sylvain thévoz

28/06/2014

Marque ou crève

Les bières le coca cola cool au frais. Les chips sur la table, crackers déposés sur un coin de table, drapeau ajusté au balcon, bien accroché autour des bégonias. L'appartement ripoliné pour les copains, tout est propret, c'est joli, tout bien, les voisins sont avertis, mais ce n'est pas ce soir qu'on va rigoler. Ce soir, c'est match couperet. On a les boules ou les foies c'est selon. Les têtes vont tomber. Guillotine pour le perdant : marque ou crève désormais. Il va y avoir du sport oui; le coupe-coupe du résultat sous les chip chip des sifflets de l'arbitre. Mourir ou pas, survivre ou non, telle est la question. Même en petits morceaux, il faut passer ce stade.

On dit facilement on

Nous on va passer l'épaule, on mettra le pied devant, l'orteil dans le frigo, le gigot sur la broche, l'arcade sourcilière s'il le faut. Tant pis pour le vase du salon, la paix du couple, ce joli concert à la fête de la musique qu'on avait repéré.

Maintenant, on dit on tout le temps, on dit on quand on achète les saucisses Shaqiri à la Coop, les barres de céréales Drmic à Denner; on dit on quand on boit le coca cola Behrami, on se gratte le slip en même temps que l'équipe forme le mur : mimétisme.

On dit on, on sourit un peu, on va gagner : champion du monde c'est possible, tiens. Hitzfeld hissé sur un char fleuri dans les rues de Berne, imagine le spectacle, le champagne sur les pavés. On a quand même battu l'Islande, Chypre et l'Albanie... même le Honduras y est passé. On est maintenant presque les favoris. Tiens reprends un peu d'opium. On carbure à l'hélium. Soyons euphoriques, de bons nationalistes. Le drapeau c'est si beau. Tsouin tsouin. Le football et le sport le servent si bien.

Ne soyons pas gentils: gagnons

Il faut bouffer l'adversaire, l'avaler tout cru, mais pas le mordre c'est interdit. Il faut être agressif, avoir faim de ballons, dévorer les espaces, bouffer le gazon comme disent les "spécialistes". Libre champ aux pulsions orales et sadiques, aux métaphores guerrières. Le foot c'est la baston: il faut "relever le défi physique". Vive le culturisme.

Si perdre c'est mourir, gagner c'est juste survivre jusqu'au prochain combat. La faim justifie les milieux de terrain. Ne soyons pas trop gentils, sous-entendus: cessons d'être fair-play: gagnons! Et malheur aux vaincus!  Il y aura de toute façon toujours un jet pour les ramener chez eux. Un jacuzzi qui les attend à la maison.    

La foule mon copain

On trie ses amis: ceux qui n'aiment pas le foot, les rabats-joies : loin. Ceux qui l'aiment mais soutiennent une équipe adverse : suspects, on s'en méfie. Les grincheux s'autocensurent. Il faut applaudir longtemps, être très aigri si l'on perd, retirer le drapeau du balcon en maugréant.

Avant le foot, on n'avait pas grand chose à se dire. Avec le foot, on n'arrive plus à faire semblant. Heureusement, il y a les 7000 anonymes de la fan zone avec qui on communie devant l'écran. Hors-jeu les amis qui vont à l'ADC ou à la Bâtie. Le Mondial c'est un galop d'essai avant les fêtes de Genève. Rien de tel qu'une compétition pour se mettre dans l'ambiance olé olé de l'été.  

Le mondial commence demain

Eliminations directes. Le mondial commence vraiment. Avant, c'était pour débroussailler. Désormais on coupe vraiment. Vive les soldes, tout doit disparaître... sauf un, qui aura le gros lot et le bisou de Blatter. Vae victis, malheur aux vaincus; et pour les gagnants: bonus et primes de match à gogo. Un nouveau coupé BMW, et la Une dans la presse. 

Le Mondial commence seulement maintenant. L'Angleterre, le Portugal, l'Italie apprécieront: éliminés avant d'avoir commencé. Leurs supporters ont maintenant droit à un second choix. Regarder du football, c'est avant tout se choisir un vainqueur, s'ouvrir l'appétit avec un produit phare, puis se dénicher une occasion pour compenser.

Pendant des années: tout faire pour se projeter au mondial. Une fois qu'on y est, tout faire pour y rester. Une fois expulsé: tout faire pour y retourner à la prochaine édition. Le Mondial commence demain. Il n'a pas de fin.

Il faut imaginer Sisyphe jonglant avec un ballon.

Guillaume Tell tirant un pénalty devant une foule d'ébahis.

Et marque ou crève.

   

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