sylvain thévoz

07/07/2013

La langue de bois qu’il faut brûler

langue de bois,pouvoir,politique,rapports de forceLa langue de bois brûle facilement. Pas besoin d’y mettre beaucoup de feu, elle prend bien. Et si elle est sèche en plus, ou vermoulue à souhait, ça démarre très vite. Il ne faut donc ni contrer ni chercher à construire avec elle, mais en frottant sous elle deux petits cailloux blancs, ou mettant deux morceaux de silence l'un contre l'autre, la faire chauffer vers sa flamme. Car elle brûle facilement, cette langue, c’est là sa principale -si pas unique- qualité.

La langue de bois brûle facilement. A part cela, à quoi est-elle bonne? Quand elle ne sonne pas creux, ce qui est rare, elle résonne mal. Elle ânonne, fatigue, assomme. Car on l’a déjà entendue mille fois se plier pour ne rien dire. Enfin, et c'est plus subtil, elle dit sans dire et répète sans faire, soustrait de l’énergie là où elle devrait en rendre et amène de la pesanteur là où elle pourrait insuffler de la légèreté. On ne peut rien faire de la langue de bois. Peut-être comprendre comment elle est portée, pourquoi on construit avec, et encore. Je crois que le mieux à faire est de la brûler pour rendre au bois sa noblesse, et pour cette langue, l'appeler de plastique désormais. Le bois est trop noble pour servir à cela. 

Porter le feu, est-ce violent? Peut-être. Mais qu’est-ce que cette violence par rapport au travail de sape de la langue qui nous prend pour des poutres du paléolithiques ? Qu’est-ce que le feu devant le travail de soupe de coupe de copeaux des termites sur les bois vivants?

La langue de bois peut être vernie. Elle peut être peinte. Elle ne dit jamais ce qu’elle pourrait dire, de crainte que l’on entende ce qu'elle ne peut pas dire. Alors, elle en dit encore moins; dissimule les veinules, les noeuds du bois, efface des traces et poli toute aspérité. La langue de bois a une seule visée : s'effacer, se faire le plus lisse possible. Par là même cesser de rendre compte de quoi que ce soit. 

Pourquoi n'arrête-t-elle pas de jouer ce jeu alors que la pièce est autre et que les acteurs le savent ? Parce que la flexibilité manque, parce que les circonstances l’imposent ? Parceque la stratégie y conduit ? Parce que c’est mieux ainsi? C’est comme un pli. Lorsque le pli est pris, c'en est déjà presque fini.

La langue de bois qu’il faut brûler n’est pas une langue neutre. C’est la langue du bulldozer ou du rouleau compresseur au service d'une logique d’Etat, administrative, politique. Elle offre la répétition du même et l'impossibilité de s'y opposer. Il n'y a plus de fronts de taille. C'est la langue retorse de la vrille. Pourquoi la langue de bois est-elle si populaire? Parce qu'elle distrait? Occupe? Endort? Parce qu'elle remplit, servie parfois en sciure sur un nid de prunes ou de chataîgnes dans les oreilles.

Je préfère l'allumette et la poix aux gros platanes qui poussent trop droit. Et je préfère commencer par brûler la langue de bois que je porte en moi. Pour faire place nette. En faisant des petits fagots de mots, petites brisures de sons, brindilles inarticulées : bégaiements de bogues et de pives, écorce vives. Peut-être alors que de cela il naîtra une autre parole, vive et poétique, une langue de sève.

 

 

 

 

 

 

 

 

10:26 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : langue de bois, pouvoir, politique, rapports de force | |  Facebook |  Imprimer | | |

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