre le rêve d'en sortir. L'important dans la nasse, c'est de rester attractive.

Engloutir 1.5 milliard dans la nasse

Plus la nasse est grosse, plus elle est coûteuse. Elle est fidèle en cela au principe du "plus c'est inutile, plus c'est cher"  qui se traduit aussi par : "plus c'est gros, plus ça risque de passer". Pourtant, au final, dans la nasse, rien ne passe. Une nasse se paie rubis sur l'ongle. A Genève, un prototype serait évalué à 1.5 milliard, sans compter les possibles rallonges et rafistolages qui s'en suivront. Parce qu'il faudra ensuite l'entretenir et la réparer: 40 millions par an environ. Une nasse dans la rade, c'est naze.

Comme du poisson pourri

Enfin, et surtout, il faut bien savoir qui construit les nasses. Or, au vu des agissements du bocal genevois, quelle confiance avoir dans ceux qui devront tresser cette nasse? Quand on voit Céline Amaudruz manquer de boire la tasse en essayant de joindre les deux bords à la nage, Luc Barthassat se renverser un seau d'eau glacé sur la tête dans ses vignes pour se donner un air marin, avant que tous deux s'engueulent comme... du poisson pourri sur la toile, on se dit qu'il est bon de ne pas s'enfiler aveuglement dans la nasse ni s'engager dans sa construction avec de tels capitaines.

Qu'est qu'une traversée sous-lacustre de la rade qui débouche sur une impasse?

- Une nasse.

Non à la nasse de la rade.

15/09/2014

Nos voisins sont fantastiques (Lyon)

Un week-end à l'étranger, ça aide à revenir chez soi avec d'autres idées et nourri de nouvelles idées. Un week-end à Lyon, voisine d’à peine 150km, que traverse le même fleuve qu'à Genève, surprend toujours. Pourquoi ces deux villes ne sont-elles pas plus liées ; pourquoi les idées ne circulent pas plus encore et les collaborations ne sont-elles pas plus nombreuses? Raison historiques ? Rivalités marchandes? Peur de l’étranger ou résistance culturelles? Les frontières sont bien présentes dans les têtes encore, les corps. Nos voisins, à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud, font des choses fantastiques. Et s'y on s'en inspirait un peu plus?   

677189-des-danseurs-participent-au-10e-defile-de-la-biennale-de-la-danse-considere-comme-la-plus-grande-par.jpgBiennale de la danse

A Lyon s’ouvrait ce week-end la biennale de la danse (du 10 au 30 septembre) [1] La biennale, ce sont  de nombreux projets à destination des amateurs comme des professionnels. Parmi les événements gratuits :des ciné-bals pour danser entre amis, en famille et voisins…  Ce dimanche, c'était l'ouverture de la biennale avec un grand défilé sous le soleil de septembre.  Plus de 300'000 personnes dans les rues pour voir défiler plus de 4'500 danseurs, professionnels, amateurs, de tout âge, horizons. Splendide! Une fête populaire, gratuite, avec rassemblement final sur la place Bellecour colorée, remplie de vie. Impossible de ne pas danser sur place, et même entamer quelques pas avec son voisin. [2]

photo.JPGLes pots de terre résistent

Quelques centaines de mètres plus loin, les potiers de France étaient réunis pour leur foire annuelle géante dans le vieux Lyon.[3] Sur le parvis de l’église Saint-Jean, pots, vases et sculptures exposés dans une diversité et créativité étonnante. Beauté de l’artisanat et de ses 140 producteurs. Et en avant pour dépoussiérer les clichés de ce qu’est un potier: plus punk et cinglé que tout ce que l'on peut imaginer. Un crieur animait la foule, l'invitant à écouter des poètes lire leurs textes sur le thème de la terre ; à déposer leurs propres poèmes, déclarations citoyennes dans une boîte pour les lire ensuite : sous l’égide du « Ministère des rapports humains », fondé dans la rue à son initiative. Rires généraux, applaudissements nourris, avant que ne surgisse une fanfare déglinguée faisant jonction avec les danseurs de la biennale.   

images.jpgL’art public : Rive de Saône

Quand la foule devient trop dense, on s’évade le long de la Saône et du Rhône et s’émerveille des nouveaux aménagements des quais de Saône. D’habiles pontons bordent le fleuve, permettent aux passants de longer l’eau avec des itinéraires ponctués d’interventions artistiques.[4] Treize artistes contemporains  ont construit, au fil de l’eau des interventions faisant écho à l’environnement, à un contexte singulier, à des usages et une histoire liée aux méandres du fleuve. Manière agréable de flâner et de faire de l'exercice à l'air pur. On peut même désormais rejoindre le Rhône depuis la Saône sans avoir à lutter avec les voitures. Comment?    

index.jpgUn tunnel pour vélos et piétons uniquement

Désormais, c'est un long tunnel réservé uniquement aux piétons et cyclistes qui traverse[5] la colline de Croix-Rousse. Inauguré en décembre 2013, c’est alors une "première mondiale" selon la municipalité. Long de près de 2 km ce tunnel est animé de vidéos avec effets sonores. Traverser ce conduit, c’est vivre une expérience esthétique et visuelle forte. A l’heure de l’obésité générale, l’incitatif à se bouger devient vital, et l’expérience artistique une manière stimulante de sortir de chez soi et encore: gratuitement. Lors de l’inauguration, Gérard Collomb, maire de la ville l'affirmait : "C'est une première mondiale et nous serons, comme pour la fête des Lumières, bientôt imités". Le rapport à la ville est ici pensé à la fois d’une manière pratique, mais aussi culturelle, esthétique, pour que le  plaisir de se déplacer et la qualité de vie s’unissent; pour que les habitants soient pleinement pris en compte dans les aménagements urbains, et surtout vivent l’environnement comme une expérience enrichissante, envoûtante, plutôt que contraignante. La beauté et l'expérience esthétique, participative, doivent prendre toujours plus de place dans l'espace public.   

Certes, il n’y en a pas des comme nous, Genève c'est unique. En même temps, quand on découvre ce que nos voisins réalisent, on se dit que c'est peut-être dommage que l'on soit unique à ce point. Et s'il n'y en a pas des comme nous, il nous manque peut-être parfois un peu de l'inspiration des autres. Et l'on serait peut-être bien inspiré d'aller voir ailleurs si l'on ne s'y trouve pas, quelque part, en devenir.

Prochaine visite: Lausanne ou Fribourg, j'hésite encore.  

Nos voisins sont fantastiques.



[1] http://www.labiennaledelyon.com/fr/danse/

[2] http://www.liberation.fr/societe/2014/09/14/lyon-fete-le-10e-defile-de-sa-biennale-de-la-danse_1100510

[3]http://www.monweekendalyon.com/evenements/foires-salons/les-tupiniers-du-vieux-lyon#.VBbczRAQVI0

[4] http://www.lesrivesdesaone.com/le-projet/lart-public/

[5] http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20131205.AFP4350/a-lyon-ouverture-d-un-tunnel-pour-pietons-velos-et-bus-une-premiere-mondiale.html

14:15 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lyon, tourisme, espace public, culture | |  Facebook |  Imprimer | | |

06/09/2014

Sur les quais, les pages

livresurlesquais.jpgCe week-end, les livres sont à l'honneur sur les quais de Morges. Ce festival, dédié aux livres, crée en 2010, a atteint sa maturité. Plus de 300 auteurs, autant de lectures, des dizaines de milliers de visiteurs sur les quais, dédiés aux livres et servis par des auteurs. www.lelivresurlesquais.ch

Le livre sur les quais, c’est une longue ligne de chaises. Ensuite, des panneaux, avec les noms, des autrices et auteurs dessous, les uns à côté des autres, sans hiérarchie, ni prééminence. L'auteur cherche un espace où se faufiler pour prendre sa place. Il la trouve : on la lui donne. A côté de qui est-il assis? Qui est son voisin ? Sous les pavés la plage c'est du passé. Désormais, sur les quais, les pages.

Les auteurs au tableau Excel?

Dans les banquets il y a un rituel au placement. Ici : qui s’occupe de l’attribution ? Quels conciliabules y président? La distribution: selon une répartition en âge, en sexe ; à partir du niveau des ventes, par aire géographique; en raison d’attirances, de thèmes communs, de couleurs, saisons ? Cabinet de curiosité vivant : comment les auteurs sont répartis au long de la longue tablée? Pas de bristols, bienvenue, c'est gratuit.  ? Les noms sont  jetés en l’air. On les sort d'une boîte. Ils sont mathématiquement comptés puis classés par ordre alphabétique. Tout se fait par tableau Excel? ça va pas la tête. La succession des noms forme le plus joli poème possible. Le bandeau des noms du livre sur les quais. Comme cela?

Les noms, prénoms alignés forment une ligne ondulant quand se lève le vent. Les bénévoles ont des attentions simple – ils proposent de l’eau, demandent si ça va- Oui, ça va. -Vous avez faim ? -Oui, toujours. Où est Thomas Bouvier, Albertine, Antoine Volodine? L’eau du lac est bleue savon. La bande d’écrivains font front commun au lac. Posture de méditants assis au coude à coude à une table commune. Base de travail et pépiement électrique des discussions.  

Mâcher les mots

Lecteurs, journalistes, écrivains, curieux, enfants, oiseaux tournoient, viennent picorer quelques lettres sur la longue table du banquet. Une table, c’est très peu, et pourtant... Autour d’elle, les invités au festin de feuilles et de papiers mâchés hôtes de l'agape, y grappillent des miettes : un petit viatique. Le menu se compose, se lèchent les babines, en balade sur les quais, promenade poétique. Aller de l’un à l’autre, mâcher des mots, de quoi se nourrir un peu, ou alors dévorer des yeux seulement, se souvenant de vieilles aversions, d’archaïques allergies, pour aller vers de nouvelles viandes.

Ballet rôti des profils, des visages ; des ventres qui s'avancent –signe de vulnérabilité ou de gourmandise- des épaules anguleuses qui protègent la marche et tout à coup se font face comme on ouvre un livre. Par la tranche. Brioches.

Près, face

Chacun se regarde de loin d'abord, se dévisage. Puis: aller retour du nom au visage et du visage au nom –mais non il n’a rien à vendre… ou si peu: papier. Tu cherches un nom, une marque, signature, un regard, retrouvaille avec quelqu’un rencontré il y a longtemps déjà? Un ami au détour d’une lecture: C'est celui là? celle-ci? Approche-toi, oui oui oui. Je te promets, il ne mord pas. C'est vrai, il semble avoir toujours faim. Grands yeux. Grande bouche. Mais ne plante pas les crocs. Non. Rien à craindre, juste l'apprivoisement. Pas fatiguant. Il ne sera pas offensé si tu feuillettes les petits livres, les repose. Tu peux les soulever, lâcher,  recommencer encore ; parcourir négligemment, juste pour saliver. Ce que ça raconte ? Comment t'appelles-tu toi ? Son nom est sur une pancarte, le tien est encore caché. Rien ne presse. Nous ne sommes pas sur un quai de gare ici. Pas de stress. Les quais sont faits pour la rencontre, non les départs. Ce que tout cela raconte? Je ne sais pas.

Face à face, au coude à coude, c’est plus que le livre qui est célébré au Livre sur les quais, c'est la rencontre, une parole échangée. Ce qui la situe, en trace les contours et la mémoire, ce sont les  livres: l'ouvrage commun qu'écrit chacun. Page à page.


Notre livre sur les quais. 

livre sur les quais   

11:41 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livre sur les quais | |  Facebook |  Imprimer | | |

04/09/2014

La Bâtie: triomphe de quelle liberté?

Dans le cadre de la Bâtie, la pièce El triunfo de la libertad, création de La Ribot, Juan Dominguez et Juan Loriente a réveillé le petit monde culturel genevois. Enfin un débat ! Si, comme le décrit Marie-Pierre Genecand dans le Temps[1], « la Comédie a regardé pendant quarante minutes trois prompteurs déroulant linéairement un texte mêlant récit neurasthénique, blague potache et réflexions philosophiques », les réactions à la pièce ont été inversement proportionnelles à la torpeur linéaire de cette « pièce » tenant sur une proposition étirée le long desdits prompteurs débitant un texte banalisé à l’extrême, avec quelques fautes d’orthographe au passage pour faire plus vrai, l’absence des comédiens et la scène de la Comédie vidée de tout décor.

Genève Active, magazine culturel de la Métropole lémanique s’en est régalée [2] : « L’anti-théâtre est l’extase du théâtre. Pour briser la sur-signification imposée aux choses, El Triunfo de La Libertad entre dans un processus de dégradation qui se pose en alternative au réel, à un Autre art catastrophique, non pas au sens d’une apocalypse matérielle, mais d’un dérèglement de toutes les règles du jeu», tout en passant étrangement sous silence le contenu du texte proposé, qui est pourtant le coeur du procédé. Comment parler de quelque chose qui n’existe pas autrement que comme geste, provocation, anti-théâtre justement? L’appareil critique et conceptuel de l’histoire du théâtre contemporain et de l’art est convoqué. On ne parle donc plus du spectacle, mais de l’anti-spectacle donné en spectacle. Vous suivez ? Allez, on se réveille dans le fond ! La démarche est stimulante et durant les 40 minutes du spectacle on ne se fait ni bombarder d'images ni de sons, après tout l'ennui est assez confortable, on peut se laisser bercer dans son fauteuil, rêvasser un peu, personne ne viendra vous tirer de cette torpeur, ni choc ni cri, ni comédien, et ça finira comme ça  a commencé, au prompteur à défaut de forceps. C’était l'intention de la proposition des artistes ? C’est donc réussi. Vous vouliez de l'ennui, de la désillusion? Non? Tant pis, vous voilà servi.

Pourquoi le théâtre, art de la scène art vivant?

Pour ma part, je vais au théâtre, art de la scène, art vivant, pour voir des visages et des corps, des comédiens et entendre des voix. Sinon j'allume une téloche, ouvre le 20mn, ma déception est garantie, assurée au coin de chaque écran. Je sais où la trouver. Etre placé devant trois prompteurs débitant un texte pré-texte était alors une expérience de la déception, frontale, après une annonce de danse avec trois comédiens-performeurs sur scène. Mais plus que l'absence des comédiens-performeurs, c'est l'absence du texte lui même et sa disparition des radars critiques qui pose question. En effet, il ne suscite aucun commentaire, comme s'il s'était agit d'un pré-texte, était transparent. Et en effet, il l'est. Il n’y a rien à en dire, parce qu'il s'étire dans une langue faible, la langue qui traîne par terre : ou plutôt en l'air, aux prompteurs, aux accroches commerciales, copié-collé du commerce et du récit ambiant, avec quelques réflexions philosophico-existentielles mal accrochées. Cette violence faite au langage est peut-être ce qui devrait faire émerger des commentaires.

Un concert de Prince au radio-cassette

J'ai été touché par le désarroi de nombreux spectateurs ayant payé leur écot de 26.- s'étant fait une fête d'une rencontre, et s'estimant trahi dans leur confiance donnée, leurs attentes. Pour une spectatrice, c’était sa première pièce à la Bâtie. Est-ce qu'elle en a eu pour son argent ? Elle a juré qu’on ne l'y reprendrait plus. Le public des experts et critiques avait l’air satisfait. La Bâtie, pour quel public finalement, les convaincus uniquement ? Si j’achète un billet pour un concert de Prince et que lorsque vient le moment du concert, Prince monte sur scène met en marche son radio-cassette et va dans ses loges, je trouverai cela peut-être génial, sûrement énervant, mais je me poserai quand même la question, au final, de ce que j’ai payé, et pourquoi, et quel était le contrat entre l’artiste et l’organisateur. J’aurai l’attente que ce geste ne soit pas la seule vérité du spectacle mais qu’il soit une amorce à autre chose, sinon je resterai sur ma faim. Oui. Il me manquera quelque chose. 

La toute liberté des artistes
Il est important que le mode d’expression des artistes soit libre. Je n’ai aucuns problèmes avec le geste radical, les spectacles sans danseurs; les corps à poil à plumes, ou pas, les spectacles démembrés, mais je tique quand on me fait miroiter quelque chose que je ne trouve pas sur le plateau, oui. Quand je dois rendre un recueil de poésie à un éditeur, je ne me pointe pas avec un traité de philosophie. C'est peut-être con, je vais y réfléchir à deux fois désormais... merci la Bâtie.

La culture, c'est autre chose que de commander une chaise Ikea sur internet

Peut-être que La Ribot avait carte blanche, alors Alya Stürenburg, directrice du festival, a raison de dire, dans l'article du Temps qu'il y a un gros problème de communication sur l’annonce du spectacle. Ou alors : un bug sur la délicate articulation entre programmation et présentation. "Les spectateurs sont arrivés dans l'espoir de voir ces performeurs". Oui. N’y a-t-il pas eu mauvais étiquetage et rupture d’un contrat de confiance entre l'artiste et son public, l'artiste et la production, l'artiste et ceux qui soutiennent et financent la culture ? Mise à mal d’un contrat de confiance mais aussi quelque part, d'une parole donnée sur le contenu culturel qui sera présenté? Relisez l’annonce du programme et comparez avec ce que vous trouvez devant les mirettes le jour de la représentation, vous vous frotterez les yeux. Après tout, si j’entre dans une boulangerie je peux m’attendre à ne pas trouver un paquet de bidoche sur le comptoir. Si je vais dans une librairie, je cherche piteusement encore des livres. Est-ce que je me contenterai d'un recueil vide avec un "coucou c'est qui?" au fond? Peut-être bien. Peut-être que ce serait un chouette concept ou alors c'est que je suis vraiment trop coincé et vieille école. La culture c'est autres chose que de commander une chaise Ikea sur internet. C'est vrai. Merci qui?

Un spectacle affranchi ou à l'image du vide culturel

Bon, vous me direz peut-être que lorsque l’on va à la poste on trouve maintenant un peu de tout, du chocolat, des abonnements de téléphone et accessoirement des timbres. Alors est-ce que l’urgence, le tutti-frutti, la tentation de balancer un truc commercial vers les spectateurs n’est pas l'essence de notre société. Pourquoi le théâtre y échapperait-il? Finalement cette pièce : « le triomphe de la liberté » décidé à la dernière minute, n’est-elle pas exactement la soumission au rythme et cadres actuels : un espace déterritorialisé qui s’affranchit d’une fonction pour lancer une proposition en l'air… laquelle déjà? Rien, ou autre chose que ce que l'on attend. Intéressant. Mince, je mange pourtant ça tous les jours pourtant : l'ennui, la répétition, la déception, les plats cuisinés en urgence. J'aurai espéré y échapper le temps d'un spectacle. Raté. Le triomphe de la liberté est-il un spectacle affranchi ou construit à l'image du vide culturel?

Ma liberté, ta liberté, quelle liberté?

Si "Le triomphe de la liberté" est l'expression triomphante de la liberté des artistes, qu'en est-il de celle laissée au spectateur? Ne lui resterait-il que le choix de se lever et partir ou crier au génie? N'y aurait-il pas de place pour l'expression de sa déception, sa colère, ses doutes, ses avis, même tranchés ? Au moment où les artistes, à Genève, expriment leurs attentes et leurs revendications, voir déceptions envers les pouvoirs politiques[3], il serait piquant qu'ils s'affirment, eux, affranchis de tout cadre, de toute critique et qu'il y ait un tel décalage entre ce qui est proposé sur le papier, le programme, le projet, et ce qui est délivré sur scène. Le triomphe de la liberté? Laquelle ?  Au moment où les artistes, à Genève, réclament des lignes et un cadre, il serait étonnant que les directeurs de festival où d'institution ne se positionnent pas aussi pour poser les leurs et affirmer et défendre leurs programmations culturelles. Le triomphe de la liberté? Pour qui ?

Un très joli titre, au final

Oui, j'attends d'une direction de théâtre ou d'institution des proposition fortes, abouties. Le triomphe de la liberté c'est finalement aussi celle de dire j'aime /j'aime pas, je suis en colère, déçu, même injuste avec une pièce. Je l'ai entendue, je l'ai reçue; je me l'a suis appropriée, elle s'est invitée dans mon imaginaire, je peux la rejeter aussi. C'est bien entendu, aussi, ne pas forcément être d'accord et engager des débats, les reprendre sans cesse, et éprouver la liberté de se tromper aussi, sans être enfermé dans la boîte de la censure, de la camisole de contention ou du procès d'intention. 

Le triomphe de la liberté: c'est, au final, un très joli titre.


[1] http://www.letemps.ch/Page/Uuid/88282b68-3398-11e4-861b-f2a0f94a952e/Art_ou_canular_La_B%C3%A2tie_fait_scandale

[2] http://www.geneveactive.ch/article/la-desillusion-subtilement-mise-en-scene-en-toute-liberte/

[3] http://www.geneveactive.ch/rencontre-arts-de-la-scene/article/arts-de-la-scene-2014-propositions-des-professionnel-le-s/

16:05 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |