sylvain thévoz

04/09/2014

La Bâtie: triomphe de quelle liberté?

Dans le cadre de la Bâtie, la pièce El triunfo de la libertad, création de La Ribot, Juan Dominguez et Juan Loriente a réveillé le petit monde culturel genevois. Enfin un débat ! Si, comme le décrit Marie-Pierre Genecand dans le Temps[1], « la Comédie a regardé pendant quarante minutes trois prompteurs déroulant linéairement un texte mêlant récit neurasthénique, blague potache et réflexions philosophiques », les réactions à la pièce ont été inversement proportionnelles à la torpeur linéaire de cette « pièce » tenant sur une proposition étirée le long desdits prompteurs débitant un texte banalisé à l’extrême, avec quelques fautes d’orthographe au passage pour faire plus vrai, l’absence des comédiens et la scène de la Comédie vidée de tout décor.

Genève Active, magazine culturel de la Métropole lémanique s’en est régalée [2] : « L’anti-théâtre est l’extase du théâtre. Pour briser la sur-signification imposée aux choses, El Triunfo de La Libertad entre dans un processus de dégradation qui se pose en alternative au réel, à un Autre art catastrophique, non pas au sens d’une apocalypse matérielle, mais d’un dérèglement de toutes les règles du jeu», tout en passant étrangement sous silence le contenu du texte proposé, qui est pourtant le coeur du procédé. Comment parler de quelque chose qui n’existe pas autrement que comme geste, provocation, anti-théâtre justement? L’appareil critique et conceptuel de l’histoire du théâtre contemporain et de l’art est convoqué. On ne parle donc plus du spectacle, mais de l’anti-spectacle donné en spectacle. Vous suivez ? Allez, on se réveille dans le fond ! La démarche est stimulante et durant les 40 minutes du spectacle on ne se fait ni bombarder d'images ni de sons, après tout l'ennui est assez confortable, on peut se laisser bercer dans son fauteuil, rêvasser un peu, personne ne viendra vous tirer de cette torpeur, ni choc ni cri, ni comédien, et ça finira comme ça  a commencé, au prompteur à défaut de forceps. C’était l'intention de la proposition des artistes ? C’est donc réussi. Vous vouliez de l'ennui, de la désillusion? Non? Tant pis, vous voilà servi.

Pourquoi le théâtre, art de la scène art vivant?

Pour ma part, je vais au théâtre, art de la scène, art vivant, pour voir des visages et des corps, des comédiens et entendre des voix. Sinon j'allume une téloche, ouvre le 20mn, ma déception est garantie, assurée au coin de chaque écran. Je sais où la trouver. Etre placé devant trois prompteurs débitant un texte pré-texte était alors une expérience de la déception, frontale, après une annonce de danse avec trois comédiens-performeurs sur scène. Mais plus que l'absence des comédiens-performeurs, c'est l'absence du texte lui même et sa disparition des radars critiques qui pose question. En effet, il ne suscite aucun commentaire, comme s'il s'était agit d'un pré-texte, était transparent. Et en effet, il l'est. Il n’y a rien à en dire, parce qu'il s'étire dans une langue faible, la langue qui traîne par terre : ou plutôt en l'air, aux prompteurs, aux accroches commerciales, copié-collé du commerce et du récit ambiant, avec quelques réflexions philosophico-existentielles mal accrochées. Cette violence faite au langage est peut-être ce qui devrait faire émerger des commentaires.

Un concert de Prince au radio-cassette

J'ai été touché par le désarroi de nombreux spectateurs ayant payé leur écot de 26.- s'étant fait une fête d'une rencontre, et s'estimant trahi dans leur confiance donnée, leurs attentes. Pour une spectatrice, c’était sa première pièce à la Bâtie. Est-ce qu'elle en a eu pour son argent ? Elle a juré qu’on ne l'y reprendrait plus. Le public des experts et critiques avait l’air satisfait. La Bâtie, pour quel public finalement, les convaincus uniquement ? Si j’achète un billet pour un concert de Prince et que lorsque vient le moment du concert, Prince monte sur scène met en marche son radio-cassette et va dans ses loges, je trouverai cela peut-être génial, sûrement énervant, mais je me poserai quand même la question, au final, de ce que j’ai payé, et pourquoi, et quel était le contrat entre l’artiste et l’organisateur. J’aurai l’attente que ce geste ne soit pas la seule vérité du spectacle mais qu’il soit une amorce à autre chose, sinon je resterai sur ma faim. Oui. Il me manquera quelque chose. 

La toute liberté des artistes
Il est important que le mode d’expression des artistes soit libre. Je n’ai aucuns problèmes avec le geste radical, les spectacles sans danseurs; les corps à poil à plumes, ou pas, les spectacles démembrés, mais je tique quand on me fait miroiter quelque chose que je ne trouve pas sur le plateau, oui. Quand je dois rendre un recueil de poésie à un éditeur, je ne me pointe pas avec un traité de philosophie. C'est peut-être con, je vais y réfléchir à deux fois désormais... merci la Bâtie.

La culture, c'est autre chose que de commander une chaise Ikea sur internet

Peut-être que La Ribot avait carte blanche, alors Alya Stürenburg, directrice du festival, a raison de dire, dans l'article du Temps qu'il y a un gros problème de communication sur l’annonce du spectacle. Ou alors : un bug sur la délicate articulation entre programmation et présentation. "Les spectateurs sont arrivés dans l'espoir de voir ces performeurs". Oui. N’y a-t-il pas eu mauvais étiquetage et rupture d’un contrat de confiance entre l'artiste et son public, l'artiste et la production, l'artiste et ceux qui soutiennent et financent la culture ? Mise à mal d’un contrat de confiance mais aussi quelque part, d'une parole donnée sur le contenu culturel qui sera présenté? Relisez l’annonce du programme et comparez avec ce que vous trouvez devant les mirettes le jour de la représentation, vous vous frotterez les yeux. Après tout, si j’entre dans une boulangerie je peux m’attendre à ne pas trouver un paquet de bidoche sur le comptoir. Si je vais dans une librairie, je cherche piteusement encore des livres. Est-ce que je me contenterai d'un recueil vide avec un "coucou c'est qui?" au fond? Peut-être bien. Peut-être que ce serait un chouette concept ou alors c'est que je suis vraiment trop coincé et vieille école. La culture c'est autres chose que de commander une chaise Ikea sur internet. C'est vrai. Merci qui?

Un spectacle affranchi ou à l'image du vide culturel

Bon, vous me direz peut-être que lorsque l’on va à la poste on trouve maintenant un peu de tout, du chocolat, des abonnements de téléphone et accessoirement des timbres. Alors est-ce que l’urgence, le tutti-frutti, la tentation de balancer un truc commercial vers les spectateurs n’est pas l'essence de notre société. Pourquoi le théâtre y échapperait-il? Finalement cette pièce : « le triomphe de la liberté » décidé à la dernière minute, n’est-elle pas exactement la soumission au rythme et cadres actuels : un espace déterritorialisé qui s’affranchit d’une fonction pour lancer une proposition en l'air… laquelle déjà? Rien, ou autre chose que ce que l'on attend. Intéressant. Mince, je mange pourtant ça tous les jours pourtant : l'ennui, la répétition, la déception, les plats cuisinés en urgence. J'aurai espéré y échapper le temps d'un spectacle. Raté. Le triomphe de la liberté est-il un spectacle affranchi ou construit à l'image du vide culturel?

Ma liberté, ta liberté, quelle liberté?

Si "Le triomphe de la liberté" est l'expression triomphante de la liberté des artistes, qu'en est-il de celle laissée au spectateur? Ne lui resterait-il que le choix de se lever et partir ou crier au génie? N'y aurait-il pas de place pour l'expression de sa déception, sa colère, ses doutes, ses avis, même tranchés ? Au moment où les artistes, à Genève, expriment leurs attentes et leurs revendications, voir déceptions envers les pouvoirs politiques[3], il serait piquant qu'ils s'affirment, eux, affranchis de tout cadre, de toute critique et qu'il y ait un tel décalage entre ce qui est proposé sur le papier, le programme, le projet, et ce qui est délivré sur scène. Le triomphe de la liberté? Laquelle ?  Au moment où les artistes, à Genève, réclament des lignes et un cadre, il serait étonnant que les directeurs de festival où d'institution ne se positionnent pas aussi pour poser les leurs et affirmer et défendre leurs programmations culturelles. Le triomphe de la liberté? Pour qui ?

Un très joli titre, au final

Oui, j'attends d'une direction de théâtre ou d'institution des proposition fortes, abouties. Le triomphe de la liberté c'est finalement aussi celle de dire j'aime /j'aime pas, je suis en colère, déçu, même injuste avec une pièce. Je l'ai entendue, je l'ai reçue; je me l'a suis appropriée, elle s'est invitée dans mon imaginaire, je peux la rejeter aussi. C'est bien entendu, aussi, ne pas forcément être d'accord et engager des débats, les reprendre sans cesse, et éprouver la liberté de se tromper aussi, sans être enfermé dans la boîte de la censure, de la camisole de contention ou du procès d'intention. 

Le triomphe de la liberté: c'est, au final, un très joli titre.


[1] http://www.letemps.ch/Page/Uuid/88282b68-3398-11e4-861b-f2a0f94a952e/Art_ou_canular_La_B%C3%A2tie_fait_scandale

[2] http://www.geneveactive.ch/article/la-desillusion-subtilement-mise-en-scene-en-toute-liberte/

[3] http://www.geneveactive.ch/rencontre-arts-de-la-scene/article/arts-de-la-scene-2014-propositions-des-professionnel-le-s/

16:05 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

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