sylvain thévoz

29/04/2014

Le mall, cet animal

HK2 045.JPGLe mall, cet animal, avance. Le centre commercial rampe, il gagne du terrain, devient la ville même. Comme du chiendent, il se déploie, colonise du terrain. Nul espace ne lui résiste. Il couvre, envahit les recoins, étouffe sous lui les plus petites boutiques. Ce qu'il laisse derrière lui est pré-digéré, considéré comme marginal, quantité négligeable: petits vendeurs de journaux, ou d'électro-ménagers, diseuses d'oracles pour quelques billets, brins d'encens allumés, vendeurs de fruits et légumes. Tu les entends crier longtemps derrière les vitres par dessus le ronronnement de l'air conditionné. Deleuze avait raison quand il déployait les rhizomes, processus d'avancée de la pensée, en les opposant aux racines, considérées comme trop fixistes. Le mall, lui, conjugue les deux: un carottage pour faire fondation, une racine pour bétonner les fondements et le building s'élève, fétiche de métal et de verre s'étirant au plus proche du ciel. Simultanément: dissémination des spores. Ses germes font bouture, bouton, puis... boutique. Les néons clignotent, s'allument, et les antennes sortent : passerelles et bras de béton font ventouse sur l'immeuble voisin. Jonction. C'est un mouvement de reptation: le mall bouge, vit, meurt et renaît sans cesse. La ville est à son image: elle évolue à toute vitesse. Le mall est un animal domestique, citadin. Les humains le nourrissent au grain. Il les colonise, selon ses envies, leurs dépendances.

mall,centre commercial,architecture,villeLe processus de digestion

Un an après, tu ne retrouveras plus l'endroit où tu as donné ton premier baiser,  il a disparu. 6 mois plus tard tu ne peux plus t'asseoir sur le banc du petit parc ombragé, il a été recouvert par Esprit Chanel Burberry. 2 mois après ton dernier bol de riz, n'espère pas retrouver ce restaurant au même endroit, il a déménagé au 7e; prends l'ascenseur, les pas-de-porte son impayables. Il faut monter sur le dos de la bête pour espérer s'en sortir, bouger encore dès qu'elle avance et aller voir ailleurs ou accepter d'être recraché, éjecté, sans autre forme de procès que l'annulation du bail à 10'000 dollars que tu avais durement négocié 3 mois auparavant.     



HK2 146.JPGLa couveuse

Le mall, cet animal, grossit. Tu le nourris avec ton temps et ton argent. Il te fait téter au parking sa chaleur douce; souffle son air congelé: frissons de plaisir et de poule. Il t'offre une cour, le transport par élévateurs, en escaliers roulants; loisirs conditionnés, alimentation lyophilisée, musique d'ambiance à tous les étages. Tu peux avoir du plaisir sans limites. Bois vite ton jus à la paille; du moment que c'est rentable, tu n'as qu'à gober. Le mall est un animal utérin. Il t'accueille sans accrocs. Faufile-toi vite dans la couveuse. Tu es dans la matrice aux quarante huit entrées. Du moment que tu l'aimes, elle ne te lâchera pas. Si tu l'oublies, elle t'avalera encore plus facilement. Il faut penser le mall animé. Il faut voir le mall aimé de tous ceux qui y adhèrent, y font leurs emplettes.  

HK2 106.JPGOn ne badine pas avec le mall

Le mall est partout, impossible de l'éviter. L'architecture est le mall, la ville est le mall. Les pensées deviennent mall : bien marquées, elles sont identiques à tous les étages, distinctement conformes. Adieu malles à souvenir, ici c'est le neuf à tout prix. Les métros s'encastrent au mall, les passerelles s'imbriquent pour mener d'une rue à l'autre sans nécessité de toucher terre. Dédale moderne. Qui est enfermé là, retenu par le minotaure dans les étables désinfectées huit fois par jour? Dior, Clarins, Sloggi, Starbucks et Gucci. A moins que ce ne soient eux qui aient fait cuire la bête, l'apprêtent aux sons du tiroir caisse, l'arrosent d'une fontaine rococo, danse rituelle autour du moi / je veux / cet objet là / maintenant, et tout ce qui m'en empêchera sera réduit en cendre ou pire: nettoyé. On ne contrarie pas la liberté de commerce. On ne badine pas avec le mall.    

mall,centre commercial,architecture,villeLabyrinthe moderne

Le mall est le minotaure du labyrinthe, il est aussi le labyrinthe. Il te cajole avec une musique d'ambiance sirupeuse, te fais tourner sur toi même, perdre ton chemin. Cela valait la peine de faire la file pour entrer. Tu peux tout y acheter sans avoir à chercher une boutique, elles se dupliquent à l'identique, gigantesque jeu de miroirs. Tu n'as plus à risquer le mouvement pour te nourrir, plus à prendre ta lance pour chasser. Tout est dedans, ronronne, roucoule. Les échoppes remplissent tout vide, avec en prime l'air conditionné.

Le mall: animal orwellien dont tu ne distingues ni la tête ni le cul,

juste le ventre.

19:01 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mall, centre commercial, architecture, ville | |  Facebook |  Imprimer | | |

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