sylvain thévoz

15/10/2012

Fragile, force de notre Constitution

54,1% de oui contre 46 % de non. Mais surtout 30% seulement de votants parmi les 60% de citoyen-ne-s ayant ce droit dans le canton, si le soulagement et la joie du oui l'emportent, pas de quoi jouer les gros bras. Cette votation a, en partie, divisée la gauche, marquée par des interprétations divergentes du texte. Surtout, la faible adhésion populaire fait peur. Cette votation n'a pas été le plébiscite de LA grande Constitution voulue par toutes et tous, ni un rassemblement populaire autour d'une Constitution rêvée. Malgré cela, ou plutôt, par cela même, ce oui du bout des lèvres, ce oui timide, ce oui du doute, ce oui apparaît comme une opportunité car il ne nous acquitte de rien, ne nous dédouane de rien, ne nous permet pas de nous en remettre pleinement à une constitution toute puissante. Au contraire, il nous contraint, dans un temps d'extrême incertitude, à la participation; dans sa fragilité, il puise sa force.

Si une constitution est le reflet d'une époque, celle-ci l'est parfaitement. Un univers en expansion risque, à un certain stade de son développement, par surplus de matière, l'effondrement. Nous sommes arrivés là. Fin de la croissance, le péril du trou noir est perceptible et rien, ou si peu, ne pourra nous en prémunir. Faut-il désespérer? Céder à la peur? Non. La foi dans la croissance infinie et les institutions pour la porter est terminée. La foi dans le politique omnipotent appartient au passé. Les sauveurs providentiels ont été promus ailleurs. Le salut par l'économie, les frontières, est un salut troué, fictionnel, faillible. Mité, poreux, le tissus social fuit de partout, tant mieux! Tant mieux, car on y voit plus clair, on y voit même au travers, et ce oui de rien du tout au premier round de la lutte oblige à se prendre en main. Il oblige ceux qui n'ont rien fait pour lui à s'engager. Il les met au défi, par effet miroir, car tout reste à négocier, à transcrire en lois, à interpréter, et le peu d'adhésion au projet final montre combien celui-ci sera plastique dans son application même.  

Ceux qui parlaient de la fin des idéologies se sont trompés, ce sont les idéaux qui sont morts. Face à leurs cadavres tièdes, face aux croyances surranées dans les supermen et wonderwomen, deux postures possible. La première, celle du refus du désenchantement et de la dépression; du déni de la fin des idéaux soutenu par la poursuite de boucs émissaires et la construction d'un cocon nostalgique. La deuxième : la mise en oeuvre, dans les failles, les fêlures, les fissures, dans l'imperfection et les débris, au ras du bitume, par petits groupes, par agrégats, d'une cardioplastie citoyenne, celle du rapatriement du pouvoir au niveau de micro-communes, réanimation cardiaque visant à faire refluer le sang du centre vers les périphéries et des périphéries vers le centre à un rythme accéléré. 

Cette nouvelle constitution appelle participation, amendements, et poursuite du travail entrepris. Elle est une mise sous tension et un électrochoc participatif; une prise de conscience que ce oui du doute, de la fragilité est une force. Car plus rien ne nous rassemble autant que les fragilités et les failles. Notre lot commun est d'être devant le gouffre, et notre fierté sera d'y être pleinement, dans la fragilité des démembrements, des éboulements, et de la perte. Sombre? Non. Car désormais, le défi, à partir de là, c'est de faire société, communauté, dans la lucidité nue que les seuls pouvoirs qui nous sauveront seront ceux que nous serons capables de nous octroyer, de défendre et de supporter contre toutes tentations idéalisantes ou totalisantes, de repli sur soi. 

01:38 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle constitution, participations citoyenne, idéeaux | |  Facebook |  Imprimer | | |

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