sylvain thévoz

29/06/2012

Christian Bernard poète

Dans l'arrière-cour de la librairie du Parnasse, devant les garages, un espace en pente avec les bécosses (back-house) d'un restaurant Maroccain, les odeurs de friture et les premiers klaxons du match de foot qui va commencer. Allemagne-Italie au menu ce soir. Radios, télés allumées, cliquètements des cuisines. Il y a des gens, une vingtaine, des chaises en bois alignées (6 rangées) et Christian B. qui vient pour lire son recueil, cinquante sonnets publiés aux éditions Sitaudis. A ses côtés un homme qui, ça se sent, le connaît bien -pourrait être son demi frère - va l'obliger à aller plus loin que ce qu'il dit, révèler un peu de l'armature, architecture du poème. Peut-être est-il aussi là pour le protéger?


CB je ne le connais pas. Un tout petit un peu l'homme public et de loin l'oeuvre littéraire disséminée entre le net et des fragments. Et là: 50 sonnets comme 50 osselets, dans la main. Il nomme Jacques Roubaud, Cros, Ducret -name dropping?- No. Mallarmé, lit du Bellay. Il en fait trop? Il dit: le sonnet est la forme poétique contemporaine. Au fond de la cour, on n'entend pas tout ce qu'il dit, faute à la rue, aux bus qui stoppent : trois minutes immobiles, ça hache au gaz les poèmes. De lui, on voit toujours les lèvres bouger et sa main scande le rythme. Une femme croise et décroise ses jambes, sonnet par-ci sonnet par-là, roupie de cent sonnets; forme brève qui correspond aux vies sollicitées, forme disponible et increvable, il dit. Buffet de tapenade, de vin blanc et de viande séchée. On voudrait un linge glacée pour se mouiller le front. On ne demande rien. Une femme à la fenêtre ne peut entendre ce qui se dit quatre étage plus bas, mais elle observe. Pour sûr, elle voit. C'est la Sicile à la Terrassière.

Titre du recueil: petite forme. Cela vient de la musique, est issu d'une petitesse, des limites, il dit. 14 vers, c'est peu de choses, mais ça permet tout juste de faire tenir le monde dans la paume d'une main. Les joueurs de football, les grands balèzes et les petits au crâne rasé sont maintenant sur le terrain. Hymne national là-bas, bégaiement ici : début de la rime, il dit. Forme pudique du spleen. Il s'excuse de lire encore. Il a peur de trop en dire, ou alors de manquer à quelque chose, de devenir un cabotin; prendre la couleur des cacahuètes et des bières d'avant-match?

Il est solide sur son terrain. Dans sa fragilité, son livre a deux entrées, deux portes à tourniquet. L'une place les poèmes par ordre alphabétique, l'autre par ordre chronologique. Il a triché -mais ni dopage ni tirage de maillot, non- changeant les alphabets des titres de ses poèmes pour les faire entrer dans l'ordre qu'il souhaitait. On va ainsi de Chapeau à Zibeline dans un sens et du 31 juillet 2005 au 12 décembre 2011 dans l'autre. L'homme est sensible, il est malin.

Il dit: j'écris le matin, en arrivant au musée entre 8h15 et 8h45 comme pour me protéger des avalanches de la vie courante, comme une incantation, un viatique. Il part de photos, de visions, d'articles, d'un petit kit de survie ramassé dans la rue, dans des bouches, la nuit. Il dit encore: nous avons peu de remparts contre l'insupportable. Seulement l'ironie, l'humour, et surtout la poésie. C'est peu mais c'est énorme. Une femme traverse l'espace pour aller chercher sa voiture. Claquement de portières. Citroën jaune citron, CF 974-453-AL la plaque, française. Elle fait demi-tour sur la petite place. Il a suspendu sa lecture, laisse encore aussi passer un bus.

L.M hospitalisée: elle est tombée / de son lit Elle est aussi poursuivie/ par son mari et son garde du corps / pour blessure avec viols (ou viols/ avec blessures?) Comment t'as fait? / T'as bouffé leurs deux bites en même / temps ? Fistfucké leurs cervelets? Ô / Liza lazy crazy Liza ils te sont tombés / dessus te salopent vont tirer tout ton/ fric-Dur d'être dingue aujourd'hui / lady Liza it's late it's blizzard Minelli / Je t'imagine en cure de sommeil repro / longée depuis des mois Surtout ne pas / rouvrir les yeux ne pas rouvrir les yeux

Un bus, un autre, encore, moteur ronronnant. Une femme dit: "tu vois, on dit qu'il n'y a jamais de bus, mais finalement il y a en a beaucoup plus qu'on ne le croit". Les poèmes ont fait leur job, et le poète le sien, ils ont changé notre regard sur le monde.

08:52 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, lecture, librairie le parnasse | |  Facebook |  Imprimer | | |

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