sylvain thévoz

24/10/2013

Petit billet pour nulle part

th_8b8404c5292eba1ffc29fac909b4a9ff_3867815284_8c13b61cfc_o.jpgDécoller les étiquettes

J’admire celles et ceux qui avancent sans savoir où aller, mais y vont. Malgré tout. Flairer, désirer, chercher. Celles et ceux qui, avant d'aller, ne savent pas où ils vont mais se mettent en chemin, quotidiennement, inlassablement. Mouvements de déplacement, dessaisissement, de résistances, constructions dans les marges. Marges qui sont le centre. Système D, bricolages, survie. Ils n’ont pas remplis de tableau Excel, ni de grilles de planning, ne produisent même rien peut-être, "que de l'être". Ils sont là, corps dans l’espace ; libres. Libres ? La liberté n’est pas un état stable, elle n'a pas de prix. Ils étendent son domaine, ce qui est toujours coûteux : contraintes, renoncements, contrôle, âpretés, pauvretés en retour. Mais de qui est-ce que je parle ?     

Celles et ceux qui ne savent pas où ils vont

J’aime celles et ceux qui avancent sans savoir où ils vont, et y vont à fond. Celles et ceux qui débordent, se démarquent, les lents, les ralentis, les déclassés, ceux qui pleurent encore. Ils ont le temps pour eux, l’usent à leur guise. Intimement, on ne peut que les envier, les jalouser même. Ils rusent avec les cadenas, les carcans, les policiers, les gérants de l'ordre établi. Ils ne sont pas branchés, connectés, sollicités, salariés, activés, hygiénisés, ou alors en discontinu. Ils n’ont pas le power-point vissé dans la tête avec le planning au poignet et les rappels sur le téléphone l’after-shave le deo toujours dans la poche et le Mcpro dans la ligne de mire avec le fil à dents. Marcheur il n'y a pas de chemin le chemin se fait en marchant. Heureux les pauvres d'esprit le royaume des cieux est à vous. Oui, Christs, poètes, révolutionnaires : tous les branleurs et les branleuses, aussi.  

Le lobby des électeurs

Mais qui sont-ils, ils ? Je ne sais pas. Ce petit billet ne mène nulle part, je l'ai d'ailleurs annoncé en titre. Les artistes, créateurs, bédéistes, les enfants, roms, minorités, les déclassés, dératés, retraités, ados, attardés, arythmiques, les cachexiques, montagnards en désalpe, immigrés, aînés, relégués, clandestins, travailleurs sous-payés, exploités, les sans voix, malades, les brûlés, les forains, les enroués, cassés, emprisonnés, les sans toits, ceux de l'est, ceux de l'ouest, ceux du sud, ceux d'ailleurs, les classes trop moyennes, trop maigres, trop grosses, les tièdes, tendres, doux, ceux que l'on n'entend pas, celles qui oublient de parler, celles et ceux qui se taisent, experts inconsultables et qui ne retournent pas les appels. Celles et ceux qui font pousser doucement les graines de vie, les sèment, les arrosent. Vision romantique? Oui, j’assume. "Ils", c’est "nous", non ; c’est tout un chacun, oui ? Peuple, en puissance, peuple non unanime qui se tait ou murmure à bas bruit, tout aussi représentatif que les 3500 signataires d'une pétition ou les 40'000 votants sur un bassin d'un demi-million de personnes qui eux ne représentent, au final, qu'un petit lobby d'électeurs, cheptel de voix achetables par slogans ou affiches en format mondial.  

Maniaco-techno-dépressifs

Je suis peut-être romantique sur les bords, je ne suis pas naïf. Ils paient cher leur liberté contre le business plan, avec les factures ou les amendes de fin de mois. Ils la revendiquent contre, non pas la classe dominante, qui est partout, donc nulle part, mais contre le rythme dominant, pensée dominante, qui habite chacun-e, et dispose  de logiques administratives, de la force des gestion anonymes, et numériques. La révolution qui vient sera celle de la lenteur et des renforcements des rythmes propres, contre les machines minérales de la haute gestion et la société fluide de l’abrutissement; la dépossession de soi et la novlangue forgée par les technophiles et technocrates, maniaco-techno-dépressifs marchant au rendement comme des toxicomanes aux amphétamines. La révolution qui vient sera une révolution de la confiance; une révolution de l'esprit et du coeur, et elle sera bordée par ceux qui ont en surplus de ce qui vaut peu contre ceux qui ne pensent qu'en terme de rentabilité ou d'efficacité et qui, au final, ne sont rien.            

Oui, ce sont par les détours, les chemins à rebours, par la lenteur et l'intuition que nous sortiront de l'impasse, non en passant la vitesse supérieure direction le mur. Pas par l'abattage des arbres et le tassement des graines qui poussent alignées ou l'élagage forcené des branches, mais par le taillis serrés des broussailles anonymes, la jachère, les radis noirs, les ronces. Encore.

Le maquis.  

Voie de sortie.

Ou: petit billet pour nulle part.      

 

 

 

 

 

 

 

 

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