sylvain thévoz

28/12/2012

Bang Bang

Depuis la folie meurtrière de Newtown, elle est entrée dans les cerveaux, la question fiévreuse portée par l'industrie médiatique : quand est-ce que cela nous arrivera ici. Dans la veillée d'arme du tsunami meurtrier, certains guettent des signes, nerveux. La propagation de la panique (Miguel D.Norambuena) fait son chemin dans les esprits. Oubliez votre cartable dans une rue, la rue est évacué, votre cartable explosé. Faites péter un ballon dans la rue, quatre personnes se couchent à terre. Ecrivez sur facebok "je vais faire un massacre LOL", les flics sonnent à votre porte, alors que vous vous prépariez à aller jouer aux quilles. La panique prend racine, elle se visse dans les têtes, comprime les poumons. L'air qui se respire ne permet plus de ne pas prendre au sérieux ce qui pourrait faire croire au pire. Dans le doute: alarme générale. Pour tout, pour rien. Comme des rats de laboratoires soumis à un stress constant, la parano du pire entretient son coûteux appareil sécuritaire. A la présomption de vie bonne et confiante se subsitue la présomption criminelle et violente biberonnée par les amplificateurs médiatiques qui se régalent de confiture rouge.... allô police bobo, je sais pas ce que tu m'as fait suis plus safe.

Suite à Newtown, des autorités scolaires et des polices helvètes sont montées fissa au créneau. La ville de Zürich a annoncé des investissements de plusieurs millions pour un système d'alerte unifié. Il manquerait des hauts-parleurs, des systèmes bloquants les portes. Elle s'est vantée de la mise en place d'un logiciel d'analyse des risques: 30 questions permettent d'évaluer si un jour un élève fera usage de la violence. Programme, programme, dis-moi qui est le plus dingo. Tout élève est désormais un tueur potentiel. A force de fantasmer le carnage on peut se poser la question sur l'attente inconsciente d'en voir surgir un...

Nous voilà donc arrivés à un temps de l'histoire où la peur est devenue panique. Où ce qui garantissait notre sécurité commune: la certitude d'une vie commune et d'une protection entre pairs, s'étiole et où le fait de vivre ensemble n'est plus une garantie que l'autre, c'est-à-dire, l'inconnu, potentiellement autistiquement arrimé uniquement à son ordinateur, son téléphone portable et son antidépresseur, n'est pas une menace mortelle. Pour y faire face, l'escalade sécuritaire est promue antidote. Vous voulez quelques millions pour de nouvelles portes blindées et des gilets pare-balles, des caméras? Si pour avoir la paix il faut y mettre le prix, allez, on casse la tirelire. Un garde armé devant chaque école? Oui, pourquoi pas. On va se rassurer à coups de caméras, se régaler de portes bloquantes, d'APM 24/24 sans bien sûr toucher au sacro-saint service militaire et aux armes d'ordonnance à la maison; celles-là on les garde sous l'oreiller, pour le cas où. Et des avions supersoniques sur nos têtes? Oui, oui, c'est bon. Et s'il y a un petit malin pour sortir l'argument comme quoi cela va booster l'économie, il faudra bien policer à blanc l'espace public, car notre sécurité le vaut bien.

Mais pourquoi mon adolescent me regarde-t-il avec ce drôle d'air? Pourquoi la menace me semble-t-elle avant tout intérieure, et pourquoi, concrètement, les policiers sont-ils dans le voisinage? Demandez-leur, ils vous le diront: pour des jeunes dans un parc, des voisins qui font du bruit, un homme qui marche seul à minuit dans la zone villa, pour un arabe ou un black assis sur un pas de porte. Allô police bobo ou le blues du gendarme. 9 fois sur 10, la police, quand elle ne tourne pas en rond dans le vide, est réclamée pour des tâches de conciergerie de gardiennage, de pouponnage, dans une société du cran où le gendarme est devenu avant tout le gardien des angoisses et le doudou des faillites relationnelles ; deus-ex-machina d'un espace social remplacé par des écrans et des interfaces tactiles. 

Nous voilà arrivés à un temps de l'histoire où des alarmes toujours plus sophistiquées et coûteuses ne nous protègeront plus de rien. Dans un état de guerre économique où la guerre des places s'ajoute à la guerre des classes, où l'épuisement guette, les derniers mécanismes inhibants de contrôle social qui faisaient aux bêtes humaines retourner la violence contre eux, et se jeter sous un train ou du haut d'un pont, menacent de céder à la tentation de se lancer dans la rue armés d'un flingue.

Ceux qui attaquent le service public, vident les espaces de leur dimension commune, remplacent partout l'homme par la machine et le témoin par l'automate, le texte par l'annonce publicitaire, et créent des champs urbains minéralisés au nom de la rentabilité, faisant tenir à l'humain un rôle subalterne ou décérébré, ceux là, quand ils attaquent en plus les budgets et les ressources sociales qui créent du lien : les financements d'écoles, d'hôpitaux, des travailleurs sociaux, des maisons de quartier, des crèches, des concierges, sont alors les porte-flingues qui huilent et arment les tireurs de demain.

Une logique de sécurité préventive viserait d'abord à se prémunir contre ces porte-flingues et leurs attaques préméditées contre l'espace social, le tissus, le lien, la transmission et cohésion sociale, garants de la sécurité collective. Assurer cette sécurité là ne coûterait pas des millions d'ailleurs... ni même la corde pour les pendre, ces sicaires.

 

22:14 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : newtown, suisse, violences, social, écoles | |  Facebook |  Imprimer | | |

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