sylvain thévoz

19/08/2013

Il joue à la roulette russe

24203231.jpgLa dernière affiche de l'UDC genevoise en vue des votations fédérale du 22 septembre sur la suppression de l'obligation de servir a la mérite de faire tomber les masques. Violence pure, volonté extrême de faire le buzz en choquant, le soldat Schwitzguebel joue à nous faire peur en se mettant en scène une arme pointée sur sa tête. Cela fonctionne. Il rend compte à merveille de la morbidité de l'armée et des dangers de celle-ci. Il faut faire de la publicité à cette affiche, elle desserre la cause d'une armée suisse qui soi-disant protégerait sa population et lui donne son vrai visage: une institution armée qui menace ses recrues, et tue, accidents après accidents ceux qui, par l'arbitraire de leur sexe ou de leur nationalité, ont le malheur d'y être engagé. L'armée d'amateurs telle que nous la connaissons menace la population plus qu'elle ne la protège en mettant des milliers d'armes en circulation et en initiant à la guerre. L'UDC illustre combien jouer avec les armes peut rendre agressif ou suicidaire. Si l'armée suisse a pour mission de défendre le pays qu'elle prétend servir, concrètement, elle est surtout une institution qui retourne ses armes contre ceux qui la servent. Et ceux qui la servent, avant de se défendre d'un ennemi, sont surtout prêt à en découdre avec eux-mêmes ou avec leurs proches. Les multiples morts en lien avec l'armée sont illustratifs. L'amateurisme et les armes, ça ne fait pas bon ménage.    

Une expérience à Savatan

Mon expérience personnelle de l'armée : 4 mois à Savatan pour une école de recrue. 1 mort. Un jeune homme plein de vie qui marchait peu et que l'on a sanglé pour forcer à avancer, ce qui l'a tué. Rien appris, rien lu, coûté cher à la société, en matériel, en heures de travail perdues et en veilles inutiles dans des trous creusés dans la montagne, siestes à l'arrière de camions, marches sans but dans la nature. Des milliers de cartouches vidées dans la montagne, parce qu'il fallait bien épuiser des stocks de munition. Des levers à 4h30 du matin pour attendre quoi: - rien. Le mythe de l'école de recrue facteur de mixité nationale c'est du bidon. On était entre romands, et ça ne volait pas haut. Cela n'a pas fait de nous "des hommes" mais des abrutis en groupe passant le visage au cirage des plus fragiles et tondant les cheveux des plus petits ou de ceux qui ne tenaient pas les secouées à l'abricotine du mardi matin. L'uniforme porté par des amateurs rend con. L'uniforme porté par plusieurs cons rend au mieux très très con, au pire: méchant.  

Les obsédés des armes repartaient à la maison le vendredi avec des cartouches volées dans les poches avant d'aller se bourrer la gueule le samedi pour oublier qu'ils devaient revenir le lundi. Mon expérience de l'armée aujourd'hui: des courriers qui me viennent de Berne pour me demander si j'ai bien rendu mon fusil militaire il y a environ 10 ans, car l'armée ne sait plus si je l'ai rendu ou pas. Comme je n'ai pas répondu à une première lettre, un rappel deux mois après m'est parvenu et puis plus rien. Aujourd'hui, non seulement l'armée ne sait pas si j'ai rendu mon arme ou pas, mais en plus, elle se moque de savoir que je lui réponde ou non sur le fait que je la lui ai rendue. Bref, c'est le chaos, et on ne parle pas d'allumettes ou des factures Billag, mais d'un fusil militaire. L'amateurisme semble aussi régner en maître à l'arsenal central.  

Vive l'armée d'amateurs

Vive l'armée de milice, armée d'amateurs

Vive l'armée de milice, tant qu'elle n'oblige que les mecs

Vive l'armée de mecs amateurs, garantie tout risque contre tous les terroristes

Vive l'école de recrue, vacances garanties où l'on risque sa vie

Vive la mythologie des armes, ça peut toujours servir à un arrêt de bus

Vive n'importe quelle armée, du moment que l'on en a une

Vive les accords militaires avec des états en guerre. Il y a de l'argent à se faire. L'armée de milice sert à tester à peu de frais notre matériel

Combien de morts chaque année grâce à l'armée suisse? Entre les tombés de camion, les noyés de rafting (5 morts sur la Kander en 2008), les ensevelis sous les coulées de neige (6 morts à la Jungfrau en 2010), les heurtés par les tanks (Bure, 2011, 16 blessés graves) les dégommé-e-s à un arrêt de bus par des recrues (Zurich, 2007, 1 morte), les supprimé-e-s au hasard (Dübendorf 2013, 1 blessé grave, Daillon 2013, 3 morts, 2 blessés gravement par un ancien capitaine de l'armée, Menznau, 3 morts, 7 blessés, Baden, 2007, 1 morts, 4 blessés grave etc., etc ) les personnalités (Corinne Rey-Bellet supprimé à l'arme d'officier en 2006), liste non-exhaustive et qui ne retient pas les nombres importants de suicides à l'arme militaire. Nous sommes tous et toutes, toi, toi, toi et moi, et toi encore, victimes potentielles des petits Schwitzguebel qui jouent avec les armes en les pointant sur eux, sur d'autres, en affiche mondiale ou plus banalement depuis leur fenêtres vers la rue. 

Une obligation de servir très récente

L'instauration du service militaire obligatoire ne date que de 1874.  Les conscrits avaient alors à charge de s'auto-armer. L'Etat disposait alors de moyens limités, il a relancé des mythes comme celui de Guillaume Tell et celui du citoyen-soldat, utiles pour discipliner les citoyen-ne-s. Mais désormais, le pouvoir est suffisamment fort pour ne pas laisser traîner des armes dans la natures et les confier à n'importe qui. 466 morts par arme à feu en Suisse 1998. Il y en avait 221 en 2010. Cette baisse va de pair avec la dimimution des effectifs militaires de 850'000 hommes dans les années 1990 à 180'000 actuellement. Moins il y a de soldats, moins il y a d'armes, moins il y de morts. C'est mathématique. Moins il y a d'amateurs qui peuvent se procurer d'armes, moins on risque sa peau. L'armée suisse telle qu'elle est construite aujourd'hui, avec une obligation de servir anachronique, devient une menace plus qu'une assurance.

A quoi sert une armée de milice? A donner aux petits Breivik en puissance des munitions. L'affiche de l'UDC donne la juste image de l'armée suisse. Armée à laquelle il nous est proposé de retirer rapidement les armes cédées aux citoyens qui les manipulent. Chaque citoyen enrôlé en moins c'est un risque diminué. Le 22 septembre, je vote OUI à la suppression de l'obligation de servir pour assurer un peu plus la paix civile et empêcher tous les petits Schwitzguebel de faire un carton.  

23:56 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : armée suisse, udc, milice, amateurisme, meurtre, 22 septembre | |  Facebook |  Imprimer | | |

18/08/2013

Grand homme, petit dormeur: éloge de la couille

sexisme,le matin,presse,politique,maudet,barthassat,dal busco,künzler,rochat,etc.,féminisme,virilité,couilleFallait-il se lever tôt aujourd'hui ou plutôt dormir debout comme des somnambules pour avaler le matin Dimanche et son article édifiant sur les hommes politiques qui se lèvent à 4h30 ou 5h pour être actifs le matin? Cet éloge des hommes qui veulent être la hauteur de l'adage l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt est une charge contre les femmes. L'adage dit bien à ceux et pas à celles; les femmes, c'est bien connu, lambinent et ronronnent dans leur sensualité, l'article nous le rappelle en les excluant. Trop lentes: hors-jeu. Du balai.

Le sexisme revient au sprint

A ces heures matinales où nous dormons, rêvons, faisons l'amour, poétisons, récupérons de la soirée de la veille, bref : vivons, nous sommes en-dehors du champ du pouvoir. Car le pouvoir c'est la puissance. Et la puissance vient de la virilité qui est forcément masculine. CQFD. Il faut le réaffirmer:  le vir, dans sa racine étymologique veut dire: le guerrier, l'homme. Le vir est même devenu le dénominateur du sexe masculin et par extention de l'humanité entière. Le pouvoir c'est le vir: le membre. Et les testicules, du latin testis témoin, témoignent du fait d'en être doté. Les testicules, testis culus, c'est donc littéralement avoir des couilles au cul et témoigner de sa virilité. Il faut donc lire cette mise en scène virile des grands hommes qui dorment peu par Le Matin comme une éloge de la couille et une mise en scène politique de la domination masculine.

Le pouvoir est réservé aux couillus. Et les couillus sont ceux qui se lèvent tôt, les super-mâles. Alors, les plus tôt debout, les plus virils, les plus actifs? Oui. Et encore mieux s'ils chassent les bêtes, les dominent, dirigent à l'armée d'autres mâles. Pourquoi Dal Busco sera élu au Conseil d'Etat et pas Barthassat? Pour une question de centimètres, au finish? Ou parce que Serge fait plus jeune, court le marathon, a une poignée de main ultra-virile et se lève tôt, alors que Luc cavale de noces en vogues, se couche tard et rigole? Le modèle de domination pourrait privilégier l'un au détriment de l'autre, mais la moto et la culture de la terre, permettont peut-être à l'hédoniste de regagner du terrain perdu sur l'homme de fer.

Une étude américaine le démontre, il y a une corrélation entre celui qui a des couilles et le courage. Celui qui n'en a pas n'a pas de force, pas de courage, c'est donc... une femme. Voilà pourquoi le PDC ne présente que des mecs et pourquoi les PLR cachent les leurs. Chère Isabel, si tu avais des couilles et si tu faisais du jogging, tu serais peut-être réélue. Tu sais ce qui te reste à faire: arrête de faire ta gonzesse. Il n'est pas trop tard pour faire campagne, prends de la testostérone! Le sexisme revient au sprint. Nous voilà revenu à l'âge des cavernes.

Couché / Debout : la femme, la bête, même combat.

Ce que fait le Matin:

1) Une éloge gratuite du masculin. Parce que les femmes en sont exclues, hormis Doris Leuthard, qui a droit à une petite ligne parce qu'elle a renoncé à avoir des enfants pour porter un projet politique. Le Matin aurait dû aller plus loin et noter les temps de celui qui vide une bière le plus rapidement, urine le plus loin, a le plus grand nombre de conquêtes, propulse un noyau de cerise au-delà de ses limites. Ils se sont contentés du chrono, du classement, et de poser la couronne sur la tête du champion. Tout y est pour célèbrer le mâle dans sa puissance. Pas une femme sur le "podium" des surhommes (par définition, les frontières du genre et de la domination sont bien gardées). Mais où sont-elles les femmes? A la cuisine? Derrière leur grand homme (le petit dormeur)? Se lèvent-elles pour des tâches moins visibles et viriles que faire un jogging ou lire son courrier? Type: s'occuper des enfants, nettoyer le salon? - Il faudra lire Fémina pour le savoir... ah, ça tombe bien, il est en supplément-

2) Une mise en scène politique et morale. La mise en scène de cette masculinité dominante rappelle les heures les plus racoleuses du sarkozysme en mettant en avant un élu au trot dans la rade à 50 jours d'une élection cantonale. La question entre dormir peu et agir beaucoup est rhétorique, elle recouvre de fait un outil de promotion people et personnelle. Nul doute que cette publicité gratuite vaut son pesant de sueur. 2 PLR, 1 PDC, 1 UDC. Tous des mecs, des bons mecs de droite qui se lèvent tôt. Mais se lèvent-ils tous pour courir? Non. Philippe Pidoux (PLR) se redresse pour s'occuper modestement de son cheval. Il rappelle:  "Il n'y a aucune vertu à cela. Les relations entre un homme et sa monture sont semblables à celles d'un homme et d'une femme. On sert d'abord avant d'être servi." Ah, la vache! Vu le choix du journaliste de les exclure, la phrase courtoise pourrait être remaniée pour les femmes en politique: " Nous on sert d'abord pour se faire monter ensuite". Couché / Debout : la femme, la bête, même combat.

Sexisme partout égalité nulle part

Le sexisme revient au sprint. Il imbibe les rapports de domination, de leadership, et évacue les questions politiques portant sur l'éducation des enfants, des gardes, des rôles attribués aux femmes et qui les ralentissent dans les courses au podium et aux flashs, aux emplois en vue. On croyait l'ère Sarkozy et la mise en scène médiatique du jogging révolue. Non. On nous la refait en nous rejouant le cirque de l'hyperactif qui ne s'arrête jamais. On croyait que le suicide de Carsten Schloter serait un avertissement pour les surhommes. Mais non. La pression sociale et la nécessité de dépasser les limites et de s'afficher en téflon les pousse à s'aligner à bloc sur la ligne de départ. Et Vae victis, qu'ils aillent tous se faire pendre.

Il faut lire le Matin dimanche avant de le recracher, parce qu'il illustre le fait que le sexisme est présent ici maintenant, partout, en force, tout le temps. Que l'air du temps est un air vicié qui nous ressert les mêmes rengaines de vieux modèles de domination. Que ces modèles de domination sont masculins; qu'au nom de la neutralité journalistique, ils servent les pouvoirs dominants. Après cela, il faut mettre ce journal à la poubelle, ses préjugés sexistes et politiques avec.... et choisir résolument son camp histoire de construire une société ou ce n'est pas celui qui a les plus longues dents, les plus grosses jambes, des couilles en or qui l'emportera mais celle (ou celui) qui porte un projet collectif pour le plus grand nombre, jeunes comme vieux, homme comme femmes.   

15/08/2013

Les pandores veillent au bain?

 

download.jpgTous sur le pont pour éviter les noyades. Vraiment ? Cinq agents de la police municipale, un gendarme pour surveiller un pont vide, diable ceux qui voudraient se jeter à l’eau n’ont qu’à bien se tenir durant les jours qui viennent. Le dispositif on ne saute plus, à défaut d’on ne se noie plus est en place. Il est plutôt imposant.

La noyade du mois de juin, celle de vendredi passé et l’alerte déclenchée ce dimanche ont laissé des traces. Peu importe que celle-ci n’ait pas été le fait de quelqu’un qui s’était jeté du pont mais depuis le quai du Stand ;  peu importe que la présence des pandores, si elle dissuade les sauts n’empêche quiconque de se jeter à l’eau. Au final ils sont 6 sur le pont, et ils guettent. Personne ne vient. Personne ne saute. Personne ne se noiera donc. Vraiment ? L’interdiction ne résout rien (sauf quand le niveau de l’eau est bas, ce qui n’est pas le cas ces jours-ci). Rassure-t-elle ? Pas sûr non plus. L'embargo sur les sauts, si ce n’est pas la meilleure « prévention » qui soit, est en tout les cas la plus coûteuse.  

Depuis 2007, le Conseil d'Etat a adopté un arrêté cessant d'interdire la baignade le long du Rhône en aval du pont Sous-Terre. Cet arrêté interdit néanmoins toujours les plongeons depuis le pont. En 2010, quatre échelles sur la rive gauche du Rhône ont été posées pour faciliter l'entrée et la sortie dans le fleuve. En 2011, trois pontons d'une longueur totale de 90 mètres ont pu être installés pour inviter à la baignade après des années de discussion. Un quatrième emplacement de 160 mètres doit encore être installé cet été. Mais on cherchera en vain des indications sur la température de l’eau, un maître-nageur surveillant les flots, une indication d’heures de baignade protégée. On cherchera en vain des douches pour préparer les nageurs à la baignade et prévenir les chocs thermiques, des toilettes publiques et des installations complémentaires sur place, un miroir pour permettre à celles et ceux qui sautent du pont de voir si un bateau arrive dessous, voire une indication de la profondeur ou de la vitesse de l’eau ? Pourquoi pas un petit commerce qui équipe les nageurs, vend des manchons, des bouées? Enfin, des panneaux d'avertissements plus grands, signifiants? On pourrait imaginer une distribution de papillons aux baigneurs pour leur rappeler les dangers du fleuve, les comportements de sécurité de base, le comportement à avoir en cas de début de panique et si quelqu’un se trouve en détresse ? Le Canton est propriétaire de l’eau, la Ville des berges. Qui est responsable de l’information pour ceux qui vont de la berge à l’eau ?

On oscille pour l’instant dans une schizophrénie douce entre facilitation de la baignade le long des berge et répression de celle-ci depuis le pont. Six hommes en armes sur un pont dissuadent un plongeur en short de sauter. Le message transmis est paradoxal : ici c’est interdit, mais d’en bas vous pouvez y aller : aucuns soucis. Aucuns soucis, vraiment ? Quelle est la différence de risque entre sauter du pont ou sauter de la berge ? Il n’y en a pratiquement pas.

En 2011, les socialistes avaient préconisés, en plus des pontons, l'installation d'une passerelle piétonne reliant la promenade de Saint-Jean à la pointe de la Jonction et soutenu l'idée de l'installation d'une plate-forme au milieu du Rhône afin que les personnes en difficulté puissent se raccrocher à quelque chose; ou que quelqu’un tout du moins puisse, en cas de difficulté, leur venir en aide. Pourquoi ne pas imaginer des cordes qui pendraient ici et là, et que l’on pourrait saisir ?

45 personnes ont  péri noyé en Suisse en 2012 selont la société suisse de sauvetage dont 35 hommes, 6 femmes et 4 enfants. Ce sont 5 victimes de plus que l'année précédente. Ce chiffre de 45 noyades se situe dans la moyenne des années précédentes. 21 personnes ont perdu leur vie dans des rivières, 16 dans des lacs, six lors de la plongée, une personne dans une piscine, et une personne dans une piscine privée. Si les mauvais nageurs évitent en général les fleuves et les cours d’eaux, à la Jonction, la proximité urbaine et l’engouement autour des lieux de baignade, rendent peut-être les choses différentes.

Il s’agit maintenant de réagir rapidement afin de limiter au maximum les risques de noyades et sécuriser autant que possible le fleuve sur ce tronçon. Amener la police sur le pont ne résoudra rien, elle serait bien plus utile ailleurs. On est donc en droit d'attendre du Canton, qui a les compétences en matière fluviale, d'appliquer les propositions durables et créatives qui existent afin que les noyades ne soient pas une fatalité, et le Rhône ou la victime elle-même trop facilement blâmables.

Se limiter à une schizophrénie armée, en tout cas, ne résoudra rien. 

 

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14/08/2013

Nathalie Chaix: Désir addict?

chaix1.jpgNathalie Chaix vit à Genève. Elle travaille dans le domaine de la culture, a publié trois romans, tous aux éditions Campiche (Orbe), trois romans vrais qui pèsent leur poids de désir, d’espace et d’invitation à entrer dans la splendeur et les affres des relations. Dans son premier livre, Exit Adonis (Prix Georges-Nicole 2007), l’auteure nous entraîne dans un mano a mano étourdissant entre une femme éprise d’un homme qui répond finalement à la fascination qu’il lui imprime par une présence énigmatique, effacée, puis son retrait. Elle, elle veut le quitter, elle désire cela, elle n’y parvient pas. On comprend pourquoi elle veut partir. On comprend pourquoi elle n’y parvient pas. Rôde le spectre d’un père absent, des fantômes. On ne s’enlise pas dans la psychologie ou l’analyse cérébrale de l’impuissance, non. On est ici placé dans le domaine du ressenti, des tripes, des morsures, de la machine désirante et du manque. On effleure, on palpe, ressent.

Elle est ainsi l’écriture étonnamment dépouillée et charnelle de Nathalie Chaix. On y éprouve une grande facilité à creuser des espaces, à se mouvoir, explorer, s’y abandonner. Exit Adonis est le récit d’une aliénation ; bref d’une « banale histoire d’amour », d’un empêchement à quitter et d’une impossibilité à être aimé : d’une contrainte. La tension qui traverse ce livre est relatée avec finesse et douceur, une pudeur de la souffrance qui la creuse encore plus dans ce que le personnage porte en elle pour dire l’insupportable. Le récit se construit sur 5 chapitres, autant d’années parcourues. Répétition amoureuse dans la traversée (lente) de la lassitude, des pics de plaisir et des gouffres de l'addiction (grave) au désir. Comment va-t-elle s’en sortir ? Comment peut-elle tant tenir alors qu’elle n’en peut plus ? Inconsciente ? Folle ?

Impossibilité à quitter entêtement à aimer

Dans Exit Adonis, le grand présent c’est l’absent : le père. Comment le mettre dehors ? L’héroïne ne parvient à rien d’autre qu’à répéter : impossible de quitter, entêtement à aimer. Freud marmonne dans sa barbe : éternel recommencement, ambivalence du lien, venez donc vous allonger ! Le vieux se marre. Vraiment ? Nathalie Chaix allonge ses phrases, c’est plus qu’assez. A un moment il y a la libération sans que l’on comprenne comment, l’héroïne a pu se sevrer, elle est passée ailleurs. Elle a quitté. A un moment cette répétition s’est biaisée pour que l’enfermement devienne une spirale et qu’il y ait une possibilité de sortie là où il n’y avait auparavant que l’impasse. Comment? Il faudrait y retourner pour voir…

Qu'est-ce qui vous manque?

Dans Il y a toujours un rêve qui veille (2010), deuxième roman, la famille s’agrandit, les femmes sont convoquées, la mère et la grand-mère invitées : sur-présence de la maternité. D’où vient l’enfant, comment viendra celui qui naît ? Des portraits d’hommes, de femmes, rythment l’ouvrage et répondent à une question simple : qu’est-ce qui vous manque ?  Et toujours l’absence équilibre toute présence. Celle du père, omniabsent, encore lui, jamais assez là, figure du trou, du vide que ne comble pas la nourriture, malgré l’abus.Non, rien ne comble le trou, que ce soit le trop-plein de sucre consommé avec culpabilité ou la quête de l’homme comprise avec douleur pour assouvir l’inassouvissable. Délectation des sucres sur la langue, orgie du sexe dans la bouche, mais très vite : retour au vide, au manque. Encore. Condamnée au bagne de ce qui manque.

N'est-ce pas toujours sur le fil du rasoir que l’on se meut dans les romans de Nathalie Chaix, là où l’on passe, à fleur de peau? Et là où tous les chameaux d’hommes passent, par le trou de l’aiguille, on va. Mais il faut être pauvre et nu pour comprendre la souffrance d’aimer, du manque d’amour. Si en apparence on vit la même chose, on ne vit pas la même chose, elle dit. C’est chaque fois un singulier pluriel. Un homme,  à l’ombre d’un père manquant, ne répond pas présent. Je suis amoureuse de toi elle dit sur tous les tons, ça permet de rejouer la partition : celle du père absent. Dans ce second opus ça fait mal encore, ça tabasse sec. L’homme aimé en a une autre, l’homme aimé ment, manque, manipule. Les femmes sont trahies. Les femmes sont baisées. Les femmes se font avoir ; ça cogne sexe.

Faut-il être une femme pour suivre l’auteure? Non. Même si parfois on a le sentiment de s’asseoir à une table avec ses ami-e-s proches pour papoter, tout se dire raconter, la voix de l’auteure est résolument plus fine, tendre, tranchante, que celle d’une fin de soirée un peu moelleuse presque mièvre. Ce qui en fait la pointe ? La finesse du trait sur ce qu’elle dit du désir féminin, dans ce désir féminin qui le creuse encore et exprime son devenir mystérieux.


Il y a encore un troisième roman, sorti l'année passée:  Grand Nu orange  (2012) Rejoue-t-il la loi de l'éternel recommencement?  La passion triste et impossible ? Allez-y pour voir alors que l'on bascule doucement vers la fin de l'été, vous m’en direz des nouvelles….. la chute est partout, et la sortie, marqué EXIT, dans une autre langue, excite.

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08:25 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, nathalie chaix, genève, désir, féminin, père | |  Facebook |  Imprimer | | |

06/08/2013

Soyez heureux Indignez-vous Ne changez rien

Les socialistes mangent du caviar à la cuillère Les verts dorment en sandales ils sentent des pieds L'extrême gauche va trop loin Les politiques sont tous pourris Une dictature nous sauvera Les multinationales c’est bien Les multinationales paient beaucoup d'impôts Les multinationales ne font pas augmenter le coût de la vie Il faut protéger les multinationales Les Roms sentent mauvais les Roms chantent tout le temps Les Roms sont tous mendiants Les roms volent Les Roms prostituent leurs enfants Les réseaux mafieux contrôlent les Roms Les mendiants descendent de leur Mercedes le matin ils y remontent le soir Vos loyers sont bas grâce au marché Vos appartements ne sont pas amortis Vous payez le juste prix Le juste prix est fixé par le marché Le marché c'est l’offre et la demande L’offre et la demande créent le marché Le marché est transparent Le marché c’est bien Le marché c'est très très bien Faites confiance au marché Les pauvres sont tristes Les pauvres ont raté leur vie Si vous n'êtes pas content vous n'avez qu'à partir Il ne faut pas fâcher les riches Fâchez les riches ils vont partir Soyez lâches Ne payez pas d'impôts Les pauvres ça craint Il faut de la vidéosurveillance partout Vos problèmes ne sont pas sociaux ils sont sécuritaires La sécurité ça s'achète Soyez lâches Les pauvres c'est moche Les étrangers pauvres c'est très très moche Les riches ne volent pas La police c'est bien L'armée c'est joli Il faut plus de police parce que c'est bien Il faut plus d'armée parce que c'est joli Les riches sont heureux Ne parlez pas à vos voisins Ayez peur.

Les impôts ça ne sert à rien Votre entrée de piscine n’est pas payée par vos impôts Vos routes ne sont pas payées par vos impôts Ne payez pas vos impôts Achetez-vous un flingue Ne payez pas vos impôts Vous payez trop d'impôts Vous payez plus d'impôts que n'importe qui N'importe qui est plus heureux que vous Vous n'êtes pas heureux Vous payez trop d’impôts Les riches paient trop d’impôts Dites merci aux riches Dites merci aux riches Dites merci merci aux riches riches Dites merci les riches ont vous aime bien Dites c'est grâce aux riches qu'on vit si bien Sans les riches on est rien Soyez lâches Dites Maudet Trafigura Japan Tobacco c'est très bien Les frontaliers c’est mal Les frontaliers c’est très mal Les frontaliers c’est très très mal Les frontaliers sont pauvres Etre riche c’est bien être frontalier c’est mal La vidéosurveillance c'est merveilleux Répètez après moi : Etre riche c'est bien Etre frontalier c'est mal La vidéosurveillance c'est merveilleux Encore! Etre riche c'est bien Etre frontalier c'est mal La vidéosurveillance c'est merveilleux C'est bien C'est très bien Vous êtes très très bien.

Les fêtes de Genève sont une fête populaire Genève n'est pas polluée Il manque de voitures à Genève Il faut plus de parkings Il manque un pont sur la rade un tunnel sous la rade une autoroute sur la rade une autoroute dessous un aéroport plus grand une raffinerie de pétrole une centrale nucléaire trois nouvelles prisons Le nucléaire c'est propre Le pétrole c'est bon Le vélo électrique c'est écolo Il y a trop de trottoirs à Genève Il y a trop de gens à Genève Vous ne pouvez compter sur personne Personne ne vous aime Avant c'était mieux Maintenant c'est merdique Après ce sera pire L’école n’est pas payée par vos impôts L’hôpital n’est pas payé par vos impôts Les impôts ne servent à rien Le nettoyage de vos rues n'est pas payé par vos impôts L'entretien de vos parcs n'est pas payé par vos impôts L’administration ne sert à rien Vous ne serez jamais vieux Vous ne serez jamais malade Vous ne serez jamais moche Vous ne serez jamais une femme Une femme c'est moche Une femme qui se fait violer l'a bien cherché Vous pouvez vous payer de gros seins Vous pouvez vous payer un nouveau cul Se faire de gros seins c'est un bon investissement Vous pouvez vous refaire le nez Vous devez vous épiler les jambes Vous n'avez pas le droit d'être fatigué Vous n'avez pas le droit d'être triste Vous n'êtes jamais triste Vous n'êtes jamais seul Facebook est votre meilleur ami Vous n'avez pas le droit d'être handicapé Une femme qui a un job à responsabilité elle a couché Une femme à la maison c'est bien Les crèches c'est pas naturel L'IVG c'est mal Une femme qui ne jouit pas a un gros problème Les travailleuses du sexe c'est bien Les putes c'est mal Les noirs sentent mauvais Les arabes sentent mauvais Les latinos sentent mauvais Les japonais travaillent durs Les routiers sont sympas Les cyclistes sont des salauds Les cycloterroristes existent pour vrai Les TPG c'est de la merde La politique c'est de la merde La merde ça se mange bien Les lobbys gays dirigent le monde Tous les prêtres sont pédophiles L'argent y'a que ça de vrai Il faut grillager les préaux Il faut encager les oiseaux Il faut manger du chat La différence c’est mal L'autre c'est très mal Un rom frontalier mendiant c'est très mal Un frontalier noir musulman c’est très très mal. Ne rien faire c'est le mal hors-catégorie Un pédophile c'est le mal absolu. Une pédophile c'est plutôt sexy.

Les musulmans sont des intégristes Les musulmans sont des fanatiques Aucun musulman n'est suisse Le minaret c’est une bombe à retardement Un barbu c’est mal sauf si c’est un hipster La culture c’est inutile Le cul c'est bien La culture ça ne sert à rien Le SIDA ça n'existe plus Parler ne sert à rien Penser ne sert à rien Voter ne sert à rien Ne payez pas vos impôts Ne lisez pas les journaux Zappez Zappez Zappez La télé c'est bien Regardez la télé TF1 c'est bien La RTS rend malin Jappez Jappez Jappez Embrassez votre laisse Bouffez comme des porcs Consommez comme des chiens Demandez la permission avant de pisser Consommez Consommez Consommez Le crédit c'est bien Ruez-vous sur les soldes Eclatez-vous Mangez cinq légumes par jour Ne fumez pas Payez-vous un abonnement de fitness Payez-vous un deuxième abonnement de fitness Jetez Jetez Jetez Une femme banquière c’est bien Un homme banquier c’est mieux Construisez plus de logements en Ville N'exigez rien des communes riches N'exigez rien des riches Surrélevez tous les immeubles Mettez les riches en haut Les pauvres n'aiment pas les lofts Les pauvres aiment les caves Mettez les pauvres dans des caves La religion c'est mal Le voile c'est très mal Croire c'est mal Voter à droite c'est bien Le foot a la télé c'est mieux qu'en vrai La vie rêvée c'est mieux qu'avoir des rêves pour vrai Soyez heureux Soyez heureux Soyez heureux

Soyez heureux Indignez-vous Ne changez rien

 


 

 

 

 

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04/08/2013

Culture et érotisme en ville de Genève

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Ah la belle lune de miel que nous avons passé dans nos musées. Souvenez-vous, les 11 et 12 mai derniers alors que le soleil basculait derrière l'horizon, les genvois-e-s disaient oui aux musées en se passant tendrement la bague aux doigts. Oui à la culture, à l'ouverture de lieux d'ordinaire fermés à la nuit tombée, ouuuuuui, on a crié, beaucoup.

Les petites bagues bleues et roses échangées, c'était glamour, et scellait l'union gratuite et sacrée avec nos vieux musées moelleux qu'il nous faut vite rénover, au risque de ne plus y vivre que des amours platoniques ou surranées. Pendant que nous nous aimions ainsi le temps d'une nuit, en France, le peuple s'étripait sur le mariage gay. De voir voler tout feu tout flamme ces petits cupidons culs nus faisant la nique à Calvin m'a rendu guilleret. J'ai aimé.

Bon, l'after c'était priorité aux familles. Célibataire sans enfant, il valait mieux te rhabiller; là-bas on allait seulement se déhancher avec papy et mamy, promis juré. Les appolons et aphrodites avaient pour sûr bien mieux à faire que de courir derrière des armures ou une exhibition de chauve-souris. Quoique... c'était mal nous connaître, nous sommes venus en grappe y assister. 

Enfin, si Amsterdam a son musée du sexe, Genève aurait désormais sa nuit des musées! Mais non, voyons, cela n'a rien à voir. Vous ne pouvez tout confondre et comparer des pommes et des poires. Certaines mauvaises langues ont affirmé que nous en étions restés au stade des préliminaires; ambiance fleur bleue d'une nuit qui se termine avant même de commencer. Ah, les frustré-e-s, c'est qu'ils la voulaient plus dyonisiaque qu'aphrodisiaque cette soirée. Or, dans le mariage, ce n'est jamais la première nuit qui compte. Tout s'améliore avec le temps. D'abord on prend ses marques, puis la mesure, enfin ses aises. Et puis, premiers émois et vibrations, c'était le printemps, le temps était encore gris et froid. L'été venu, l'amour allait sortir du bois, les corps et la culture fusionner. Avant le premier août, vous alliez voir de quel bois nous nous chauffions. Sur un air de Joe Dassin? Plutôt de Selah Sue, idéalement.

Mais d'où allait venir ce geste dyonisiaque, le buzz érotique de l'été? Du Bain des Pâquis et de ses aubes lascives, des crépuscules orangés du théâtre de l'Orangerie, des nuits surrannées des fêtes de Genève aux lambadas serrées serrées? D'un rythme cubain sur la scène Ella Fitzgerald saturée de sueur ? Faudrait-il attendre jusqu'à la Bâtie? Non, pitié!

Surprise, le geste le plus culotté surgit de nulle part, ou plutôt de la maison Rousseau et de la littérature qui décida ni une ni deux de s'encanailler avec un strip-tease estival devant lequel même Nabokov aurait salivé. La maison invitait sur ses affiches les auteurs à venir faire des galipettes sur le gazon de jeunes nymphes alanguies, buste pointé vers le ciel, puis à venir nous raconter leurs aventures. Qu'est-ce qui inspire les auteurs aujourd'hui ? Mmmmh Plutôt un sourire ou des cheveux négligemment défaits? Allez savoir....

Mais alors, les écrivaines, les autrices, elles n'ont pas droit aux muses, ELLES? Pourtant, cinquante nuances de gris avait ouvert la voie. Et du grille-pain à la baignoire ce n'est pas l'électro-ménager qui manque aux ménagères pour écrire une nouvelle excitante. Qu'est-ce que les autrices se mettent sous la dent avant de créer? Et si on lançait un concours de nouvelles affiches pour que les autrices puissent aussi s'a muser... N'auraient-elles pas aussi droit à leurs jeunes museaux, jolis minois?

Bon, après ce petit coup de chaud, quels enseignements tirer:

1) La nuit des musées, destinée aux familles, avec ses cupidons culs nus qui nous tiraient des flèches en carton n'a pu rivaliser avec la MRL où les auteurs ont batifolé sur des lolitas champêtres à moitié nues à la barbe des autrices

2) La littérature est définitivement plus sexy, excitante que les musées. La force érotique est dans l'imaginaire, bien plus que dans les armures du MAH ou les chauves-souris du MHN. La tendance sera difficile à inverser. A moins que le musée de la Réforme..... 

3) La Culture à Genève carbure au guarana et au gingembre. Pourtant, le musée d'ethnographie est encore fermé. Imaginez une peu l'émeute pour la future expo sur les étuis péniens, l'ethnographie de la chambre à coucher, ça va dépoter... et puis, d'où viendra la prochaine flèche d'Adonis? Des bibliothèques ou du théâtre de Poche?

Culture et érotisme en Ville de Genève, fantastique mélange pour fantasmer. Je crois que je suis en train de tomber amoureux. Enfin. Vivement l'automne... 

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11:57 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, érotisme, genève, nuit des musées, les auteurs s'a muse, féminisme | |  Facebook |  Imprimer | | |

01/08/2013

IN CAQUELON WE TRUST

En préambule de la fin : Au nom de Dieu Tout-Puissant, je souhaite de très beaux feux du 1e août à tous les indiens de la réserve helvète.

On a vu des couscoussières péter, des marmites de bouillabaisses se fissurer, des poëlles à paëlla se briser, mais jamais au grand jamais un caquelon de fondue exploser. Cela pourrait-il arriver? Il y a-t-il un risque?  La réponse est non. Que cela explose, c'est impossible. 

Pourquoi? Parce qu'il n'y en a point comme nous. Le caquelon suisse est blindé, il n'explose jamais. A la limite, il implose, mais on ne va pas en parler ici (ce serait trop long à développer). Les casseroles sont au placard. Les sergents, les caporaux, les capitaines veillent au grain. Notre armée est équipée de caquelons derniers cris. 88% des ménages helvètes en possèdent. C'est plus que les pétards, juste un peu moins que les bagnoles. C'est notre arme d'indigestion massive. Et on est prêt à s'en servir si vous venez nous envahir misérables européens, avides américains à l'oeil torve, islamistes à barbe en bataille. Venez donc nous picorer le pain sur la fourchette, tondre la laine sur le dos, triturer les tétines de nos bonnes vaches à lait, nous vous accueillerons avec nos toblerone de 6e génération et des abricots à vous rompre le ventre. Vous en voulez à nos réserves de fromage, mangeurs de pâtes, de grenouilles de schubligs, de tortillas ou d'hostie? Nous avons des drones fins comme des fourchettes qui patrouillent à la frontière et des caquelons avec radars prêts à l'emploi. 

Notre réduit national est le caquelon. Nous aimons sa généreuse convivialité sélective. Notre armée de milice ne vaut rien si ce n'est jouer aux cartes et faire des balades en montagne, mais nous ferons voler des biscottes suédoises pour 6 milliards, nous en sommes capables! Le caquelon, c'est notre symbole, notre étendard, notre navire amiral, nos Champs-Elysées notre Piazza Grande, notre Coran, notre Bible, notre ouverture à la mer! Indestructible, il est fait pour résister à toute épreuve. Etanche, résistance éprouvée, construit pour une sécurité maximale, fonte à double font, clapet de sécurité avec antidérapant au manche, y'en a pas des comme nous, je vous le dis, rien ne peut nous arriver. Nous sommes assurés à la standard & Poor, c'est dire si ça rigole. IN CAQUELON WE TRUST! On n'aime pas les étrangers mais on n'est pas des cons non plus. Pour tous les expats bien dotés on sort les serviettes. On veut juste sélectionner qui s'invite à notre table. Si tu m'achètes mes villas, je t'offre ma fondue. 

Au caquelon on cuisine une fondue équilibrée, harmonieuse, avec des ingrédients de qualité. Rien d'autre, jamais. Le caquelon c'est pour la fondue. Point, barre. Ta lystéria tes poissons on n'en veut pas, ni tes légumes ni ta semoule. Contrôles sévères, normes d'hygiène maximales, avec une marge de liberté uniquement sur le soupoudrage du poivre. -Tu en mets dedans ou à côté? - A côté je préfère, tu peux y aller. Et pan, droit dans les yeux! Si tu peux tu peux toujours déposer plainte au Conseil de l'Europe. En attendant, finis ton assiette, range tes minarets, estime-toi heureux, c'est la meilleure manière de l'être.

Jamais, quoi qu'il arrive, un caquelon à fondue n'explosera en Suisse. C'est dans nos gènes. C'est comme ça. Nous avons une tradition vivace. IN CAQUELON WE TRUST. La Suisse n'est pas qu'un état policé. Elle porte aussi des valeurs de coeur. 

Tu as faim? Pas de piments, pas d'oignons, tous les risques ont été écartés. Plus d'alcool à brûler, une pâte bleue comme un chewing-gum pour faire flamber. Le kirsch est rationné. Tout est sous contrôle. Le feu sécurisé. Rajoute une louche de maïzena, mieux vaut trop de liant que pas assez. Un mètre de sécurité tout autour. C'est bon, je suis paré pour déguster. Il s'agit de touiller doucement le mélange de gommeux avec une petite pelle en bois de nos forêts -pas en fer, non, surtout pas-. Brasser, faire des huits toujours dans le sens des aiguilles de ta swatch jusqu'à l'obtention d'une belle homogénéité, couleur beurre frais, crème double ou patate fripée. Tiens, couleur d'Ueli Maurer bouilli en plus coloré. Voilà, elle est à point. On peut la manger! Mmmmh. Quand il y a des fils, ils sont toujours blancs, en tout cas pas rouges ou bleutés, on n'est pas dans un James Bond ici ou un péplum hollywoodien. La seule musique que je veux entendre c'est celle du vieux chalet avec le choeur des armaillis. Ta house, ta techno ton ethno et ton rap, tu laisses tomber. Montes dans ta chambre, aujourd'hui c'est la fête nationale, on ne regarde pas la télé.  

Pourquoi jamais un caquelon à fondue n'explosera en Suisse ? 

A) ça ferait chenit

A') ce serait pas joli joli

B) mais que vont penser les gens?  

C) vous en avez de ces idées !

D) Champ-Dollon Mühleberg UBS ou la grande Dixence nous péteront à la gueule bien avant

Pour ceux qui ne digèrent pas le plat national, dangereux gauchistes, méchants révolutionnaires, suspects crachant dans le caquelon tout en y becquetant, il reste une alternative de dingue:  se tailler une raclette. Avec quatre cornichons ça passe toujours très bien.  


08:09 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fête nationale, fondue, cornichons, kirch, armée suisse | |  Facebook |  Imprimer | | |