sylvain thévoz

10/07/2014

Toutes nos victoires dans ce lieu sont de cette nature

index.jpgSous l'emprise de la torture certains d'entre nous ont avoué avoir participé à un trafic de missiles, creusé des tranchées, ravitaillé des entrepôts en armes, transmis des lettres aux combattants, nourri des résistants. Tu avoues des actes que tu n'as pas commis ou tu amplifies ceux dont tu es l'auteur... pourvu que la douleur cesse

Ainsi s'exprime Soha Béchara au début de "La fenêtre" livre écrit avec Cosette Ibrahim, témoignage de ses 10 années passées au camp de Khiam pour avoir tiré sur le général Antoine Lahad, chef de l'armée du Liban-Sud. Libanaise chrétienne, communiste, Soha Béchara sera torturée et subira l'isolement sans jamais n'avoir été jugée. Elle sera libérée à la faveur d'une campagne internationale de soutien. Elle vit désormais à Vernier, Genève. Cosette Ibrahim, née à Beyrouth, sera internée pendant 9 mois en 1999 à Khiam sans être jugée non plus. Elle vit désormais à Paris.  


Ce livre se lit, ou plutôt s'entend comme un confidence. Est-ce dû au tu que les auteures emploient? Ou est-ce que ce tu s'adresse à celle qui est emprisonnée et torturée, comme si c'était un peu une autre? Est-ce cet entêtement du tu qui les rendent si proches? Pourtant, elles racontent l'inaudible, l'inimaginable. Les corps endoloris par les blessures à coups de fouets clouté, les décharges électriques qui traversent le corps, le morceau de tissus fourré dans la bouche pour étouffer les cris... la solidarité et la tendresse aussi, entre détenues. 

Un jour, je lui avais gravé sur une pelure d'orange,"ici nous résistons"et la lui avais déposée dans la salle d'eau. Elle avait gravé, de son côté, sur un morceau de savon un coeur et un mot d'amour.Je ne vis jamais le savon, elle ne vit jamais le mot d'amour.

C'est un récit qui mêle les souvenirs intimes, familiaux, le temps de la récoltes des olives, la robe violette de la mère accrochée dans une salle d'eau, à la violence de l'incarcération et de la lutte politique; souvenirs d'enfance et de nostalgie où l'auteure se retrouve, enfant, à gronder sa poupée avant d'évoquer Loula Abboud, morte en martyr en août 1985 en combattant l'armée israélienne.

C'est un récit où sont nommés par leur nom et prénom les détenu.e.s. Wafika Olleik, qui a une déficience mentale, Bilal El-Selman mort dans sa cellule le 26 novembre 1989, Ibrahim Abou Azza, torturé lors d'une nuit d'insurrection, et décédé. Kifah Afifi, Sikna Bazzé, Rabab Awada, Haitham Dabaja, originaire de Bint-Jbeil, décédé le 16 décembre 1995. etc, comme s'il fallait n'en oublier aucun.e.

Nommer pour rendre présent ceux qui ont disparus où ne parlent pas. Les dates d'incarcération et de libération sont données, comme si le temps passé à Khiam avait valeur d'étalon: commun dénominateur d'un emprisonnement, mais à travers celui-ci d'autre chose encore. L'auteure retrouve les martyrs de sa famille, Khaled Béchara, Marwane Béchara, les convoque... à moins que ce ne soit une invocation, mais de quel chant, de quel rite?    

Ce jour-là, je suis censée m'entraîner à démonter une arme, mais je me retrouve en train de trier des lentilles des heures durant

Chiasme entre la lutte armée, la violence, et les gestes simples, familiaux, adolescents, du quotidien. Soha Béchara commence par écrire la prison et finit en enfance : Nombreux sont ceux qui ont été incarcéré à cause de moi....me revient le goût sucré du sirop de couleur rose contre la toux de mon enfance. Mais aussi, elle commence  avec l'enfance, qui déjà annonce la lutte et la prison, rendant hommage au père, militant communiste et imprimeur, luttant dans Beyrouth assiégée, environné des miasmes pestilentiels de Sabra et Chatila.  

Etendre du linge, faire du tricot avec une aiguille confectionnée à partir d'une dent de peigne miraculeusement introduite en prison, fabriquer des chapelets à partir de noyaux d'olives, un échiquier puis des pièces avec de la mie de pain; comme dans le livre du joueur d'échec, de Stefan Zweig. Tous les emprisonnements se ressemblent-ils? Quand un chat s'approche d'elle, elle remarque un pendentif en forme de coeur à son cou, qu'elle arrache. Sanction: menottes, cagoules. Un mois et demi dans une cellule d'isolement. Mais victoire, elle a appris une technique pour fabriquer des coeurs, elle a pu s'approcher d'un chat! Réussir à soustraire un stylo, écrire, nommer, tracer. 

Toutes nos victoires dans ce lieu sont de cette nature

Réussir à transmettre un message. Ecrire, nommer, tracer. Oui. De minuscules victoires, celles de la tendresse, de la poésie. Résistance face à la machine de destruction et de déshumanisation qui l'a enfermée.  

Je me brosse alors les dents à l'aide d'une éponge en acier et me douche avec leur autorisation. Je ne m'étais pas lavée depuis deux semaines environ.

Résistance du corps, qui est contraint à céder dans son dénuement extrême, mais compose des gestes de survie: des mots pour ne pas perdre la tête, l'espoir, et des chants: appel des vis-à-vis: des prochains. Parfois on arbore dans leur direction (les hommes prisonniers) un morceau de tissu noir sur lequel sont inscrits, au savon, nos prénoms et le nom de nos villages.

Le livre se termine avec des photos en noir et blanc du camp, avant et après qu'il ne soit rasé par l'aviation israélienne en été 2006 pour faire disparaître toutes preuves du lieu d'exactions, de torture et de meurtre. L'opération visait à supprimer la mémoire, effacer toutes traces des violations des droits humains. Il reste désormais les voix, les mots, comme mausolée ou musée. Il reste les femmes et les hommes ayant traversé ce lieu pour en témoigner.


Toutes nos victoires dans ce lieu sont de cette nature.


A qui est destiné aujourd'hui le livre de Soha Béchara et Cosette Ibrahim? Pour qui, au travers de La fenêtre, volent leurs mots et le cadeau qu'elles offrent du récit d'un enfermement, d'une humanité forcée, ramassée dans la violence, cloîtrée, et d'une libération? 

Juillet 2014, l'était israélien s'attaque à un autre camp qu'il a crée, et qui porte témoignage de ses exactions. Le camp s'est porté en mutinerie, il est habitée par pratiquement 2 millions de personnes. Ses habitant-e-s, depuis leurs fenêtres, leurs maison éventrées poussent des cris, agitent des mouchoirs. Qui les entendra? Qui agira, pour que les geôliers soient ramenés à la raison, et si cela n'est plus possible, devant le droit, pour être jugés?      

De quelle nature seront nos victoires dans ce lieu?


Soha Béchara, Cosette Ibrahim, La fenêtre, camp de Khiam, Editions Elyzad, Tunis, 2014.

08:22 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : soha béchara, palestine, liban, lahad, khiam. gaza | |  Facebook |  Imprimer | | |

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