sylvain thévoz

20/04/2014

Pâques à la rue

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Pour les croyants, Pâques est la fête de la la résurrection, le symbole d'une espérance folle: même quand tout semble perdu, que l'histoire paraît s'achever, il y a une prolongation possible. Quelque chose se relève du silence; et la parole, la vie, demeurent possibles. Pâques, pour les croyants, c'est la fête de la folie et de l'espérance, de la résistance aussi. Pour ceux qui ne croient pas, au-delà du symbole humaniste, c'est un long week-end de congé, un week-end en famille prolongé, un séjour à l'hôtel, en demi pension. Et, pour ceux qui sont à la rue, c'est une nuit sous les ponts, dans la solitude, rien de plus.   


Pâques à la rue

Les abris de la protection civile ouverts par la Ville de Genève à la fin du mois de novembre afin d'accueillir les personnes à la rue ont fermé leurs portes le 1e avril. La Ville, soutenue ni par le Canton ni les communes dans l'accueil des personnes à la rue, abrite seule toute la précarité sociale durant la moitié de l'année. Vous direz peut-être que c'est déjà pas mal. C'est en fait un peu comme une fête de Pâques qui s'achèverait le samedi. Pour le reste de l'année, c'est chacun pour soi et les ponts pour tous, ou les halles d'entrées. Ne vous étonnez pas si vous voyez des gens dormir dans les parcs, sous les ponts, le long de l'Arve, dans vos caves. Ils n'ont strictement nulle part d'autre où aller. Cela sent la fumée proche du théâtre du Galpon? Faire un feu, c'est encore le meilleur moyen de manger chaud. Dans un Canton peuplé de 500'000 personnes, il n'y a pas de structure publique d'accueil minimal à l'année. C'est la rue, uniquement. 

Noël au balcon, Pâques au tison

Noël fut doux, Pâques l'est moins. La politique du thermomètre a ses limites. Il fait 0 degré cette nuit quand nous marchons avec Eric Roset, dans les rues. A 0 degré on ne risque pas de mourir de froid, n'est-ce pas? On se met où l'on peut et entasse les matelas que la Voirie ramassera le matin. Et puis, la population à la rue est tout autant en danger l'été que l'hiver. Les risques de déshydratation y sont massifs. En règle générale, les décès sont même plus fréquents durant la période estivale (alcool, chaleur, vêtements inadaptés pour la saison, extrême fatigue). On se couvre de couches aussi, parce que l'on a rien, que la maison se porte sur le dos. Des casiers ce serait bien pour stocker un matelas, des habits, s'il n'y a rien d'autre. Sinon tout recommence sans cesse. Il faut imaginer Sisyphe poussant un caddy sans nulle part où aller. Ne croyez pas que le harcèlement ou l'abandon chassent les gens, cela les épuise simplement, les rend malades ou déments, encore plus incapables de bouger. 

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Pâques loin de la famille
On rencontre
Georghe et Maria, qu'Eric connaît bien. Ils sont en couple depuis plus de 30 ans. Mihai, leur fils adoptif les rejoint. Il dormira avec eux ce soir. Demain il sera ailleurs. Ils n'ont pas eu d'enfants. Maria: "parce que Georghe est impotent". Elle éclate de rire. Le besoin de parler est puissant. Ils évoquent l'histoire d'un neveu mort en Espagne, il y a 3 mois. Il a été jeté dans une rivière. Il était à Genève, puis il est reparti. Il avait failli se faire renverser plusieurs fois par des voitures. A la rue, il ne regardait plus où il allait. Maria raconte que le corps n'est pas encore enterré. La famille est choquée, elle n'a pas d'argent pour le rapatrier. Le corps attend à la morgue. La nouvelle a choqué toute la communauté. C'était un garçon tendre, la trentaine, un peu attardé, avec le cerveau dévasté par l'alcool, ou les deux. On ne sait pas. Il n'a jamais vu un médecin de sa vie. On ne comprend pas qui a pu le jeter à l'eau. La rue c'est comme ça. Les liens sont défaits. Les nouvelles arrivent brutalement, renforcent le besoin de parler. On se rapproche alors un peu les uns des autres, pour être au courant, se parler, se passer un bout de mégot ramassé par terre.   

La police, le racket

Ceux qui le pouvaient sont partis fêter Pâques en Roumanie. Ils reviendront plus tard. Vois, ce ne sont pas les abris de la Protection civile qui font appel d'air, ça ne change rien à l'affaire. La fréquentation des abris était même en baisse cette année. Les flux économiques, politiques, sont plus forts que le fait d'avoir un toit ou pas. C'est la famille, la foi qui les ramène au pays; la misère les en chasse. En Roumanie, il n'y a rien pour eux, ils n'y ont pas leur place. Alors, c'est mieux ici? Pas vraiment, mais où aller. Il faut bouger. Mihai: ici, beaucoup de gens se droguent. La police est tout le temps sur notre dos, pour rien. Des gens menacent d'appeler la police si nous ne partons pas. Ils le font. Mihai a fait plusieurs fois 24h au poste. Plusieurs fois, il s'est fait vider les poches, pour rien. La police ne lui donne pas de quittance pour l'argent qu'elle lui prend. C'est du racket. Cela coûte combien la chasse aux pauvres? Combien ça rapporte? 

Le besoin de caresses
Georghe débouche une bouteille, il ramasse les mégots par terre pour les fumer, ce qui allume la colère de sa femme. "Ils disent que c'est honteux de ramasser des trucs par terre! Ce n'est pas honteux de ramasser des trucs par terre, c'est voler qui est honteux" Code de l'honneur dans la misère. Georghe ne vole pas. Il mendie devant le Mc Donald. Des passants ont fini par l'adopter. Il les fait rire. Il reçoit des hamburgers. Il n'en peut plus d'en manger, sa santé est précaire. Il en amène alors à une pharmacienne qui, en échange, lui met de la crème sur ses mains dévorées par les piqûres d'insectes, compagnons de chambrée sous les ponts. Il est venu tous les jours durant un mois se faire prendre les mains. Il ne disait rien, tendait simplement les doigts devant lui en souriant pour qu'elle les lui caresse. Il amenait toujours un hamburger avec lui. Pour elle.

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Sous les ponts le long de l'Arve, Dumitriu et Alina dorment déjà. Matelas tirés, entassé, de la marque "Happy". Ils racontent la nuit, les réveils par la police, les pétards assourdissants lancés parfois. Le calme aussi. Quand il n'y a pas d'élections, ça va mieux. Les choses s'apaisent, ils peuvent plus facilement se faire oublier. En même temps, les nettoyages se font toujours sans témoin. La voirie, la police, viennent et ramassent les objets, les matelas. Ils ne reste rien. Il faut recommencer à accumuler de quoi pouvoir dormir au chaud. C'est clair que cela peut gêner les habitant-e-s ces abris de fortune, ça leur fait peur peut-être. Dans les parcs, l'usage occasionnel de pataugeoires pour des soins d'hygiène minimum, ce n'est pas correct, mais quoi, il n'y a rien d'autre, il faut bien survivre, dormir et se maintenir propre.

Ces stratégies de survie engagent des coûts: police, voirie, espaces verts, pour dissimuler une misère qui ne disparaîtra pas, tant qu'elle ne se trouvera pas au minimum accueillie dans un abri. La stratégie de la répression ne marche pas. Ni l'interdiction de la mendicité ni de repousser les pauvres dans les bois. Ce ne sont pas des bêtes, mais des être humains qui dorment à la rue parce qu'ils n'ont aucun autre choix. Ils ont des besoins très simples : manger, être abrité, parler, toucher, être touchés. Tant qu'il manquera cela, la situation s'aggravera. Pour eux, pour nous. Pour tout humain à Genève.     

 

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Un dernier pont. Il est sous-terre. L'homme qui se redresse n'est pas rom. Il est seul et il a peur parce que deux hommes s'approchent de lui dans le noir. Il ne sait pas du tout ce qu'ils lui veulent. Sous ce pont une troupe de théâtre avait joué " dans la solitude des champs de coton" il y a quatre ans, de Koltès, il y avait un joli public. Les gens ont applaudi. Maintenant, la réalité dépasse la fiction. On échange quelques mots, très brefs, de loin. Eric demande où sont les autres roms. Ils sont partis. Où? Il ne sait pas, au pays sûrement. C'est Pâques, vous comprenez. Pour eux, ce n'est pas rien. Ceux qui le peuvent rentrent, ils économisent pour cela.

Et vous?

Je ne bouge pas.

...

On part.

Il se retourne contre le pilier du pont.


Photographies: Eric Roset. http://www.eric-roset.ch/

14:51 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : genève, roms, ponts, pâques, eric roset, précarité sociale. | |  Facebook |  Imprimer | | |

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