sylvain thévoz

09/11/2013

Jure de dire la vérité toute la vérité tout le temps

Arriver en Israël. Longue file d’attente à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. Tu en as tellement entendu parler de cette arrivée, du pouvoir discrétionnaire qui fait que tu peux te retrouver durant 8h soumis à un entretien avec des membres de la sécurité que tu paranoïes un peu. Tu n’as pourtant rien à te reprocher. Tu viens en vacances en Israël, désireux de voir Jérusalem, les lieux saints, et bien entendu aussi aller en Cisjordanie, rencontrer les palestiniens qui vivent de l’autre côté du mur de séparation. Est-ce illégal ? Non.  

Tu vas voyager à Ramallah, à Bethléem? Bien entendu. Pourquoi, c'est mal? C'est déjà suspect pour l’état sécuritaire, et pourrait te valoir un petit détour par la « cabine d’essayage » et d’y rester un long moment en rade? Possible même que l’on te renvoie à la maison direct ? Peut-être. Paraît que ça se fait. C’est tout le pouvoir du pouvoir de laisser dans l’ambivalence peser sa force. Une règle de base de la domination : plus les règles seront floues, plus la possibilité d’arbitraire élargi, plus l’autocontrôle et la soumission seront grandes.

Si on te demande si tu vas dans les territoires occupés, tu diras non te recommandent tes amis. Ah non, tu diras oui, parce que tu es quand même invité pour 5 jours de festivités culturelles et sportives à Ramallah, et que c’est pour tes vacances. Tu ne vas pas mentir quand même? Pourquoi faudrait-il le cacher ? Après tout, Ramallah vaut bien Tel Aviv, il paraît que les shawarmas y sont même meilleurs.

Sous le regard du pouvoir

Tu doutes quand même. Ce pourrait-être une mauvaise réponse que de dire la vérité. Il vaudrait mieux ne pas tout dire, construire un récit plus «vendeur ». Bon, finalement, quoi que tu dises ce ne sera pas LA bonne réponse. Pas de garantie. Le pouvoir n'est pas entre tes mains. Te revient alors en tête ce débat sur les protections des données et la vidéosurveillance. L’argument de ceux qui disent que l’on n’a rien à craindre lorsque l’on n'a rien à cacher, et qu’il n’y a pas de soucis à être filmé ou fiché tant que l’on ne fait rien de « mal » est bidon. Longeant les couloirs de l’aéroport de Tel Aviv, tu te dis : ici et là je ne fais rien de répréhensible ou d’illégal, et pourtant, j’ai le sentiment de cacher quelque chose, et que cela pourrait m’être reproché. Comment est-ce possible ? C’est la société de contrôle, bien réelle qui t’est rentrée dans la moelle et le cerveau et tu l’as assimilée. A Genève, à New-York, Tel-Aviv ou Pékin, c’est la même logique en place, Celle du pouvoir et du contrôle, avec des degrés et des mise-en-scène différentes. Le pouvoir du pouvoir, c’est de faire porter à l’individu le poids de celui-ci. Dois-tu craindre l’œil tout puissant d’Israël, l'observer soigneusement, ou en parler à ton psy ? Les migrants africains qui doivent penser à  mentir comme toi à Ben Gourion ou à Cointrin n’ont pas de psy, eux, et pas de solution de retour. Ils sont autrement coincés que toi.

Dire oui dire non 

Tu penses à eux qui arrivent aux frontières et doivent construire des récits, aménager les vérités pour faire entendre aux fonctionnaires derrière les vitres ce qu’ils veulent entendre. Tu penses aussi à la petite commission des naturalisations du conseil municipal de la Ville de Genève. Comment, là, il faut se montrer plus suisse qu’un suisse à l’examinateur, étant entendu qu’être soi-même, ça risque d'être insuffisant suivant ce que pense l’examinateur de ce qu’être suisse veut dire. Perversité du système qui conduit l’autre à devoir coller à un modèle non-clairement signifié. Bon, si tu pouvais tout expliquer, tout irait mieux, Mais en même temps non, au contraire, plus il y aura de mots, d’interprétations, de complexités, moins tu seras compris ; plus la machine paranoïde sélective du pouvoir sera alimentée. Alors reste sobre : répondre par oui ou par non, c’est assez… si c’est possible… la file avance. 

La culture comme décodeur

Des images du film de Fernand Melgar, la Forteresse, ressurgissent. Les récits « vrais » ne sont pas toujours crus, ils sont pris pour des récits inventés par l’administration, alors que les récits construits, plus vrais que nature, passent mieux parfois. Accommodements stratégiques avec les contraintes de la parole et de la situation. Tu ne sais toujours pas ce que tu vas leur dire de ce que tu viens faire là…  parce que tu ne le sais pas vraiment toi-même finalement. La file avance. Un autre film surgit en tête : « Omar » de Hany Abu-Asad. La culture offre du matériel pour penser le réel. Ces films vus avant le voyage sont comme des décodeurs.  

Un couple de retraités suisses s’inquiète juste devant toi dans la file. Est-ce qu’ils vont être retenus, questionnés ? En riant tu leur dis d’être sage, et tout se passera bien. Clin d’œil, ils rient. Ils passent, après 10 bonnes minute. A ton tour, tu t’avances. Jolie douanière, yeux verts, elle te demande ce que tu viens faire en Israël, tu dis : voir Jérusalem, les lieux saints, la Mer Morte et Massada. Ce qui est vrai. Elle sourit. Tu as envie de lui faire une blague. Tu te retiens. Elle te sourit. Elle te donne ton visa d’entrée. Tu lui souris encore. L’attente du passage a duré 1 heure. Le passage : 3 minutes… seulement. Enfin, pour toi.

 

08:34 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : israel, douane, vérité, migrants, identité, contrôle, pouvoir, territoires occupés | |  Facebook |  Imprimer | | |

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