sylvain thévoz

26/09/2014

L'algorithme n'aura pas le dernier mot (I)

D'où je parle ? Je parle de là, d'ici, aussi, entre autre. J'espère que ça parle aussi au travers, dedans. Merci à Amandine Glevarec, de litterature-romande.net pour cet échange, afin que l'humain ait la première place, pas l'algorithme. Comme l'écrivait Henri David Thoreau, le sommet le plus élevé que nous puissions atteindre n'est pas le Savoir, mais la Sympathie avec l'Intelligence.


Amandine Glevarec: d'où viens-tu ?


Sylvain Thévoz: Je suis né à Toronto mais j’ai grandi à Lausanne puis suis retourné à Montréal suivre des études d’anthropologie. J’ai ensuite vécu 5 ans à Bruxelles. Mon père est suisse et ma mère du sud de la France. Je me sens très européen et francophile. Ma première identité n’était pas une identité de nation mais une identité de langue. C’est le premier territoire où j’ai véritablement ressenti un sentiment d’appartenance.

 

Avant d’être suisse, je suis francophone. Par la suite, j’ai fait le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle et là j’ai vécu une rencontre très forte avec le Christ dans une sorte de face à face intime. Je me suis reconnu comme un suiveur du Christ. J’ai continué de marcher, je suis allé au Portugal, dans le Sud de l’Espagne puis un mois au Maroc avec les moines survivants de Tibhirine. J’ai ouvert l’Évangile et je me suis dit : c’est de la dynamite, c’est la révolution sociale ça ! (rires). Je suis revenu en Suisse et ça a été une vraie réconciliation avec moi-même. Je me suis reconnu dans mon identité de chrétien et reconstruit une identité en Suisse.

 

A. – C’était une période où tu étais en rupture ?


 

S. T. – J’ai toujours été en quête, en recherche spirituelle de quelque chose de plus grand que le quotidien et le matérialisme. J’ai toujours pressenti que je n’appartenais pas vraiment à un territoire, que le monde était plus vaste, que « la réalité » pouvait être différente selon les cultures et traditions. La rupture, je l’ai vécue plutôt à 17 ans, quand je suis parti à l’étranger. À 30 ans, je me suis réconcilié. La Suisse des années 80, dans laquelle j’ai grandi, était renfermée, très proprette, rigide même. À Lausanne, il y avait un seul lieu de musique alternative, la Dolce Vita, porté par le mouvement Lôzane Bouge, mais à part ça tu ne t’amusais pas beaucoup et c’était plutôt couvre-feu dès 22h. Les choses ont fondamentalement évolué depuis.

 

A. – Il y a pourtant un durcissement maintenant…

 

S. T. – Je crois qu’il y a un désarroi qui grandit et touche de plus en plus de personnes. La jeunesse qui ne sait pas quelle place prendre, les aînés qui ont peur de ne plus servir à rien, et les classes moyennes qui craignent leur déclassement. On assiste à une fragilisation générale des rapports humains lié à une dérégularisation complète, une précarisation des emplois et du logement. Toutes classes d’âges confondues, les gens sont fragilisés. Le capitalisme fait que tu es remplaçable voire jetable dès que tu n’es plus optimalisable. La santé économique en Suisse est bonne, mais il y règne une avidité néfaste. Vouloir à tous prix continuer de mener la course en tête et maximaliser les revenus du capital placent l’humain dans une position de soumission et de fragilité extrême.

 

A. – Tu es croyant, mais aussi engagé en politique, au sein du Parti Socialiste, Ville de Genève.

 

S. T. – Oui. Et pour moi, c’est très cohérent. Je vis le Christ comme un révolutionnaire social et non pas comme le tenant d’un dogme. Le message que nous a laissé cet homme, ce va-nu-pieds, est celui de la spontanéité, du risque de la rencontre, de sa nécessité. C’est d’oser aller à la découverte, bousculer les dogmes et les lois, aller vers les rejetés, les exclus, les prostituées, toutes les petites gens, parce qu’ils portent, eux, plus que les puissants, quelque chose de divin en eux. La révolution ne viendra pas d’en haut. Le changement ne viendra pas d’en haut, mais de l’intérieur. La politique et la foi, ce sont deux modèles et engagements séparés mais qui se recoupent. Il se joue dans le christianisme et dans le socialisme quelque chose qui a trait à l’émancipation et à la liberté de l’Humain. Les deux vont ensemble pour moi. Un socialisme matérialiste sans dimension spirituelle, culturelle va droit dans le mur. L’Union Soviétique l’a illustré. L’attrait de la puissance et du militarisme impérialiste l’a coulée. Un éco-socialisme inspiré est à (ré)inventer. Nous devons maintenant articuler les bonnes questions dans une période où on s’occupe de tout sauf des questions fondamentales. Nous sommes à une époque où nous n’arrivons pas encore assez bien à forger de véritables alternatives, alors qu’il y a des leviers et des forces incroyables, que le temps presse, que tout peut se soulever du jour au lendemain. Je sens une grande soif de sens et de changements dans la population. Il faut que des gens incarnent mieux ce quelque chose de nouveau, qu’ils parlent, s’expriment, prennent une place, portent de nouvelles espérances. Nous ne voulons plus voir les mêmes tronches à la télé, et les mêmes playmate dans les magazines, ça suffit. L’humain vaut mieux que ça, et il court à sa perte s’il ne change pas, ne l’exprime pas. Cet engagement vital rejoint aussi ma passion pour la littérature, dans le désir de nommer, d’inventer. Je vois la poésie comme le laboratoire de la langue. Là, tu peux t’affranchir du cadre, créer tout ce que tu désires, sortir des clous, et expérimenter de nouvelles manières de raconter le monde, et donc : le réinventer.

 

A. – Quitte à ce que la personne qui te lise ne comprenne pas du tout de quoi tu lui parles ?


 

S. T. – Quitte à ce que le lecteur perçoive une petite musique ou change de chaîne. Le lecteur est libre. Quitte à ce que le lecteur zappe, que ça ne lui parle pas du tout, ou qu’il tende l’oreille, revienne plus tard. Oui. L’essentiel est de faire vivre la diversité, qu’un dépassement, une rupture, des surprises s’immiscent dans une langue nouvelle. Si le résultat n’est pas compris alors tu en prends note et tu continues avec ça. Il n’existe pas de langue individuelle, par contre ça peut être une ambition de créer un parler singulier, quelque chose d’une langue collective, dans la volonté d’échanger avec d’autres.

 

A. – Tu es très « collectifs » d’ailleurs ?


 

S. T. – Oui, j’aime beaucoup ça. Les groupes, les collectifs, les fractions, les ensembles. L’échange, mais aussi l’épreuve de se confronter à la critique, au regard de l’autre. Cela permet de vivifier son propre rapport à la langue avec l’objectif de composer des micros sociétés en réaction (résistance) face aux formules creuses que l’on trouve dans les journaux et les publicités, face à cette langue qui veut vendre ou nous habiter malgré nous. Cette langue qui traîne par terre, qui est fade, triste. La langue du commerce ou de la domination. Composer de micros sociétés dans la langue, c’est créer des espaces de résistances et d’énergie, se tonifier. Publier, ensuite, c’est résister, croître. Il y a là-dedans quelque chose de jouissif, de révolutionnaire, qui offre des outils et des moyens pratiques de grandir.

http://litterature-romande.net/entretien-sylvain-thevoz/

12:52 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : http:litterature-romande.netentretien-sylvain-thevoz | |  Facebook |  Imprimer | | |

Les commentaires sont fermés.