sylvain thévoz

19/07/2013

Hisser les voiles

51VLHXIPiiL._.jpgDans un livre sorti en juin 2013, Iskashato (collectif autonome temporaire dont le nom signifie en Somali: des gens qui mettent en commun effort, savoir-faire et moyens de production dans le but de créer ou transformer et de partager égalitairement") s'intéresse aux gardes-côtes somaliens. Déconstruisant la thèse qui veut que "les pirates somaliens seraient des figures maléfiques qui menaceraient le bien-être des consommateurs occidentaux en perturbant les importations de pétrole et de marchandises produites dans les pays à très bas salaires", Iskashato renverse la perspective et redonne une image moins idéologique des pirates somaliens. Anciens pêcheurs, crèves la faim, laissés pour compte, ils luttent de fait contre ceux qui exploitent les zones maritimes par des méthodes industrielles, stockent des déchets toxiques dans l'océan, et font transiter environ 45 porte-conteneurs et supertankers par jours sous leur nez dans le golfe d'Aden. Protégé désormais par une armada de navires de guerre internationaux, configurant un droit international au fur et à mesure, et l'adaptant aux besoins, le golfe est devenu une zone d'exercice militaire et le pirate un communis hostis omnium, un ennemi commun à tous (Cicéron) tout comme les islamiste radicaux, les narcotrafiquants, les terroristes: une figure de l'effroi.

Mais les somaliens qui prennent les armes pour s'attaquer aux bateaux de transit sont avant tout des patriotes et des "exclus qui veulent leur part du gâteau, des pauvres qui résistent et ne veulent pas crever pour que la middle class mondiale puisse gaspiller avec un enthousiasme suicidaire les ressources de la terre et de la mère nourricière";  ça, c'est dit.

Le grand mérite de ce livre féroce et engagé, au moment de partir en vacances, avec du bon kérozène à bas prix en soute ou du gras pétrole en réservoir, est de nous rappeler que les  prix décidés à Genève par les négociants de pétrole et spéculateurs de céréales (TNK-BP, Rosneft, Lukoil via sa filiale Litasco, Vitol, Total, Glencore, Trafigura, Louis Dreyfus, Mercuria, Gunvor, Neste Oil, Noble Group, Sucafina, Bunge, etc.,) se font sur le dos des peuples et contribuent à destabiliser des régions entières. Et que ceux qui se paient une respectabilité ici via du charity business ou du sponsoring peu coûteux, seraient bien inspirés de la rechercher et l'éprouver là-bas, en Somalie, en Irak, en Lybie...

Et puis surtout, car c'est aussi l'une des mérites du pirate: il est de nous renvoyer à nos bases, pour ne pas dire au bercail. Ceux qui se font ici de la publicité en lançant des polémiques sur la question du voile ne feraient-ils pas bien de se poser la question de leur cohérence quand l'argent du pétrole enrichit des régimes féodaux islamistes? Quand certains, sur nos terres, veulent dévoiler les femmes musulmanes, c'est un acte partiarcal et dominant de propriétaire terrien. Après, ils peuvent bien sauter sur leurs pétrolettes, les bougres, l'air de rien, pour faire le tour de ce qu'ils pensent leur domaine, histoire de pomper un peu plus de brut des monarchies islamistes du golfe, n'y cherchez pas cohérence, il n'y en a pas. 

Mais si vous voulez vraiment soutenir l'imposition du voile la plus brutale sur des femmes, continuez à remplir jusqu'à la gueule les réservoirs de vos bagnoles. Et pour un bon soutien à des régimes inégaux et racistes, continuez à prendre le petit n'avion pour le joli week-end ou partir en croisière sur de jolis bateaux en Mer rouge. Et bons baisers de Bahrein, du Qatar et des Emirats-Arabes-unis! Oui, bons baisers langoureux des monarchies islamistes du golfe aux islamophobes motorisés de tous poils, mais de grâce qu'ils nous épargnent la morale hypocrite du voile à l'école. 

Si la Somalie est une capitale de pirates, alors Genève doit nécessairement être un repaire de truands. Et puisque les pirates Somaliens défendent leur souveraineté, Genève doit elle se poser la question de son développement, sur le dos de qui il se fait et avec quelles complicités. Si la globalisation n'est pas un vain mot, les enjeux mondiaux ne pourront être traités que localement. Alors, peut-être qu'il faut s'attaquer aux fossoyeurs écologiques et aux requins de la finance qui ont leur port d'attache dans la rade en toute impunité et prospèrent au détriment de peuples entiers.

  

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