sylvain thévoz

07/01/2014

Mon beau sapin roi... du bitume

download.jpgJ'ai été l'objet de toutes les attentions. Vous m'avez choisi, soupesé les branches, jaugé la taille, bien miré la pointe, gratté un peu le tronc même, pour voir ma robustesse, ou juste par curiosité. Vous n'avez pas négocié le prix, non. Vous me vouliez tellement, vous brûliez d'impatience; que je vienne de Pologne de France ou d'Allemagne peu importe. Vous me vouliez tout de suite. Les enfants criaient tout autour, les acheteurs se pressaient, il fallait faire vite, m'emporter, me ramener à la maison. Hop ni une ni deux me voilà empaqueté, jamais filet ne me fut plus doux. Hop vous me roulez vous me déposez dans votre coffre, n'appuyez pas trop sur ma tête, non. Vous prenez soin de mettre une petite cordelette pour que je ne touche pas le sol, un peu de papier journal sous mes pieds, presque une couverture tiens...

Roi du salon

Avec quel soin vous me déballez, avec quelle délicatesse me transportez! Avec quels égards me faites passer les portes pour que je ne me brise pas une branche... vous ramassez même mes aiguilles qui tombent par terre. Quelle délicatesse. Merci. Vous évaluez longuement ma place. Ici, là? Non, plutôt ici, dans le coin. Vous éloignez le chat, dépoussiérez la place. J'étais le roi des forêts, je suis maintenant le roi du salon! Les enfants se précipitent, m'étreignent, me caressent. Oui, je pique un peu, c'est vrai, mais cela ne les effraie pas, je suis le lien avec le père Noël, j'ai le Mana.  J'abriterai les cadeaux, tout tourne autour de moi. La magie: je l'a transmets. Les enfants se fraient un passage sous mes branches, se bagarrent pour mettre les santons sous moi. Les adultes se chamaillent pour la crèche; croyants, incroyants, peu importe, ils m'encensent. Les boules? ça se bouscule pour les suspendre. On éloigne les bougies, on fait très attention qu'elles ne m'effleurent pas! Et puis ça y est, je suis décoré: guirlandes d'or autour du cou, cascades de perles d'argent sur le dos, je brille, je luis, rayonne dans le noir. On me veille, me couve du regard, on se lève même la nuit pour me voir. 

Noël : le début de la fin

Le 24 décembre c'est l'avalanche des cadeaux, on en empile des montagnes à mes pieds, ça monte, ça monte, cela va-t-il me submerger? Rubans tissus et velours noirs. Tout ça pour moi? Oui! Toujours un mot gentil - il est sublime ce sapin- merci! oh magnifique cette décoration - merci, merci oui je la porte bien - j'en rougis de plaisir, clignote même. Quand le repas de Noël tourne à l'aigre c'est vers moi que l'on se tourne pour se ressourcer. Mon bôôôôô sapin roi des fôôôôôôrets, la petite fille espiège qui chante, me fait frémir la colonne, j'en perds quelques épines, et voilà c'est le début de la fin. Entre deux coupes de champagne que l'on oriente vers moi, sous les vivas, avoir perdu quelques aiguilles est suspect. On ne me le pardonnera pas.

Tenir jusqu'à nouvel An 

On me regarde désormais du coin de l'oeil, mes jours sont comptés, je le sais. J'y laisserai l'écorce, mais avant ou après Nouvel an? Je résiste, ne plie pas, tiendrai le plus longtemps, mais le chat peut désormais se faire les griffes sur moi. Je décline doucement, décatis, parures retirées. J'aurai préféré que l'on me brûle; en finir d'un coup sec, que mon bois serve à la cheminée: dans une dernière flambée réchauffer la famille qui m'avait adopté. Mais ceux qui m'ont protégé du chat veulent me livrer aux chiens. Je vais me faire uriner dessus, ça se sent. On me fera passer par la fenêtre, me précipitera de l'étage pour que mes épines ne salissent pas la cage d'escalier; on me sciera dans un coin. Sordide. Patatras. Je voisine dorénavant avec les vieilles machines à laver, les chaises cassées, parmi les cageots, les emballages de cadeaux roulés.

Roi du bitume

Si j'étais roi de la forêt, roi du salon, je suis désormais le roi... du bitume. Mais quand vous me croiserez ces jours, abandonné dans la rue, délaissé sur des camarades d'infortune, ne déprimez pas, n'en perdez pas le moral. Je trône à tous les coins de rue. Je domine la situation, offre mon échine pour les chiens. Bon, j'aurais quand même bien aimé aussi partager la galette des rois.... Mais ce qui appartient à la forêt retourne à la forêt. Les journées rallongent désormais! Hâtez juste le mouvement, ramassez-moi vite, que je retourne au compost, à la terre, et qui sait dans quelques années je serai de retour dans votre salon, plus lumineux que jamais pour écouter vos jolis chants.

La vie est un éternel recommencement, pour les sapins comme pour les Hommes.

Voilà ma benne.

Je dois y aller.

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