sylvain thévoz

28/08/2014

Lettre ouverte au directeur du CICR

 

Cher Monsieur Daccord,

Monsieur le directeur Général du CICR 

Je vous écris pour une question précise et politique. Je vous fais parvenir ci-joint un texte publié sur le site de la Tribune de Genève touchant au soutien qu’accorde le CICR à l’organisation d’une conférence à Tel-Aviv sur « les défis de la guerre dans les zone densément peuplées ». [1]

Je m’étonne, dans ce billet, de votre partenariat avec l’INSS (The Institute for National Security Studies) et donc du crédit donné à une institution ayant pour objectif de couvrir et légitimer les crimes de guerre commis par les forces armées israéliennes. Le directeur de l’INSS, Amos Yadlin, a joué un rôle proéminent dans les crimes de guerre commis à Gaza en 2008 et 2009. Il tient des meetings réguliers avec le président israélien, le premier ministre israélien, le commandant des armées, et le ministre de la défense israéliens pour planifier des stratégies de combat. L’INSS est intimement lié à l’appareil militaire et stratégique israélien.

Une conférence unilatérale, inefficace, et légitimant la guerre

S’agit-il vraiment, selon vous, dans ce genre de conférence, d’humaniser la guerre ? Et si oui, comment expliquez-vous malgré les deux éditions précédentes de cette conférence, leur échec complet, au vu du bilan terrible en victimes humaines de l’été 2014 à Gaza (2'130 morts dont 577 enfants) ? Ma question : le CICR peut-il vraiment continuer de soutenir et financer une conférence unilatérale et inefficace en légitimant des faiseurs de guerre ?

J’ai lu attentivement votre entretien dans la Tribune de Genève de ce lundi. Votre terme « d’humaniser la guerre » m’a questionné. Je me demande s’il est souhaitable et même possible « d’humaniser la guerre ». C’est bien entendu une très vaste question. J’aurai plutôt tendance à répondre non. La guerre doit être combattue. Pas humanisée. Votre expérience et l’engagement constant et respectable du CICR me poussent à vous faire confiance sur la ligne que vous choisissez. Vous vous étonnerez peut-être de la transparence et l’ouverture avec laquelle j’amène cette discussion sur la place publique. Cela fait sûrement rupture et peut-être désordre avec les pratiques diplomatiques des bons offices et de la discrétion. Toutefois, je crois que si les choses changent peu, les temps évoluent, et si les pratiques de la confidentialité et de la diplomatie derrière des portes closes ont du bon, il est nécessaire aussi, en démocratie, que les choses se déroulent dans la transparence et soient débattues à l’air libre. Je trouve choquante la non-réponse du CICR à la pétition lancée début juillet par des citoyen-ne-s du peuple palestinien demandant au CICR de se retirer de cette conférence. Paradoxalement, le CICR prétend aider un peuple, et en même temps il ne lui répond pas et nie sa demande. Cela me pousse à vous interpeller ouvertement.

C’est bien entendu la mission même du CICR d’aller à la rencontre des criminels de guerre et de ceux qui en sont soupçonnés, de parler avec toutes les parties, sans état d’âme, mais est-il pour autant nécessaire de légitimer leurs conduites et par là de renforcer leur influence ? Ce n’est pas le participation et le dialogue qui est ici en cause. C’est le fait que le CICR co-organise un tel événement qui est non seulement problématique mais contraire aux principes du CICR. « Le mieux » (plus d'humanisme) ne serait-il pas là le mortel ennemi du bien (ne pas légitimer la guerre)" pour citer Montesquieu ? Que penserait-on du CICR s’il sponsorisait une conférence à Gaza sur le bon usage des roquettes afin d’humaniser la guerre ? En s’affichant pareillement comme organisateur de cette conférence aux côtés de colonels et de faiseurs de guerre, le CICR trahit ses principes d’impartialité, de neutralité, et d’indépendance que nous fêtons fièrement à Genève à l’occasion des 150 ans de cette magnifique institution. Le nom de notre ville et sur une emblème que vous associez étroitement aux généraux d'une armée coloniale. Pouvez-vous aussi, en passant, m'indiquer, en tant que co-organisateur, pourquoi cette conférence, initialement prévue le 4 septembre à Tel-Aviv, a été déplacée au 2 décembre 2014 ?   

Je souhaiterai des réponses de votre part à ces questions. Il est important désormais que le CICR se positionne. Soit en envoyant au diable les citoyens palestiniens et leur pétition en maintenant votre financement et votre participation à cette conférence à Tel-Aviv, en expliquant alors qu'elles sont les raisons qui vous poussent à le faire ainsi qu'à maintenir votre présence en ces lieux, soit, et je le souhaite, vous refusez de sponsoriser cette conférence et reprenez une posture neutre, impartiale. Humaniser la guerre, c'est un magnifique slogan, mais si cela signifie vivre avec la destruction de civils et collaborer avec une institution qui légitime cette guerre, c'est très grave, et cela déshumanise l'humanité. 

Le CICR n'a bien entendu pas pour mission de supprimer ou d'empêcher les guerres. A-t-il pour autant fonction de la légitimer et de lui rendre un vernis humaniste en lustrant les pompes de ceux qui la font ? Il est peut-être important (pour qui ?) que le CICR dialogue et participe à ce genre d'événement, mais qu'il en soit le sponsor et co-organisateur donne beaucoup trop de légitimité et de crédit aux faiseurs de guerre. Cela entame l'impartialité et la neutralité de cette institution.

La guerre ne s'arrêtera bien entendu pas du fait des institutions humanitaires, mais on peut se poser la question aussi de savoir si, par certains choix, elle ne se prolonge pas parfois du fait de trop de complaisance de la part de celles-ci.

Je vous prie de trouver ci-joint le lien de la pétition provenant de citoyens palestiniens et du monde entier demandant au CICR de renoncer à sponsoriser la 3e conférence internationale sur les défis de la guerre dans des zones densément peuplées à Tel-Aviv, et demandant au CICR de prononcer des excuses du fait d'avoir co-organisé, participé, et financé les conférences précédentes qui se sont déroulées sous les mêmes auspices, sur le même sujet, et pour des résultats sur le terrain tout aussi nuls. Pour ma part, je la soutiens totalement.  

https://www.change.org/p/mr-de-maio-jacques-cancel-the-joint-conference-with-the-inss-in-september-2014

Avec mes meilleures salutations et l'expression de mon entière considération.

Sylvain Thévoz, Conseiller municipal Socialiste, Ville de Genève.



[1] http://www.tdg.ch/vivre/Sylvain-Thevoz-CICR-humaniser-la-guerre-ou-la-sponsoriser /story/11674155

11:47 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cicr, israel, palestine, colonisation, inss | |  Facebook |  Imprimer | | |

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