sylvain thévoz

21/06/2013

La tortue a deux têtes est sur les pattes arrière

Qu'arrive-t-il à la tortue bicéphale du musée d'histoire naturelle? On la dit malade, déprimée. Et quand on demande à la rencontrer pour l'interviewer, on nous annonce poliment qu'elle est aux soins intensifs. Ordre des docteurs: aucunes visites autorisées pour l'instant. Au menu de la convalescente: prises de sang, pochettes de plasma, salade survitaminées et lait maigre dans un petit lit blanc composé de barreaux en allumettes. Notre tortue atypique est désormais en quarantaine chez les blouses blanches, invisible aux yeux du public. Ô longues plaintes des familles qui viennent de loin pour la voir, Ô larmes blanches des bambins qui tels des coryphées déversent des rivières argentées sur les escaliers à l'annonce de l'absence du Janus quadrupède. Janus, Dieu aux deux visages, Dieu des portes et du passage, au nom duquel des groupies se tapent leur unique tête sur la vitre d'un aquarium vide.

Un visage pour le passé, un visage pour le futur, notre tortue est désormais à la croisée des chemins. Janus frappé d'un terrible strabisme oscille entre la vie et la mort. Notre intérêt pour les singes empaillés, les lynx en sagex, les requins en plastique est relatif. C'est notre Caroline à deux faces qui aimantait tous les regards, que tous voulaient voir. La vie, la vivante! C'est notre tortue exotique qui faisait tourner les têtes, et qui aujourd'hui l'a dans le sac, pour ne pas dire ailleurs. Une seule tortue vous manque est tout est dépeuplé. Quelle est la raison de son mal étrange et encore non-diagnostiqué? Son âge? 16 ans (il est certes vénérable pour qui doit cohabiter avec son double). Mais non. Une schyzophérnie tardive? Non plus. Ce qui serait dans le collimateur des enquêteurs, c'est le changement de biotope. Le changement de terrarium m'a tuer aurait écrit la tortue triste de ses pattes tremblantes.

Les faits

Du petit terrarium situé à l'entrée qui lui plaisait tant, la tortue s'est fait aménager un espace avec piscine sur (dé)mesure au premier étage. Grand, beau, lumineux, mais voilà, elle ne s'y est pas adaptée. Cherchant à monter plus haut, à escalader des monticules trop grands, elle a basculé sur sa coquille, au risque d'y osciller jusqu'à la fin de ses jours, et d'y rester. Les gardiens devaient vite se précipiter et délicatement la remettre sur ses pattes. Dédié à cette tâche, il fallait les voir retourner la cascadeuse en lui parlant doucement pour la tranquiliser. Le risque de basculement a été réglé par quelques coups de lime sur les crêtes, mais voilà, l'agitation continue de tenailler notre tortue. Elle passe à l'auto-mutilation, se sciant ses gorges sur des angles du terrarium. Suicidaire notre tortue à deux têtes? Pendant que l'on entasse les humains à Champ-dollon et qu'ils deviennent fous du manque de place, elle cherche à mourir de trop d'espace et de solitude. Il se murmure que les docteurs veulent déjà mettre des reptiles en vitrine à sa place. Ô misère du monde médiumnique. 

Ce qui est sûr c'est que son nouveau terrarium a ajouté du stress à la vie de notre carapaçonnée. Ce domaine plus grand, plus ergonomique et lumineux lui a fait perdre la tête, combiné à l'augmentation du nombre de flashs et de sollicitations. Rançon de la gloire: une dépression carabinée de la bossue!!! Elle s'est alors mise sur les pattes arrière à défaut de s'allonger sur le divan. "Et si on essayait l'hypnose?" ont murmuré alors les psychologues de l'institution. Kafkaïen.

Morale de notre petite fable : la visibilité à tout prix a rendu notre encarapaçonnée vulnérable et les venimeux risquent désormais de lui piquer sa place.

Vous pouvez en soutien envoyer vos feuilles de salade à l'adresse du musée d'histoire naturelle.

Bon rétablissement et longue vie à notre tortue bicéphale!

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