sylvain thévoz

10/08/2014

J'aime le foot, Nabila ou Cuénod. J'ai ma conscience pour moi.

Monsieur Jean-Noël Cuénod, écrivain, journaliste libre, rédacteur en chef de la Cité, dans son dernier blog titré " Persécutions des chrétiens d'Irak, où sont les manifestants?" (http://jncuenod.blog.tdg.ch) fait le reproche à ceux qui manifestent contre le carnage actuel à Gaza de ne pas descendre dans la rue pour les chrétiens d'Irak et les yézédis, soumis au feu de l'armée de l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL).

Il écrit notamment : " Le sang des chrétiens serait-il moins pur que celui des islamistes?" Faisant cela, il se trompe de cible. Ce n'est pas, à Gaza, le sang des islamistes qui coule, mais celui des femme et des enfants, d'un peuple tout entier. C'est un sang humain, point. Et c'est le sang quotidiennement versé, fruit du travail de la colonisation israélienne menée avec l'appui des USA et le silence des européens qui est dénoncé par celles et ceux qui lèvent le poing. Il faut avoir marché un peu avec eux pour apprécier la diversité, les multiples origines, générations qui y sont représentées. Citoyen-ne-s pour qui l'injustice, la violence, le meurtre sont inacceptables, dans un mouvement qui n'est pas de solidarité confessionnelle.   

Le sang n'a pas d'autre couleur que rouge

Cuénod passe du procès d'intention à l'injonction de manifester lorsqu'il écrit : "l'actuel silence des musulmans d'Europe n'est pas supportable". Il commet là une double erreur. Premièrement, en rendant les "musulmans d'Europe" (comme si un tel groupe existait), responsable ou garant ce qui se déroule actuellement en Irak. Deuxièmement, en laissant penser, par la négative, que les non-musulmans seraient, eux, en droit de se taire. Comme si l'empathie et l'indignation étaient clanique ou tribal. Comme si c'était pour ceux de "son camp" que l'on devait s'engager et n'avait de légitimité et donc de responsabilité que sur ceux-ci.

Cet ahurissant glissement, fruit de l'amalgame entre la situation à Gaza et en Irak est dangereux, car il renforce l'attrait pour une lecture communautariste des conflits. Si la puissance des manifestations pour Gaza est profonde aujourd'hui, c'est justement parce qu'elles les ont depassées. Ce conflit est emblématique d'une lutte d'émancipation et de résistance contre une colonisation qui se poursuit depuis plus de 60 ans. Ce samedi encore, à l'appel des palestiniens de Gaza, 200'000 personnes sont descendues dans les rues en Afrique du Sud, 150'000 à Londres, des dizaines de milliers à Berlin, Paris, etc.,). Nul ne manifeste pour le plaisir de manifester, mais parce qu'il y a des objectifs et des interlocuteurs à qui adresser des revendications. Changement de paradigme en Europe = changement de politiques = changement de situation sur le terrain.     

L'abjecte comparaison des massacres

La dimension qui réunit ces deux massacres, c'est leur caractère commun d'assassinats contre des civils innocents. Mais Cuénod, en en faisant une question communautaire avant tout, gomme cela précisément. Il y a quelque chose d'écoeurant dans cette mise en rivalité des massacres. Comme si l'on devait peser sur une balance d'épicier le poids d'une boucherie et celui d'une autre, et que les niveaux soient parfaitement ajustés

Bien entendu qu'il faut s'engager contre les violences terrifiantes commises contre les chrétiens et les yézédis d'Irak, pousser à une intervention afin qu'elles cessent. Mais à qui adresser ces messages ? Aux responsables actuels de la montée en puissance de l'EIIL? Aux USA, qui ont fait éclater la chaudière Irakienne en attisant tous les communautarismes? Aux USA encore, qui ont armé l'EIIL pour contenir Al Qaida, comme le révèle le livre des mémoires d'Hillary Clinton ? A Israël, qui a nourri le Hamas à la petite cuillère afin d'affaiblir l'OLP de Yasser Arafat, et qui à tout intérêt a ce qu'Islam rime avec islamisme et islamisme radical avec barbarie? Ce serait donc vers eux qu'il faudrait se tourner pour "agir"? Vers l'ONU? Merci Monsieur Cuénod de nous aider à avancer sur la compréhension de ces conflits, sur les responsables de la barbarie actuelle en Irak; qui doit intervenir et comment. 

EIIL, Gaza meme combat?

Mais minute, l'occident demeurerait immobile sur Gaza et se lancerait pour protéger les chrétiens et les yézédis d'Irak? Bien. Mais comment justifier l'inaction d'une part et l'interventionnisme de l'autre? Les forces internationales toléreraient le massacre de plus de 1200 civils à Gaza sans bouger, et frapperaient en Irak lorsque des chrétiens et des yézédis sont menacés (alors que depuis des mois déjà des humains se font massacrer par l'EIIL sans provoquer plus d'émotion que cela de la part des Messieurs Cuénod et avatars en tous genre appelant maintenant à des réactions)

Alors oui, ce serait encore de deux poids deux mesures dont il s'agirait. Et cela contribuerait d'autant a faire le lit des extrémismes. Logiques perverses. Tant qu'un soutien indéfectible sera apporté à Israël, tout autre intervention au Moyen-Orient ne pourra être lue que comme une opération impérialiste, la prolongation de politiques tordues pour maintenir ou déstabiliser des équilibres politiques en raison d'intérêts particuliers. Tant que le sang humain ne sera évalué qu'en fonction d'une appartenance ethnique ou religieuse, "mes morts, tes morts", l'ONU et toute instance internationale seront aussi faibles qu'elle ne le sont aujourd'hui.

Manifester un jour, manifester toujours?

La tendance actuelle n'est pas que les gens manifestent uniquement pour telle ou telle cause et pas toutes les autres (et même si c'etait le cas, et alors?), c'est qu'ils s'arrêtent de manifester pour les causes qui leur sont, déjà exemplaires, puis ne s'indignent plus pour quoi que ce soit.

La morale des voix qui cherchent à limiter l'élan à manifester en disant : si tu manifestes une fois, tu  manifesteras pour toujours, ou alors resteras chez toi; ces voix qui répètent : si tu sors une fois pour un combat, tu sortiras pour tous les autres: pour le massacre des chrétiens d'Irak, la faim dans le monde, l'intervention de la Russie, en Ukraine, la chasse aux phoques et Dieu sait quoi, ces voix proviennent d'outre-tombe et servent, in fine, au confort de la résignation.  

Moi, je dirai plutôt : A toi qui n'a pas bougé en solidarité avec Gaza, n'est-ce pas à ton tour d'agir, écrire, afin que l'indignation, la révolte, ne reposent pas sur ceux qui ont manifesté mais aussi sur ceux qui oublient parfois de le faire? Il est vrai que lorsque l'on ne manifeste pour rien, que l'on ne prend plus position, ne descend plus dans la rue, on n'a plus de problème. On ne sera sommé par aucun plouc d'avoir à se justifier de s'être mobilisé sur quoi que ce soit, vu qu'on aura abdiqué sur tout.

Sans honte, sans vergogne on pourra dire alors : je suis toujours resté chez moi, n'ai pris parti à rien, rien risqué. Comprenez-moi bien, c'était tout ou rien, et dans le doute il était préférable de m'abstenir. Et ainsi dire tranquillement, conscience en paix : Gaza, EIILL, même combat, je ne suis pas antisémite pour sûr, ni islamophobe, c'est clair, j'aime ma patrie et mon clan, mais mon horizon s'arrête à ma ville (et encore), à ma famille déjà; ces combats ne me regardent pas.

J'aime le foot, Nabila, ou Cuénod. J'ai ma conscience pour moi.


 

 

 




10:42 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : palestine, gaza, democratie, irak, eiil | |  Facebook |  Imprimer | | |

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