sylvain thévoz

16/06/2012

Lettre ouverte aux faux-derches (de la municipalité de Lausanne)

Cher collège de la municipalité de Lausanne. Dans votre contre-projet à l'initiative populaire du Parti libéral Radical "Stop à la mendicité par métier"  de janvier 2011 rendu publique cette semaine, vous incarnez parfaitement la posture des faux-derches. Je m'explique. Dans votre contre-projet hypocritement appelé "restreindre la mendicité sans criminaliser la pauvreté", de 27 pages, vous vous proposez non pas d'interdire la mendicité mais d'en limiter la pratique. Les mendiants, je vous cite: "n'auront ainsi plus le droit de prendre à partie les passants, de s'accompagner de mineurs et d'être insistants envers la population. Il leur sera également interdit de se poster à certains endroits considérés comme délicats: où la manipulation d'argent peut induire un certain sentiment d'insécurité (marchés, proximité des horodateurs, des distributeurs d'argent ou des arrêts de transports public, etc., );  où les passants souhaitent de la quiétude (parcs publics, place de jeux, cimetière, lieux de culte -ben ouais, faut pas déranger les croyants avec la misère quand ils sortent de prière- etc.,) ; où le libre accès aux domaines publics et privé est freiné par la présence des mendiants (débarcadère, quais, commerces, administrations publiques, musées, à l'intérieur des magasins, commerces, cinémas, ainsi qu'à moins de 5 mètres de leurs entrées respectives et sur les terrasses, etc., )" On appréciera à sa juste valeur les etc., qui jalonnent votre texte et étendent indéfiniment l'extension de l'interdiction. Comme si celle-ci n'était pas déjà suffisamment exhaustive, ne laissant aux mendiants que les pissotières et les banlieues désertes pour faire appel à la solidarité de leur prochain. Vous correspondez, en cela, à la définition des faux-derches, car vous barrez l'usage public aux mendiants tout en jurant vos grands Dieux de ne pas vouloir bannir la mendicité. Ce n'est donc pas un contre-projet que le vôtre mais le projet affiné, prolongé, de la droite que vous proposez et vous retirez aux personnes démunies l'exercice d'un des droits humains le plus nu: celui de solliciter autrui pour obtenir librement son aide.

 


On appréciera aussi votre volonté de ne pas faire, dites-vous, comme à Genève, une loi qui interdise la mendicité. Vous regardez donc le bout du lac avec hauteur, mais vous faites pire, car les distinctions d'espaces que vous composez distingue des lieux protégés pour les citoyens qui ne veulent pas voir la misère et des espaces pour les pauvres qui n'ont plus accès à la solidarité des citoyens. Vous faites donc de la ségrégation sans le dire. Vous voulez, comme des puritains du social, distinguer entre mendicité active et mendicité passive; comme d'autres le font pour la prostitution. Mais comment allez-vous mesurer vos 5mètres de zones d'interdiction? En donnant des mètres-étalons à vos policiers? Vous allez compter les pas pour distinguer les classes sociales; chinoiser sur l'interprétation de lieux, des espaces? Dites, un grand jardin, c'est un parc ou pas?

Vous prétendez vouloir "maîtriser la mendicité", en parlant d'opportunité et de proportionnalité; mais dans les faits, vous faites basculer la répression de la mendicité dans l'arbitraire le plus pur (et dur). Or, en terme de mendicité, c'est tout ou rien. On l'accepte ou on la bannit. On lutte contre la pauvreté ou contre les pauvres. N'ayant pas ce courage politique de défendre un contre-projet qui explique en quoi la mendicité est le dernier recours de populations précarisées, un droit humain inaliénable, vous avez choisi l'interdiction, sans même esquisser l'ébauche d'une proposition sur la manière de sortir les gens de cette pauvreté qui les conduit à la mendicité.

Vous auriez pu reprendre les conclusions du rapport de messieurs Tabin et Knüssel de l'université de lausanne et de l'école d'études sociales et pédagogiques sur la mendicité rrom avec ou sans enfants. Mais vous avez préféré contourner l'obstacle et refusé de parler directement des roms si ce n'est en ajoutant un peu de beurre à la fin de votre contre-projet en promettant de soutenir à hauteur de 100'000 francs par année de 2013 à 2016 un projet de Terre des Hommes pour améliorer l'accès à l'école et l'intégration des enfants de la province de Dolj en Roumanie. Vous avez choisi de faire l'aumône loin de chez vous pour dédouaner votre conscience de la réprimer ici.

Le journal Cités (l'équivalent du GHI genevois) ne s'y est pas trompé, entrant dans la brèche en vomissant un édito qui annonce que la politique actuelle "irrite aujourd'hui bon nombre de Lausannois, lassés de subir l'extrême misère des ces familles roms". Car oui, aujourd'hui, la misère d'autrui, on la subit, et le miséreux est prié d'aller mendier ailleurs. En choisissant de protéger comme de vieux curés paternaliste, la population des nuisances de la misère, et acceptant de fait l'indécence des inégalités sociales constitutives de l'ordre social, vous avez fait preuve de votre volonté de répression sans même l'assumer.

Je vous souhaite, avant les débats de l'automne au parlement municipal, où sera traité le projet et contre-projet (tous deux interdisant de fait la mendicité) de joyeuses vacances et un très bon délassement loin de la misère de la mendicité et les prises de tête que cela a dû vous occasionner. Mais avant de terminer ce billet d'humeur, encore un mot. Vous avez cru bon, afin de faciliter les relations avec les mendiants, de prévoir dans votre projet de nommer un policier en tant que médiateur entre les autorités et la communauté rom. En cela, vous faites la preuve que la misère sociale, à Lausanne, dans l'espace public, est avant tout une tâche de police.

Copie à: Messieurs D.Brélaz, O.Tosato, M.Vuilleumier, G.Junod, O.Français, J-Y Pidoux. Madame F.Germond.

18:58 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mendicité, rom, genève, lausanne | |  Facebook |  Imprimer | | |

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