sylvain thévoz

10/11/2013

Droit dans le mur

2013-11-08 14.59.33.jpgTu sors de l’aéroport. Les amis t’avaient dit qu'ils t’attendaient là, que l’on allait venir te chercher, mais il n’y a personne, hormis un juif orthodoxe qui s’approche en souriant et te parle en hébreu. Tu entends « shalom » et « kippa » ; tu lui dis que tu ne parles pas hébreu, que tu es Suisse, et chrétien… pour arranger le tout. Il rit de sa méprise:tu as l’air si juif pourtant. Il ne manque que la kippa ! Juif, toi? Non. Mais il a raison : chemise blanche, veston bleu marine et barbe. Tu as (presque) tout du look du juif orthodoxe. Les « démarqueurs identitaires » sont trompeurs, source de méprise et d’ambivalence. Mais as-tu passé les douanes facilement parce que la douanière t’a vu plus juif que militant-poil-à-gratter; par pur arbitraire ou parce que le pouvoir voit en toi plus que tu ne vois toi-même ? Comment apprivoiser cette transparence et ruser avec les codes alors ? Tu hésites presque à twitter ou facebooker ça, mais… et si « le pouvoir » te lisait? Suspect, non?

Prudence de la parano

Bon, voilà, c’est fait, tu es parano. En même temps, il paraît que c’est commun dans ce pays, tout est fait pour que tu le sois, rien d’anormal. Faut juste vivre avec, et puis ça va être de belles vacances. Si les amis ne sont pas là pour t’accueillir, pourquoi ne pas passer directement de l’autre côté, monter à Ramallah, au nord de Jérusalem ? Le mur est partout en Israël, dans les champs dans les têtes, autant y aller tout droit. Mais on t’avait prévenu : si tu veux aller dans les territoires occupés, tu dois entrer dans une voiture à plaques jaunes (israéliennes) et non vertes (palestiniennes). Tu sors de l’aéroport, il n’y a que des voitures à plaques jaunes ! On t’avait dit aussi : si c’est un conducteur juif, il refusera de t’amener à Ramallah, si c’est un palestinien, il le fera. Le taximan face à toi veut bien t’amener à Ramallah, mais il doit s’arrêter au checkpoint de Qalandyia. C’est donc un juif. Qalandyia, c’est déjà ça de pris sur le chemin. Okay, marché conclu, tu as déjà un pied dans le taxi, puis tu hésites. Ce serait  préférable de donner ton argent à un Palestinien plutôt qu’à un israélien. Même si, en fait, les deux sont israéliens... oui, mais ils n’ont pas le même statut. L'un peut aller jusqu’à Ramallah, l’autre doit s’arrêter à Qalandyia.

5000 à 0

Faudrait-il stopper le taxi là et en sortir : parce que ce chauffeur n'est pas palestinien ? Non. Pourtant, si tu avais pu (su) choisir, tu aurais préféré aller avec un chauffeur palestinien, c’est  vrai. Parce qu’il t’aurait emmené directement à Ramallah ou parce que tu préfères donner ton argent à celui qui subit le pouvoir de domination plutôt qu'à celui qui l'exerce?Tu regardes le conducteur de taxi. Tu essaies de percevoir en lui le pouvoir de domination. Il met un peu plus fort la musique, se retourne vers toi et te demande si tu as fait bon voyage. Tu lui dis oui, un bon voyage. Le passage des douanes s’est bien passé. Il te regarde d’un air étonné: pourquoi cela se serait-il mal passé... Avec tout ça, tu as oublié de lui demander le prix de la course. -Combien pour aller au checkpoint de Qalandyia? 200 shekels. 200 shekels (50 francs) ! C’est cher. Tu essaies de négocier –trop tard- Il dit qu’il y a 80 km. Il veut bien baisser à 180 shekels, pas moins. Tu lui demandes pourquoi il ne peut pas aller à Ramallah. Il a de la peine à répondre, il dit qu’il comprend mal l'anglais. Tu lui demandes s’il est déjà allé à Ramallah, il dit oui : il y a plus de vingt ans. C’était comment ? Il ne comprend plus la question. Avec l’armée ? Oui, avec l’armée. Sur la route il te montre la prison d’Ofer, plus de 1100 prisonniers palestiniens détenus dans celle-ci, un cinquième de tous les détenus Palestiniens par Israël. Pourquoi il te montre ça ? Aucune idée, tu ne lui avais rien demandé pourtant. Combien de prisonniers Israéliens en Palestine déjà? - Aucun. 

Le mur de séparation

Le long de l’autoroute : murs et fils de fer barbelés et devant : Qalandya, le gros checkpoint comme un paquebot échoué. Ou plutôt: un titanic qui coule. Les palestiniens d'Israël dans des canots a plaque jaune, les autres qui rament ou crient en silence, t'a prévenue une amie. 50 km de route depuis Ben Gourion. Le chauffeur te dépose. Salut. Un homme s’approche: Ramallah? Oui, Ramallah. Combien? 200 shekels. 200 shekels ! Oui, parce que c’est dangereux. Dangereux ? Oui. On est vendredi, il risque d’y avoir des jets de pierre. Pourquoi? Parce que la colère. Lors de la sortie de la prière du vendredi, on ne peut plus comprimer la rage de la semaine, du mois, de l’année... des 60 dernières années. Mais pourquoi se ferait-il tirer des pierres, il est palestinien? Oui, il est palestinien, mais il a des plaques jaunes, vit en Israël. Et le passage du checkpoint est risqué. Il y a un camp de réfugié à côté et les gamins en descendent parfois avec des pierres. Peu importe quand tu es là-dedans qui tu es. Les pierres tombent, parfois ça tire, et si tu es au milieu, voilà, tu risques d’en prendre une.

Tu te souviens de ton look d'orthodoxe juif alors. Ta petite chemise blanche, ton petit veston bleu marine. Tu veux les enlever maintenant ? Ce qui est sûr c’est que la barbe tu la gardes, ça peut servir. Tu négocies (très mal) le prix à 150 shekels, le chauffeur donne 50 shekels à un homme qui gardait le parking. Bien que la Cour internationale de justice de la Haye ait arrêté en 2004 que le mur de plus de 700 kilomètres érigé en sinuant par Israël (le frontière de la ligne verte fait 370km) en Cisjordanie était contraire au droit international; bien qu'elle aie obligé Israël à réparer les dommages causés aux Palestiniens, bien que l'assemblée générale de l'Onu ait voté une résolution par 150 voix contre 6, le mur, complètement illégal, le mur est encore et les "dommages" se poursuivent.  

Le temps de charger deux autres personnes et la voiture se met en route en cahotant pour le franchir au checkpoint.


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