sylvain thévoz

07/01/2013

Vers un journalisme sans journalistes?

Après l'annonce par le journal Le Temps en novembre de supprimer 18 postes en partie pour "répondre aux nouvelles formes de consommation des médias" dixit Valérie Boagno la directrice mais surtout pour plaire aux actionnaires, le Temps  bien qu'étant dans les chiffres noirs, mais sous les marges des 8% de rendements requis par ses actinonaires et anticipant les baisses, range les manchettes et sort la machette. C'est désormais "le marché qui va décider". Ah bon, parce qu'il en avait déjà été autrement? 

Que va-t-il rester de la presse écrite? Le journalisme d'investigation, le journalisme de reportage sont en train de disparaître. Quand ce n'est pas la même source "des agences" c'est la même soupe des grands groupes. Un reporter qui veut faire une enquête est aidé par un fixer sur le terrain, qui lui trouve les contacts, lui permet de gagner du temps. Par manque de ressources, les journalistes finissent par prendre les mêmes fixers, qui refilent évidemment les mêmes infos aux différents journalistes. Au final, à quoi bon croiser les sources, lire plusieurs journaux, puisqu'en amont, ils brassent les mêmes histoires. La diversité, c'est désormais un luxe? L'information coule dans des tubes et sous la glace des écrans, en instantané, okay, mais s'il n'y a plus personne pour la signer, elle devient liquide sous les rétines, translucide sous la peau et rendre recto dans le cerveau... pour en ressortir aussi sec? Tant qu'elle est bonne, passe encore, mais si c'est de l'intox: gare aux gros caillots. Il n'y a plus de filtres ni garanties.  

Au niveau local, la Tribune de Genève a lancé "Signé Genève" en invitant des citoyens à être reporter de quartier, le 20mn a fait de chaque lecteur un photographe potentiel lui proposant d'envoyer ses clichés. Pourquoi garder encore des journalistes, des photographes, quand le quidam peut faire l'affaire; quand le journalisme sans journaliste semble être économique alors qu'il perd sa raison d'être; que l'humain se comprime si bien sous la poussée? Les éditeurs de Suisse Romande ont bien intégré cette logique économique et semblent résolus à faire du journaliste une pâte malléable comme une autre, soluble dans le marché. De leur part, supprimer la Convention collective de travail (CCT) sans consultation des journalistes, à la fin 2012, c'est comme proposer à un pompier d'aller travailler en slip, à un médecin d'opérer dans son garage. Vive les économies et le libéralisme radical ! Qui aimerait, si sa maison brûle, que les pompiers viennent armés de seaux d'eau troués? Pourquoi alors, accepter pour les cerveaux, un journalisme anémié ?  

Qui pour se lever, qui pour protester? Qui pour manifester?   

Alors, soyons fous, risquons l'utopie, si l'on met des mécanismes en place pour protéger les paysans de montagnes, si le fait d'avoir une assurance maladie est obligatoire en Suisse, pourquoi ne pas créer un abonnement presse de base obligatoire? Après tout, si le manque de citoyenneté est relevé, l'abandon de la lecture et de l'intérêt pour la chose publique y contribue. Un abonnement pour toutes et tous obligatoire à la presse écrite de son choix, dès 18 ans, vous souscrivez? Et si vos revenus étaient trop bas pour le payer? L'Etat se substituerait et paierait l'abonnement. Peut-être bien que les annonceurs reviendraient? Que l'on serait un peu moins niais et mieux informés? On saurait très bien alors à quoi servent les impôts : à lire et faire lire, faire vivre une presse diversifiée, stimuler la curiosité, et rétribuer des journalistes pour faire leur travail dans des conditions décentes. S'il n'y a pas de journalisme sans journaliste, il n'y a pas de culture sans citoyens cultivés. Et si, plutôt que soumis à l'exigence du marché: la gratuité ou rien, nous étions devant un choix radical : l'utopie ou les usines de gavage?        

19:43 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

Les commentaires sont fermés.