sylvain thévoz

28/04/2013

Camphre, calvaire, selles de cuir et cuisses épilées

05_map.jpgLe voilà il arrive le peloton dans notre rade. Final du tour de romandie sur les quais à Genève ce dimanche, ça sent fort le camphre et la sueur dans l'aire d'arrivée. Les oriflammes colorées et la distribution de gadgets publicitaires rajoutent à la dimension d'un jour de fête. Tiens, j'ai presque envie d'une glace mais une gourde d'isostar glacée fera l'affaire. Pas de voitures à l'horizon, même les oiseaux sont perchés sur les branches pour apprécier le spectacle. C'est beau une ville sans bagnoles. Pas de rivalité pour arriver au feu rouge. Des muscles qui chauffent en attendant le signal du départ. Pas de klaxons, de coups de freins ou de bruit, hormis celui du haut parleur qui égrène les titres des coureurs et les écarts entre leurs positions.

Dans le cyclisme, comme partout ailleurs désormais, c'est le temps qui compte. Celui derrière lequel ils courent, avec lequel ils rivalisent pour boucler leur parcours, ne pas être hors délai, arriver dans les temps ; et si possible même un peu en avance sur celui-ci. Alors ils redescendront de leur selle les jambes un peu arquées et titubant, comme on ressort du grand huit, le ventre barbouillé et la mine mi-réjouie mi-écoeurée d'en avoir terminé.

Qui sont ces dingues qui s'embarquent dans un carrousel de 18km de long pour vingt minuscules minutes d'accélérations? Ici, pas d'esprit balladeur. Le printemps c'est pour ceux qui ont la durée avec eux. Quand ils déboulent dans la rade c'est pour en resortir le plus vite possible après leur contre-la-montre. Eux, ce sont les pilotes de formule1 de l'écologie! Eux, ils sont assez masos pour aller chercher l'hiver au sommet des cols. Et en été, ils iront le plus au sud, là où il fait le plus chaud, se perdre entre Miramas et Marseille sous le cagnard et dans la caillasse. Ils sont liés au bitume comme le marin à sa mer, le pompier au brasier.

Le cycliste ne sait pas où il est, seul l'intéresse où il va. Il ne connaît pas le milieu qu'il traverse, mais seulement les dénivelées, les courbes, et les trajectoires qu'il visualise sans cesse. Ce n'est pas un homme de terrain. C'est un être de passage, de transition. Ce n'est pas un homme de la profondeur, c'est un homme de la superficie et de la vitesse. Et puis, le cycliste fait corps avec sa machine. Son vélo est sa prothèse comme pour d'autres leur smartphone. Le cycliste-cyborg, homme machine, produit de notre temps.

Prière du cycliste : "Mon Dieu donnez-moi mes kilomètres quotidien et mon coup de pédale explosif". Car ça ne rigole pas tous les jours dans l'univers du cyclisme! "Forçats de la route", "porteurs de bidons", "vieux grenadier du groupetto" avec toujours la voiture balais au cul, et dans l'oreillette un sponsor qui lance des invectives: plus de jambons, achetez mon assurance maladie, ma boisson énergétique, c'est de la dynamite; ondes qui parasitent sa lecture de la course pendant que ses yeux s'obnubilent: il doit rattraper celui qui s'est échappé. Il doit faire cela, lui sucer la roue. A tout prix. Cycliste, Sisyphe: même combat! Mais l'homme-cycliste est aussi homme sandwich; panneau publicitaire en mouvement. Il doit toucher le plus grand nombre possible sans jamais s'approcher de personne. Debout les damnés du bitume. Debout les forçats de la route! Mettez-vous en danseuse.

Il y a bien évidemment quelque chose du troupeau ou de la troupe dans ce peloton de solitaires. Toujours des grades et des métaphores guerrières: des lieutenants, des patrons, des chefs de clans, des francs-tireurs; ceux qui veillent au grain, surveillent que tout ce petit monde se tienne bien. Les garde-chiourme qui distribuent les bons de sortie. Ceux qui musèlent les échapées, ceux qui les autorisent. Cyclisme: univers carcéral? Les rôles sont bien répartis. Mais s'il y a des matons, pas de marquage à la culotte. La peau de chamois ne se prête pas tant que cela aux contacts. Et si celui qui part en échappée est un éclaireur, celui qui n'arrive pas au bout est personne. Dure loi du sport et des affaires. Et puis il risque toujours de tomber dans une tranchée; parfois celle d'Arenberg, ou plus modestement dans la béance d'un pavé descellé; pire, sur le museau d'un spectateur gueulard, qui par ses grandes claques dans le dos aura réussi à le faire chuter. Heurts et malheurs du cycliste. Ascension et chute. Tout est là.

Calvaire. Le parcours de ces bipédes sur roue ressemble à s'y méprendre à un chemin de croix. Dans ce cas, c'est le condamné à l'effort qui est porté par sa potence d'aluminum plutôt que porteur de son gibet de bois. Ces garçons sont si bien épilés, et correctement parfumés lorsque les filles leur remettent des fleurs et une bise à l'heure du trophée qu'on leur donnerait le bon Dieu sans confession, sur un air de Pete Doherty. Quant à savoir ce qu'ils trafiquent dans leurs chambres d'hôtels, c'est une autre paire de manche et une drôle de tambouille, d'un goût parfois très douteux qu'ils concoctent là. Les dortoirs-laboratoirs n'infusent pas que le sommeil et les tisanes. Mais s'il est acquis que le cycliste est un bad boy, la course est si belle!

La passion sera toujours le sport le plus vertigineux et dangereux. L'amour n'a qu'un temps. Ce n'est pas celui du chronomètre.

10:43 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tour de romandie, cyclisme, genève | |  Facebook |  Imprimer | | |

22/04/2013

Deux hommes seuls


Etait-ce possible de ne pas suivre ce qui se passait à Boston? Etait-ce possible, même d'un oeil, de s'en éloigner, tant l'hystérie était forte, tant la construction du récit singeait celle d'un film à suspens? Après le journaliste "embedded" pour couvrir l'évènement, c'est désormais le spectateur qui est entraîné dans la construction du récit. C'est lui qui fait l'enquête, en décortique les éléments, signale à la police des indices, compare les photos. Il suit l'action en direct, il peut même l'influencer, entraver l'action de la police ou l'aider. Le télespect'acteur va vite alors regarder dans son arrière-cour si le terroriste ne s'y cache pas; ou s'il se vide de son sang dans son bateau rangé pour la belle saison. La réalité est devenu un mille feuilles. Le telespect'acteur regarde d'un oeil son écran et de l'autre par la fenêtre s'il voit passer en courant celui qui est sorti brusquement du cadre un fusil à la main.

Et moi, à distance, je regarde tout cela. 

Passez moi le pop-corn, ou alors c'est que je rêve.

Le terroriste est un intimiste. C'est nouveau? Il ne frappe pas le pouvoir politique où il se trouve, dans ses tours ou ses parlements, dans ses voitures blindées, mais là où il s'exerce. Il le frappe dans sa télé, sur la ligne d'arrivée du marathon, dans un théâtre public. La haute sécurité des périmètres protégés a rendu les lieux du quotidien des cibles par défaut. Dans une société de masse, le pouvoir, c'est... la masse. Qui d'autre? Mais la masse, c'est par définition... personne. Alors que le terroriste, lui, c'est quelqu'un, et il le prouve. Il peut la secouer la masse. Et de celle-ci tombent des êtres, qui deviennent subitement un peu tout le monde. Car c'est toi cet homme qui court sur le bitume, c'est moi ce passant ensanglanté, et c'est toi le monstre aussi, car c'est ton fils qui part en fumée sans que tu n'aies rien pu faire. 

Mais pourquoi une telle chasse à courre derrière deux hommes? Parce que, durant l'intervalle de quelques heures, le pouvoir a perdu le contrôle de la masse. Il ne savait plus qui l'habitait et ce qui la secouait. Et la masse ne savait plus qui elle hébergeait et donc qui elle était. La ville n'a pas été arrêtée pour retrouver deux individus mais pour l'empêcher de s'activer encore plus. Au final pourtant: deux hommes seuls, rien de plus. Vraiment?      

La réalité ressemble désormais tant à la fiction qu'elle en prend la trame, jusque dans l'indécence de la relégation des victimes au rang de résidus de l'actu. Les superstars médiatiques sont les hommes armés, police ou terroristes, et le télespectateur jouit de pouvoir suivre le script de l'histoire en temps réel. Images hypnotiques de verres soufflés au ralenti, secousses puis fumées grises qui se répandent sur la ligne d'arrivée d'une course populaire.  Echo avec le petit bruit de la canette de bière ouverte et du bip du micro-onde signalant le terme de la cuisson à air chaud - la tarte aux pommes congelée est prête! - La haie d'honneur aux policiers casqués ramenant les cornes et le corps d'un jeune homme à casquette montre que le socle a vacillé. Et les trophées tristes illustrent les hauts niveaux d'angoisse et la fragilité d'un système qui ne repose plus que sur sa capacité à générer du rêve de la fiction et du sport.... ou des ennemis à abattre.   

Deux hommes seuls, avec des clous, deux cocotte minute, ont fait fermer une ville d'un million d'habitant-e-s, en mettre plusieurs autres sur un pied de guerre et fait tanguer tout un pays.  Signe de l'extrême faiblesse d'une nation rongée par la violence d'un système qui roule depuis longtemps sur sa jante. Les Etats désunis d'Amérique n'ont jamais semblé aussi vulnérable. Ses forces de cohésion s'épuisent. Or, si ce qui a conduit à la violence n'est pas compris et modifié, qu'est-ce qui l'empêchera de réapparaître? Et qu'est-ce qui est en train de se passer pour que des hommes de moins de trente ans, français ici, américains là-bas, tirent ou fassent sauter à l'aveugle des bombes dans la foule, et avec une radicalité morbide, sans revendications, sans paroles, sans messages, sans destinataires baculent dans la mort avec une trouble résolution ?

THE END

Et l'Amérique entière, "comme un seul homme" parvenue à la fin de son talk-show, se leva pour applaudir la prouesse de ses forces de l'ordre. Fin d'un mauvais film, problème réglé, on va pouvoir continuer "comme avant". Vraiment? Que raconte, dans le fond, cette histoire, si ce n'est que cette séquence fait partie d'un récit plus large pour laquelle nous avons les images, et dont nous sommes les acteurs, mais à laquelle il nous manque la bande son.

 

22:11 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : boston, terrorisme, medias, telespect'acteur | |  Facebook |  Imprimer | | |

05/04/2013

L'enfer du cocon: le risque c'est pour les autres?

La guerre entre les klaxons et les sirènes est-elle ouverte ? Les ambulanciers et autres professionnels de la route activateurs de sirènes tirent la sonnette d'alarme. Ils sont de moins en moins pris en compte par les utilisateurs de la route. La raison ? La musique amplifiée dans les véhicules, l’usage de téléphones mains libres, écouteurs vissés sur les oreilles, des habitacles de plus en plus hermétiques laissent de moins en moins passer les sons, provoquent aussi un manque d’attention et d’écoute pour ce qui vient de l’extérieur. Une des solutions envisagée est donc d’augmenter la puissance des sirènes.  Mais alors, si la puissance des sirènes est augmentée pour attirer l’attention de ceux qui se trouvent dans leurs coques coconnées, qu’en sera-t-il des nuisances pour les piétons, les enfants et les cyclistes, encore plus fortement exposés à l’amplitude des sirènes ; et du coup à une double nuisance : celles de véhicules plus lourds et plus sourds, et des services d’urgence poussant leur puissance de signalement à l’extrême ? Les plus exposés se trouvant alors de fait encore plus vulnérable dans un espace public encore plus agressif.

Il y a là un paradoxe des mécanismes de protection qui certes protègent (certains) tous en les enfermant, et surtout agressent d'autres (ceux qui ne les possèdent pas et les rendent encore plus vulnérables). Alors, au détriment de qui le besoin d’être entendu par les services d’urgence doit-il être porté? Du désir des automobilistes de rouler confinés ou de la nécessité des autres usagers de la route, des trottoirs, de pouvoir circuler sans un surplus d’agressions sonores ? Comment trouver l'équilibre?

L'enfer du cocon: le bruit c'est les autres? L’enfer du cocon, c’est toujours l’autre ? Allez, on essaie d’étendre ce raisonnement de la sirène aux digicodes ?  En quelques années, leur usage s’est généralisé. Est-ce que cela a limité le nombre de cambriolages ? Non. Leur principale qualité semble plutôt être de stigmatiser encore plus ceux qui n’en ont pas, les désigner comme cible prioritaire. Au final, ce sont toujours les plus fragiles, les moins monétarisés qui en pâtissent. L'escalade des moyens de fermeture ne rime à rien si l'on ne s'attaque pas à la source des problèmes. Et puisque la sécurité est bien plus qu’un verrou, ou un simple moyen de retarder les cambrioleurs, l’escalade des moyens de protection n’expose-t-il pas encore plus aux risques ceux qui ne peuvent se payer le luxe de suivre les tendances à la hausse de la fermeture généralisée? Lorsque des prises de sécurités individuelles occasionnent surtout des prises de risques collectives, c’est un signal fort qu’il est urgent de renforcer les moyens collectifs d’agir au détriment des risques individuels à les supporter. Il est urgent de démocratiser l'accès à la sécurité. Ce n'est pas uniquement les gros 4X4 ou les propriétaires de villas  disposant de sécurité privée qui doivent se sentir en sécurité et accroître objectivement l'insécurité de ceux qui n'ont pas les moyens d'avoir un cocon renforcé.

Comment alors renforcer les moyens collectifs de sécurité ? Tout d'abord, en réaffirmant le principe de sécurité pour toutes et tous, et pas juste pour les plus aisés dans les quartiers les plus protégés et en se donnant les moyens de la réaliser. Enfin, en faisant les premiers gestes pour que l’autre, mon voisin, ma voisine, mon proche, mon plus lointain, soit une garantie plutôt qu’une menace pour mon bien être, qui inclut ma sécurité, mais pas seulement. Et si le meilleur cocon était celui qui englobe le plus grand nombre ; et si, en acceptant aussi, parfois, une degré d'inconfort minimal, cela évitait de se renfermer sur soi-même et de faire de sa tour d'ivoire une menace, pour soi-même et pour d'autres? On a vu des tours s'effondrer sur elles-mêmes. On a aussi vu des tours devenir des ponts.

La sécurité est un défi, il ne peut être résolu que collectivement et socialement. Les habitacles et les enveloppes, extensibles à plusieurs, poreux par endroits, sont aussi une garantie que la lumière et l'air passent encore; et sont la marque de la juste répartition de l'insécurité. Ouvrons un petit peu les fenêtres plutôt que d'amplifier le niveau des sirènes, augmentons les niveaux de sécurités collectives plutôt que d'investir chacun dans sa petite serrure et son spray au poivre portatif.   


18:37 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sécurité, cocon, collectif, voisinage | |  Facebook |  Imprimer | | |