sylvain thévoz

27/09/2014

L'algorithme n'aura pas le dernier mot (II)

Pour changer le monde, il s’agit de changer notre manière de l’exprimer, dans et par le langage. Ce n’est pas l’algorithme qui aura le dernier mot, mais le poème. Et si pour changer l'économie, le politique, on commençait par se parler et se raconter le monde autrement? Parce que le temps est court et quelque chose est en train de basculer, la vieille langue fatiguée ou la langue en aluminium ne suffisent pas. Merci à Amandine Glevarec, de litterature-romande.net pour cet échange.


Amandine Glevarec: Écrire, c’est un engagement ?


Sylvain Thévoz. – Oui, clairement. Avec le désir d’aller subvertir, lutter ou confronter, mais aussi partager, réaffirmer, rassurer, afin que les gens se sentent vivifiés, fortifiés, de ne pas se sentir seuls dans une société fragmentée. Écrire, c’est un élan vers l’être, dans l’émotion, la transcendance aussi, vers des valeurs qui sont entamées par la productivité et le capitalisme débridé. Je crois que la poésie est un outil de lutte. Elle permet de résister, dans sa tête, dans son corps, en rassemblant les forces. Nous devons créer, composer, habiter des territoires où l’humain, le temps, le silence – des valeurs aujourd’hui dévalorisées – passent avant tout le reste, et construire des espaces pour cela. À ce sujet, du 2 au 5 octobre, Poésie en ville, la manifestation qui met la poésie, les lecteurs, les poètes sur le pont, se tiendra aux Bains des Pâquis. Ce sera l’anti territoire off-shore. On est là sur le lac, mais bien ancrés, avec des valeurs réelles, des voix et des corps dans l'espace. http://www.ville-geneve.ch/themes/culture/manifestations-evenements/poesie-ville-2014/programme-2014/

A. – Est-ce qu’on peut dire que la poésie regroupe tes deux facettes, la spiritualité et ton désir d’engagement ?


S. T. – Oui. Mais c’est aussi par la poésie que j’ai rejoint ces deux dimensions, dans la langue d’abord. L’engagement vient après la réflexion. La poésie précède l’action. Mais ce sont avant tout des courants, des désirs, qui s’alimentent les uns les autres. Tu ne peux pas rester à écrire seul dans ton coin sans t’intéresser à la société qui t’entoure. Tu ne peux pas vouloir poétiser seul sur ton rocher, ça n’a pas de sens. Alors tu cherches, tu grattes, tu rencontres des gens qui cherchent, grattent aussi ; tu commences à publier et puis tu rencontres d’autres auteurs. Je navigue entre tout ça, et la spiritualité est le fond archaïque, transcendant, nourrissant, dans lequel je peux puiser. Le langage dit cela tout en le forgeant. La révolution viendra par la langue, ou alors nous serons miteux et creux avant l’heure.

A. – Est-ce que tu continues aussi à t’appuyer sur des lectures ?


S. T. – J’essaye de lire au minimum un livre par semaine. Je fais une critique d'un livre sur la radio YesFM tous les lundis matin. Je picore beaucoup, fonctionne au coup de cœur, mais c’est vrai qu’avec mes engagements, je manque parfois de temps. Je suis dingue de livres, de l’objet livre aussi. La librairie du Parnasse, celle du Boulevard, du Rameau d’or, sont devenues mes repaires. J’y achète des livres que je ne lirai pas. Ce n’est pas grave. Vivre dans leur voisinage me plaît, ensuite je les donne. Je me demande parfois, dans cet enthousiasme, si je ne vais pas me perdre en route. Publier me permet alors d’arrêter le processus de travail – lecture et écriture – du grand brassage dans la langue, et d’être confronté à mes pairs, les lecteurs. Tenir un blog me permet aussi de jalonner la pensée dans une écriture plus quotidienne.

A. – De quelle manière travailles-tu sur tes textes ?


S. T. – Publier, c’est s’obliger à s’arrêter de travailler. Mes textes, je les reprends beaucoup, les lime, les rabote. Parfois, je crains qu’ils ne deviennent trop opaques, indigestes, parce que trop densifiés. Je cherche des formes qui provoquent des émotions, des surprises, créent des sonorités, des brisures, permettent d’interroger le rapport à l’être, au monde. Le langage est une pâte vivante. Ce n’est pas un truc à disposition sur un rayonnage ou dans un dico. C’est une matière à inventer. Créer quelque chose qui n’est pas descriptif ou qui ne nomme pas mais qui avance, qui bouge, comme une bête, j’aime ça. Je travaille beaucoup par associations d’idées, d’images. Ça commence par des jets que je reprends ensuite. Je ne sais jamais où je vais. Le travail n’est pas construit à l’avance. Il n’y a ni échafaudages ni structures, pas de tableaux Excel, mais ce n’est pas pour autant de l’écriture automatique. Je cherche le plaisir dans l’écriture, mais pas à tout prix. J’ai de plus en plus un œil critique. Ce n’est plus comme à 19 ans où c’était du domaine de la révélation, du flux, très spontané, ça dévalait, ça déboulait. Maintenant, je fais plus attention à ne pas me répéter, rentrer trop dans la facilité, gagnant une certaine objectivité, élaguant beaucoup déjà dans le moment de l’écriture. Créer c’est soustraire. C’est penser à l’autre aussi.

A. – Pourquoi ne pas partir carrément dans quelque chose de plus abstrait, avec le langage comme matière ? Le dadaïsme par exemple ?


S. T. – J’aime le jeu, mais je cherche à dire quelque chose de politique, de social, d’animal. Ces choses là ont peut-être été dites mille fois mais j’essaie encore de trouver une forme incarnée, d’autres tonalités. Construire du singulier dans le collectif. Je refuse de m’ennuyer à répéter ce qui a déjà été composé. Je veux creuser dans l’émotion, toujours étonné qu’on me dise qu’on ne me comprend pas. Parce que pour moi cette écriture est limpide. Je suis aussi surpris par cette volonté de comprendre. Comme si la littérature se comparait à la lecture d’un menu au restaurant, et que l’on parcourait Proust comme un magazine de mode. J’y vois là une sorte de paresse. Un refus d’être surpris, débalancé, mis en difficulté. Dans les écritures mathématiques, il y a une dimension ludique qui m’excite moins. Je travaille mieux avec des thèmes de prédilection : le territoire, l’humain, la politique, l’animalité, la sexualité,… qui deviennent une sorte de pâte où ces thèmes se mélangent dans une dimension magmatique. Le résultat, au final, devient plutôt grave, sérieux, mais traversé par de la lumière. Le langage n’est pas quelque chose de gratuit pour moi, avec lequel on peut s’amuser sans conséquences.

A. – La poésie comme un manifeste ?


S. T. – Il y a un peu de ça. Finalement, quand tu lis les Évangiles, c’est aussi violent qu’une déclaration de guerre. Et puis, avec l’usage de la métaphore, on peut partir dans beaucoup de lectures possibles. On ne comprend pas très bien non plus les prophètes. Ce sont des lectures inépuisables, à multiples entrées. Je crois qu’il faut un peu de ça pour réveiller les gens. Pas dans le sens de les choquer, mais plutôt de les inviter à s’interroger, douter, les soulever. Pour changer le monde, il s’agit de changer notre manière de l’exprimer, dans et par le langage. Ce n’est pas l’algorithme qui aura le dernier mot, mais le poème.

A. – Tu n’envisages pas d’écrire un roman ?


S. T. – Oh si, j’aimerais beaucoup. J’ai beaucoup d’admiration pour ces écritures plus lentes, longues, descriptives, mais je n’y arrive pas. Il y a un moment où le langage me dévore, il prend ses aises et je n’avance plus dans le récit. J’aimerais écrire pour le plus grand nombre, un roman de gare ou érotique, porter des réflexions philosophiques, être comme un musicien qui sait jouer de plusieurs instruments. Je n’ai pas envie de devenir monomaniaque, limité aux histoires d’animaux, de bêtes ou de forêts dans des formes clandestines, mais je n’en suis pas encore là je crois. Je reste au service de la langue, et je la suis, Pour l’instant elle m’attire dans la poésie, et je la suis. Peut-être que je serais bientôt emmené ailleurs. Je reste attentif, à l’écoute. Quand j’écris, ce n’est pas toujours moi qui décide. J’essaie d’être au service de quelque chose de plus grand que le moi.



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