sylvain thévoz

26/12/2012

De l’abri de la bergerie à la boulangerie bombardée

Joyeux anniversaire, Christ. Les représentations que l’on se fait de toi n’ont guère changées, barbe claire, yeux bleus, tu es vieux, plus de 2000 ans paraît-il, et pourtant, tu es né hier. Que sont deux siècles à l’échelle de l’univers et de l'éternité ? Un vent... et ce monde change si vite. Tu me diras peut-être que rien ne change. Vanité des vanités, tout est vanité, et quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Mais tu as la part belle désormais : tu es au musée Grévin des mystiques, rendu intemporel. Ce ne sont pas les quelques curés laïcs qui passent à télé-noël pour louer des projets de charité opportuns qui te ramèneront sur le devant de la scène. Tu es passé du retrait au retard en 200 ans à peine, à moins que tu n'en sois l'avenir. Combien de temps encore avant ton avènement?

Serais-tu né aujourd’hui, tu n’aurais pour sûr pas vu le jour entre le souffle de l’âne et les cuisses du bœuf mais entre un i-phone et une play-station sous les lumières d’une couveuse électrique. Tu aurais risqué le Ritalin à ta cinquième année, pour sûr l’école en REP ou le terrain vague. Si tu avais revisité Bethléem, tu aurais été bercé entre un check-point et un mur barbelé. Ton père aurait été absent : service militaire ; ta mère t'aurait probablement accouché en prison. Tu aurais vagi dans un abri antiatomique, ou dans les ruines d’une boulangerie bombardée. Comme tu le vois, notre humanité a progressé à pas de géants pendant ton absence. Ce ne sont pas les feux d’artifices qui manquent sur la planète. Joyeux anniversaire, Christ. On te rajoute une bougie.

Chaque événement chasse l’autre. Toi, tu es poussé hors-jeu. On vend des églises, on en détruit d’autres. Tant mieux peut-être, elles étaient vides. Pas sûr que tu t’y plaisais beaucoup non plus. Tu ne fais plus rêver. Tu sembles presque un peu has-been. Christ, produit dépassé ? Excessivement ésotérique, rebelle, politiquement incorrect pour être monnayable. A l’ère du tout jetable, du remplaçable, qu’est-ce que ça vaut un message pour l’éternité ? L’homo oeconomicus occidental est résolu à se passer de toi. Le père Noël t’a supplanté, les crèches nous restent sur les bras. Seuls les sapins bios produits en Pologne ou à Taïwan résistent au froid.  

Le spirituel est devenu surnuméraire. L’i-phone irremplaçable. Tu likes ?

Fukushima est un souvenir médiatique inodore et incolore. Tchernobyl appartient à l’histoire et Hiroshima à l’antiquité déjà. Ça turbine sec ici-bas, ça mouline et surchauffe. Tu sens l'odeur de plastique brûlé qui monte vers toi? Les contractions s’accélèrent de ce qui semble être l’enfantement monstrueux d’une planète éventrée. Le nucléaire se fissure sous nos pieds. 2 milliards d’humains boivent une eau saumâtre dans des flaques quand ils en trouvent. Des banksters font et défont des fortunes en un clic ou en perdent tout autant en le doublant. Notre idéal de société est  le casino où se  joue à quitte ou double du blé, de l'orge, nos déchets nucléaires et des microtechniques militaires à dérivés humanitaires. Si tu as le temps, feuillettes le petit livre de Baudoin de Bodinat : « La vie sur terre, réflexion sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes », ou « l’insurrection qui vient »  du comité invisible, j’aimerai bien ton avis là-dessus.

Joyeux anniversaire Christ. Merci pour la liberté laissée. De l’abri de la bergerie à la barbarie programmée, on a fait un sacré bout de chemin dans notre humanité. Y'a de quoi être fier et se taper sur l'épaule. Ne te sens pas obligé de revenir, on se débrouille très bien sans toi ici-bas, pas de soucis. Le pain et le vin de la messe, sont devenus chair et sang pour vrai, pétrin de farine et de larmes, ici, ici et là et là encore. Pas besoin de google earth pour mettre le doigt dessus. Personne pour crier au miracle, alors on baisse la tête et on continue de remplir nos bagnoles de mélasses fossiles. Le patron de la Fédération des Entreprises Romandes exhibe son smartphone, très fier : voilà le sommet auquel notre société est capable d’arriver. Ah bon. Dis, pour ton prochain anniversaire, tu préfères quoi : un cartable blindé, un nouvel abattement fiscal ou un i-phone-6 ?

Joyeux anniversaire Christ. Ne reviens pas trop vite, ici on gère. La croissance ne va pas si mal, on annonce une embellie sur le front des affaires et notre humanité crie par une ouverture franche tirée au botox bordées de dents radioactives : avant nous le déluge, la barbarie est à venir, on saura bien la prendre de vitesse avant qu'il ne soit trop tard.

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