sylvain thévoz

14/12/2012

L'enfant au pistolet de plastique

Papa regarde plus souvent que d’habitude la télévision. Il dit : ce n’est pas possible qu’ils osent faire cela. Tu vois à l’écran des femmes se prendre les mains dans la tête, et des maisons ouvertes comme des fruits trop mûrs, ou comme si l’on avait donné un coup de pied dans un gâteau d’anniversaire. Papa dit : ils bombardent à nouveau Gaza, comme ça.  Tu es sorti jouer dehors. Avec tes amis, vous faites la course, tu tournes au coin de la rue et tu reviens. La télé est toujours allumée, tu vois des hommes qui lèvent des armes, refusent de se faire traiter et écraser comme des vers. Tu vas chercher dans ton petit placard ton petit pistolet de plastique rouge. C’est décidé, toi aussi, tu vas résister.

30 novembre: Fête à la maison ! Papa et maman chantent, ils tapent des mains, ils disent quelque chose de compliqué qui ressemble à : nous sommes reconnus par l’assemblée des nations unies à New-York comme état observateur non-membre, plus rien ne sera comme avant, notre existence comme pays est acquise aux yeux du monde ! C’est un grand jour. Tu ne comprends pas tout. Ta sœur t’explique : l’assemblée générale des nations unies, c’est comme une cour d’école avec tous les enfants dedans.  Hier, on était dedans mais tout le monde faisait comme si on n’y était pas. Maintenant, les autres enfants nous reconnaissent le droit d’y être et de regarder ce qui s’y passe. Fête à la maison, fête dans la rue, dans toute la ville, on crie et on chante. C’est un moment historique. Mais toi tu dis : regarder, c’est bien, mais c’est quand qu’on pourra y jouer pour vrai dans la cour avec les copains ?

A la télévision, un homme avec une barbe embrasse le sol. Papa dit : c’est Meshaal, en exil depuis plus de 25 ans il revient dans notre pays, la Palestine. Il a tendu la main au Fatah, et le Fatah lui tend la main, les palestiniens marchent unis à nouveau, ça tu comprends bien. Papa sourit, maman aussi, même si elle n’a pas oublié les bombes et les morts des semaines passées. Tu sors jouer au foot avec tes amis. Pas de soldats en vue. Quand ils sont là, c’est plus compliqué, ils confisquent parfois le ballon. Un jour ils ont fait boire leur urine à un copain.  Alors, tu as quand même glissé ton pistolet en plastique rouge dans ta ceinture, au cas où...

La rumeur se répand qu’un des 4700 prisonniers palestiniens en Israël est mort suite à une grève de la faim. Les plus grands du quartier, par rage et dégoût sont allés chercher des pierres, les ont lancées en direction des soldats. Trois arrestations. Personne ne sait quand on les reverra, parfois ça prend des années. Ta sœur pleure. Toi aussi. Ils ont emmené ton copain Marwan. 

Papa dit qu’il n’a pas été payé depuis deux mois. Les taxes perçues par Israël et reversée ensuite à l’Autorité Palestinienne sont bloquées. Un projet de colonisation est réactivé. Ils l’appellent E1. Cela veut dire : ne plus pouvoir traverser la rue, être coupé des voisins et priver à terme notre nouvel état d’accès à sa capitale Jérusalem. Tu enrages. Tu connais bien ça quand tu joues, il y a le gros Rachid qui ne supporte pas que tu le dépasses à la course. Quand tu le fais, il te tape toujours dessus. Là c’est pareil. Le gros David se croit tout permis. Et la décision de l’Organisation des Nations Unies ? Et tous les autres enfants alors, ils disent rien ? Tu sors dans la rue pour crier. C’est pas toujours le plus gros qui va l'eeeeeeemporter et tu fermes tes poings.

12 décembre. Ton père se frotte la moustache. A Bagdad la ligue arabe réunie en conférence signe une déclaration commune en faveur des prisonniers arabes et palestiniens en Israël et promet la création d’un fonds de 100 millions pour l’accompagnement des prisonniers à leur sortie. Ce n’est pas cela qui te rendra Marwan plus vite, la liberté n’a pas de prix. Tu te lèves pour demander à papa une partie des millions. Après tout : murs, barbelés, soldats, toi aussi tu vis dans une prison depuis que tu es né.  

13 décembre Tu sors dans la rue. Tu joues avec tes amis aux résistants et à l’agresseur. Tu cours tout droit et le ciel est franc bleu. Et puis ça crie derrière toi et tu lèves la tête, les bras, et tu vois les soldats. Il y a six ou sept pétards qui éclatent puis tu ne sens plus rien, ni tes bras ni tes jambes, rien, et tu voles. Tu vois Marwan, ta sœur, ta maman à la télé et puis plus rien. Tes petites dents touchent le béton en même temps que ton cœur et tout s’éteint

"Hebron fake gun teenager killed. Israeli troops shot dead a palestinian teenager carrying a fake gun near a holy site in the West bank city of hebron" 

Ta sœur ouvre grand  les yeux sur l’écran de son téléphone avant de crier ton nom et courir dans la rue....  

Hébron, Etat de Palestine occupée, 13.12.2012.

09:22 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : palestine, israël, occupation, bds, onu, apartheid | |  Facebook |  Imprimer | | |

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