sylvain thévoz

14/10/2013

Lampedusa n'est pas un drame

Sea-chile.jpgLampedusa n'est pas drame.Lampedusa n'est pas une catastrophe. Lampedusa est la conséquence de rapports économiques inégalitaires et l'aboutissement logique du protectionnisme économique Européen. Lampedusa n'est rien d'autre qu'un crime prémédité. Et c'est le nôtre. 

Les bateaux de pêche évitent les routes des migrants. Les marins ne veulent pas se retrouver confrontés à eux. Ils les évitent du regard s'ils les croisent et les laissent dériver. Poussés par les vents et les courants, les radeaux de fortune dérivent. Personne ne s'en soucie. Il y a plus de bâtiments de guerre massés en Méditerranée que de bâtiments de secours. Les bâtiments de guerre occidentaux au large de la Somalie (opération Atalante) qui défendent des supertankers, ne pourraient-ils être rapatriés pour sauver des vies en Méditerranée plutôt que de protéger le pétrole et les flux commerciaux ? émerge une vraie question: préfère-t-on  préserver le capital ou des vies?  

20'000 morts en 20 ans

Quand Madame Mireille Vallette, sur son blog de la tribune, affirme qu'elle n'a pas honte parce que les responsables des noyés en mer seraient les gouvernements et les fanatiques des pays du sud méditerranéen, elle déraille. Pourquoi? Parce que bien avant les révolutions arabes, les pressions migratoires ont conduit des milliers de personnes à mettre leur vie en jeu et souvent à la perdre durant la traversée. Depuis 20 ans, 20'000 personnes sont mortes en Méditerranée. Avant, bien avant de possibles mouvements islamiques que Madame Vallette désigne à tort comme responsables. Dans les années 2000 Khadafi utilisait la menace de migrations comme outil de chantage pour renouer le dialogue avec l'Europe. En 2009, il signait un accord avec l'Italie pour bloquer les flux migratoires. En contrepartie, l'Union européenne versait 5 milliards au dictateur. Les verrous qu'étaient les dirigeants verreux: Khadafi en Lybie, Ben Ali en Tunisie et Mubarak en Egypte ont sauté. Les remparts avancés de l'Europe se sont effondrés. Les laquais de l'Europe balayés, les flux migratoires ont repris. Les migrations forcées vont aller s'accélérant. 60'000 migrants ont déjà tenté le départ suite à la chute du colonel Khadafi.


Tu veux la paix? établis la justice sociale

Lampedusa n'est pas une catastrophe. Elle est la conséquence des rapports économiques inégalitaires entre le nord et le sud de la Méditerranée, et du durcissement des politiques d'asile par les pays européens contraignant des hommes et des femmes à se lancer à l'eau au péril de leur vie. En Suisse, ceux qui ont voté pour le durcissement du droit d'asile au mois de juin 2013 peuvent verser toutes les larmes de crocodiles qu'ils veulent sur les noyés de la Méditerranée, ils en portent une responsabilité matérielle, morale. Ceux qui ont voté pour fermer la porte des demandes dans les ambassades suisses pourront se passer la crème solaire à Rimini cet été, et faire des discours émus sur le sort des noyés, ils en portent une responsabilité matérielle et morale. Le repli sur soi de l'Europe, de la Suisse, se désintéressant du sort de ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée comme si son destin n'y était pas lié, est hypocrite et criminel.   

Des migrations de survie

405 migrants sont morts dans les naufrages des 8 derniers jours. Qui sont ces noyés? Principalement des Syriens, des Palestiniens, des Erythréens (la plupart sont originaires des pays de la pointe de l'Afrique où 12,4 millions de personnes souffrent de la faim, 1,2 millions d'enfant étant en danger de mort au Sud de la Somalie). Des gens chassés de chez eux, qui s'en voient interdire tout retour comme les Palestiniens, puis étant sans territoire par le déclenchement d'une autre guerre (Syrie). Ce sont ces guerres et famines qui les poussent au départ dans des conditions catastrophiques. Lampedusa n'est pas un drame. C'est l'acte final d'une chaîne de causalités dont l'Europe se désintéresse en réhaussant ses murs.


Fissurer la forteresse du dedans
Si notre seule réponse et de nous enfermer dans la forteresse Suisse, défendue par la barrière Europe, et nous réjouir qu'entre "nous" et "eux" il y ait aussi une mer et des montagnes; si notre seule vision à terme est de nous claquemurer, plébiscitant encore et encore des durcissements des conditions d'asile pour ceux que l'on retrouve par 50 mètres de fond à Lampedusa, salissant nos mains de sang votations après votations, nous ne ferons plus long feu. Pire, si nous continuons d'accueillir à Genève, les négociants en pétrole et en céréales, les traders responsables des famines de la corne de l'Afrique et les spéculateurs de matière première, nous ne pourrons encore longtemps jouer avec nos responsabilités et nous désigner comme neutres à peu de frais. Nous portons une part de responsabilité dans les naufrages, car nous abritons les responsables directs des crimes qui se trament au Moyen-Orient et en Afrique. Nous ne pourrons encore longtemps crier: nous n'y sommes pour rien, et aller nous baigner l'été en Méditerranée peinards à Rimini, à Marseille, ou Benidorm quand Carghil, Trafigura et autres affameurs de la planète ont pignon sur rue à Genève et le clan Ben Ali ou Khadafi, Mubarak, leur pognon. Avoir des jets supersonics pour la gué-guerre (coût des Gripen: 9 miliards: combien de vies sauvées?) ne nous prémunira de rien. Car la guerre de demain dure depuis longtemps déjà, elle est asymétrique, elle est entre ceux qui possèdent et ceux qui n'ont rien. Et la menace vient d'ici, nous l'abritons. Nous devons donc changer de politique. Par exemple : augmenter le pourcentage dévolu à l'aide internationale. Taxer plus fortement les entreprises cyniques qui ont pignon sur rue et créent les conditions des drames. Développer une politique d'asile digne.  


Ce que disent les naufragés

Lampedusa n'est pas une catastrophe, Lampedusa n'est pas un drame, c'est le champ de bataille économique entre ceux qui ont et ceux qui n'ont rien. On ne lutte pas contre les pauvres qui se hissent sur des rafiots pour traverser les flots avec des armes automatiques. Ce n'est pas l'armée suisse qui les arrêtera, ni les bons fusils d'assauts ou le gros matériel Ruag. Faut-il attendre que les corps des noyés soient entassés par milliers dans la Méditerranée pour que d'autres passent à gué pour nous demander des comptes? Alors tu ne pourras dire que tu ne savais pas, que tu ne t'intéressais pas à ce qui se passait au sud de la Sicile, que ton vol Easy-jet s'arrêtait seulement à Barcelone. Les naufragés nous parlent, ils disent: nous sommes notre dernière parole avant... Nous entendez-vous? Ou vous faut-il d'autres sons que ceux des noyés dans la mer pour réagir?  




 


 


 

 

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