sylvain thévoz

14/08/2013

Nathalie Chaix: Désir addict?

chaix1.jpgNathalie Chaix vit à Genève. Elle travaille dans le domaine de la culture, a publié trois romans, tous aux éditions Campiche (Orbe), trois romans vrais qui pèsent leur poids de désir, d’espace et d’invitation à entrer dans la splendeur et les affres des relations. Dans son premier livre, Exit Adonis (Prix Georges-Nicole 2007), l’auteure nous entraîne dans un mano a mano étourdissant entre une femme éprise d’un homme qui répond finalement à la fascination qu’il lui imprime par une présence énigmatique, effacée, puis son retrait. Elle, elle veut le quitter, elle désire cela, elle n’y parvient pas. On comprend pourquoi elle veut partir. On comprend pourquoi elle n’y parvient pas. Rôde le spectre d’un père absent, des fantômes. On ne s’enlise pas dans la psychologie ou l’analyse cérébrale de l’impuissance, non. On est ici placé dans le domaine du ressenti, des tripes, des morsures, de la machine désirante et du manque. On effleure, on palpe, ressent.

Elle est ainsi l’écriture étonnamment dépouillée et charnelle de Nathalie Chaix. On y éprouve une grande facilité à creuser des espaces, à se mouvoir, explorer, s’y abandonner. Exit Adonis est le récit d’une aliénation ; bref d’une « banale histoire d’amour », d’un empêchement à quitter et d’une impossibilité à être aimé : d’une contrainte. La tension qui traverse ce livre est relatée avec finesse et douceur, une pudeur de la souffrance qui la creuse encore plus dans ce que le personnage porte en elle pour dire l’insupportable. Le récit se construit sur 5 chapitres, autant d’années parcourues. Répétition amoureuse dans la traversée (lente) de la lassitude, des pics de plaisir et des gouffres de l'addiction (grave) au désir. Comment va-t-elle s’en sortir ? Comment peut-elle tant tenir alors qu’elle n’en peut plus ? Inconsciente ? Folle ?

Impossibilité à quitter entêtement à aimer

Dans Exit Adonis, le grand présent c’est l’absent : le père. Comment le mettre dehors ? L’héroïne ne parvient à rien d’autre qu’à répéter : impossible de quitter, entêtement à aimer. Freud marmonne dans sa barbe : éternel recommencement, ambivalence du lien, venez donc vous allonger ! Le vieux se marre. Vraiment ? Nathalie Chaix allonge ses phrases, c’est plus qu’assez. A un moment il y a la libération sans que l’on comprenne comment, l’héroïne a pu se sevrer, elle est passée ailleurs. Elle a quitté. A un moment cette répétition s’est biaisée pour que l’enfermement devienne une spirale et qu’il y ait une possibilité de sortie là où il n’y avait auparavant que l’impasse. Comment? Il faudrait y retourner pour voir…

Qu'est-ce qui vous manque?

Dans Il y a toujours un rêve qui veille (2010), deuxième roman, la famille s’agrandit, les femmes sont convoquées, la mère et la grand-mère invitées : sur-présence de la maternité. D’où vient l’enfant, comment viendra celui qui naît ? Des portraits d’hommes, de femmes, rythment l’ouvrage et répondent à une question simple : qu’est-ce qui vous manque ?  Et toujours l’absence équilibre toute présence. Celle du père, omniabsent, encore lui, jamais assez là, figure du trou, du vide que ne comble pas la nourriture, malgré l’abus.Non, rien ne comble le trou, que ce soit le trop-plein de sucre consommé avec culpabilité ou la quête de l’homme comprise avec douleur pour assouvir l’inassouvissable. Délectation des sucres sur la langue, orgie du sexe dans la bouche, mais très vite : retour au vide, au manque. Encore. Condamnée au bagne de ce qui manque.

N'est-ce pas toujours sur le fil du rasoir que l’on se meut dans les romans de Nathalie Chaix, là où l’on passe, à fleur de peau? Et là où tous les chameaux d’hommes passent, par le trou de l’aiguille, on va. Mais il faut être pauvre et nu pour comprendre la souffrance d’aimer, du manque d’amour. Si en apparence on vit la même chose, on ne vit pas la même chose, elle dit. C’est chaque fois un singulier pluriel. Un homme,  à l’ombre d’un père manquant, ne répond pas présent. Je suis amoureuse de toi elle dit sur tous les tons, ça permet de rejouer la partition : celle du père absent. Dans ce second opus ça fait mal encore, ça tabasse sec. L’homme aimé en a une autre, l’homme aimé ment, manque, manipule. Les femmes sont trahies. Les femmes sont baisées. Les femmes se font avoir ; ça cogne sexe.

Faut-il être une femme pour suivre l’auteure? Non. Même si parfois on a le sentiment de s’asseoir à une table avec ses ami-e-s proches pour papoter, tout se dire raconter, la voix de l’auteure est résolument plus fine, tendre, tranchante, que celle d’une fin de soirée un peu moelleuse presque mièvre. Ce qui en fait la pointe ? La finesse du trait sur ce qu’elle dit du désir féminin, dans ce désir féminin qui le creuse encore et exprime son devenir mystérieux.


Il y a encore un troisième roman, sorti l'année passée:  Grand Nu orange  (2012) Rejoue-t-il la loi de l'éternel recommencement?  La passion triste et impossible ? Allez-y pour voir alors que l'on bascule doucement vers la fin de l'été, vous m’en direz des nouvelles….. la chute est partout, et la sortie, marqué EXIT, dans une autre langue, excite.

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08:25 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, nathalie chaix, genève, désir, féminin, père | |  Facebook |  Imprimer | | |

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