sylvain thévoz

17/09/2013

De la forêt à la cité

Je ne parlerai pas d'elle. D'elle je ne peux rien dire. Seule la prière pour ceux qui croient, le silence pour ceux qui peuvent et des paroles d'amour et de paix pourront la rejoindre. Les autres mots, pour elle, sont du bruit car ils ne la concernent plus mais s'adressent aux vivants et qu'elle n'en est plus.

Je ne parlerai pas d'elle. Mais je veux parler de ça

ça

c'est l'assassinat d'une femme abandonnée dans une forêt par un homme qu'elle accompagnait professionnellement parce qu'elle croyait qu'il pouvait devenir un autre homme qu'un violeur condamné à récidiver ou à finir ses jours entre quatre murs. Un homme. Autre chose qu'une pure menace.  

ça, c'est l'incompréhensible et le besoin de comprendre

c'est le coup mortel porté à cette femme et à travers elle à toutes les femmes

le coup porté à un être humain, et porté par là à chacun

c'est l'horreur, la brutalité et la négation absolue de l'autre

c'est ce qui n'aurait pas dû arriver et pourtant a eu lieu par: 

confiances négligences légèretés inconsciences prises de risques toutes puissances innocences complaisances naïvetés sadismes inconsciences abandons ignorances incompétences? 

ça est maintenant devant nos yeux au milieu de nous dans les têtes et les corps

ça est posé sur la place publique et dans les cellules intimes

colonise les esprits

Une femme dit: je ne vais plus courir seule dans les bois, je ne peux pas; une autre: je regarde les hommes à lunettes d'une autre façon à l'arrêt de bus. Une autre encore: j'ai la rage contre les hommes, tous les hommes maintenant. J'ai la haine.  

ça vrille, ça tape et ça exige à la fois le silence, le recueillement, et ça fait monter la colère, la rage, l'impuissance, qui mijotent et bouillonnent ensemble dans un brouet compact indigeste que l'on ne peut ni avaler ni recracher

C'est dans l'air, dans la peau, ça fait bouger et parler dans tous sens, gesticuler et lancer des paroles en l'air: feux d'artifices, paroles d'apaisement ou de rage, ça conduit des journalistes à appeler dix fois l'amie à fouiller les poubelles, relancer les proches encore, encore lancer dix détails sordides par jour ; retourner sans dessus-dessous l'intime, le personnel, le précieux, à fouiller la merde, essayer de dégager quelque chose de frais, ça habite toutes les têtes; c'est là, c'est présent, c'est pesant, ça colle au corps, entre dans les pensées. Impossible de faire comme si de rien n'était. Qui informe? Qui fait son miel du viol? Qui s'informe? Qui cède à la fascination morbide? Qui récupère qui utilise qui instrumentalise? -noué-

Mais ça, c'est aussi une épreuve pour la pensée, pour les politiques qui ont mis le paquet sur le bonneteau, les dealers de rue. Ce qui semblait hier nos plus grands problèmes semblent aujourd'hui être des jeux d'enfants en regard de l'horreur; ça, c'est une épreuve pour les femmes que ce drame ramène aux violences quotidiennes, au viol, au meurtre, à la violence pure dont elles sont les victimes quotidiennes et pour les hommes, qui sont les porteurs de ces violences. C'est une épreuve pour notre société dans son ensemble qui abrite des assassins des violeurs, et des milliers d'êtres plus ou moins concernés par leurs voisin-e-s qui se trouvent aujourd'hui plus vulnérables et fragilisés. C'est l'épreuve de la violence et la confrontation pour chacun-e- au bourreau et à la victime en soi, au monde des fantômes, des fantasmes, de l'horreur et de la fragile membrane qui les séparent du réel, et qui cède parfois.

La violence qui l'a emportée, qui la porte aujourd'hui?

Se taire: difficile. Parler: terrain miné. Qui osera, alors que l'on baigne, patauge dans l'horreur, une parole simple, une parole profonde. Qui prononcera une parole qui restitue, une parole qui fait sens, qui osera? C'est trop tôt encore... pour une parole qui fasse sens de l'insensé ? Oui, c'est trop tôt. Et quand sera-t-il trop tard?

Se taire ne serait-ce pas cautionner l'innommable, accepter que l'espace soit occupé par ceux qui font du drame un prétexte électoral, un terrain d'exercice, un champ d'expérimentation, un laboratoire d'exécration une profanation bis et vite vite désigner les responsables et vite vite déverser ses tripes sa colère sur des cibles politiques administratives psychiatriques ou sociales vite très très vite se purger à peu de frais à l'écart de soi de l'horreur sur les autres. Et puis se taire, ne serait-ce pas aussi céder devant la brutalité, la violence pure, l'abjection des appels au meurtre, à la haine condensée? Ne serait-ce pas finalement faire le jeu, toutes proportions gardées, de ce qui a habité F.A. et lui faire une publicité monstre?

- je ne peux rien dire, je suis abasourdi-e- je ne peux rien dire je suis écoeuré-e- je ne veux rien dire- 

Je ne parlerai pas d'elle. D'elle, je ne peux rien dire. Je ne l'appellerai pas par son prénom comme si c'était une intime, comme si elle n'avait pas de nom. Seule la prière pour ceux qui croient, le silence pour ceux qui peuvent et des paroles d'amours et de paix sauront la rejoindre. Mais j'ose et je pose maladroitement ici comme je peux et malgré tout une parole sur le petit autel commun reliant la forêt à la Cité.

Et ma prière, je la murmure.

 

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