sylvain thévoz

08/05/2014

Prier au bout du ponton

 

2014-04-30 09.22.40.jpgJe suis venu simplement au bout de la jetée sur le ponton de bois et j’ai joint les mains. Je me suis assis le long de l’eau et j’ai regardé couler, dévider simplement ce qui ne s’arrête pas. Je suis monté sur une petite pierre et j’ai écrit sur un bout de bois, quelques mots, pas grand-chose, même pas le début d’une histoire, pas un poème non. J’ai écrit parce que l’eau le voulait, parce que le flot le murmurait, parce que quelque chose l’exigeait. Dans le ventre ? Dans le ventre. C’est souvent de là que ça monte.


Du passé faisons table rase  

Je suis venu au bout de la jetée, parce qu’il y a des gens qui jugent. Moi, je ne juge pas. Vraiment ? Juger, c’est trancher ou se protéger ? Cela ne me permet pas de me positionner. Cela m’arrête, me fige un instant, et puis quoi ? Tout est fluide, changeant ; Héraclite est un ami du club nautique. Pythagore pratique à quai le cabotage. Pourquoi juger alors ? Je n’ai pas de moteur diesel, l’électricité, la flamme ou la puissance pour le faire et les bidons sont vides dans le hangar. Je préfère régater en hissant la voile, attraper le vent du nord. J’aime nager et pratiquer le Tai-Chi dans les algues. Mon passé fait barrage ? J’ouvre les vannes, nettoie le plancher des crustacés et des crabes. Comme cela il est plus aisé de poser la lampe par terre. D’observer comment la flamme éclaire les dalles, l’ombre joue avec les murs.  

2014-05-01 10.09.02.jpgMon temple un pendentif

Quand je viens ici, je prends ma boîte en carton. J’y empile dedans un bouddha, un Christ, des bâtons d’encens et une vieille photo des Alpes, quelques poils de bête trouvés miraculeusement dans la vieille poche d’un imper. Je viens là pour prier, oui. C’est complètement archaïque, cela ne devrait pas avoir lieu dans une république laïque vous dites ? Je viens là pour prier, presque secrètement. Le long de l’eau c’est le dernier refuge qui caresse et nettoie. Prier ce n’est pas compliqué, c’est faire silence et regarder le jet d’eau. A travers les planches de bois, couler le regard des yeux. Je bégaie je babole je remue les lèvres pour rien.  

2014-05-01 11.19.19.jpgGorge : Geyser  

Comment je prie vous dites ? Les pupilles fines et les oreilles de même. Mais la forme importe peu. L’essentiel : accorder le flux de pensées aux flots et accueillir la pression du sang pour la mettre au diapason des vagues sur le ponton. Faire de mon cœur un estuaire. Voir dans mes poumons se détendre un filet de pêche et deux poissons en remonter la bouche ouverte. Pas loin Ramuz mangue une pomme. Walser marche sur les quais et s’arrête sur un banc. La plateforme est posée sur pilotis, je peux tout le temps la sentir bouger. Agrandir les bassins de rétention. Qui je prie ? Cela qui étend la tension, module ce qui monte, pourrait jaillir comme jet puissant. Cela qui contrôle le flux, module la forme. Protège ta thyroïde, change les billets en bouillon ! Non pas poussière tu étais, poussière tu redeviendras, mais eau tu étais, eau tu seras. Prends le temps. Regarde les jolies enseignes de la rade : Piaget Mouawad, Hsbc, Caixa Galicia, Breitling, Bulgari, regarde comme elles brillent aussi à l’intérieur si tu choisis bien ton angle. Si brillantes si froides si tristes.  

-         -Je me suis fait laver la Gueule oui nettoyer les dents

-         -Et c’était comment ?

-         -Cela m’a permis d’aller au bout du ponton, de changer un peu de salive et vider dans le lac mon berlingot de lait tiède.  

 

De la philosophie je ne comprends que pouic que tchi peau de balle. Je viens juste prier au bout de ce ponton. J’arrive avec une boîte en carton, repars plus léger. Maintenant je dois aller bosser. Ce n’est pas tout de rêvasser, le temps passe vite. A peine le temps de m'acheter un sandwich.

 

"À ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d’autres et d’autres eaux" -Héraclite-



08:33 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : genève, lac, voyage | |  Facebook |  Imprimer | | |

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