sylvain thévoz

27/05/2012

Bistrots dans la boîte

barbeles_prairie06_small.jpgAh qu'elles étaient belles les terrasses de la rue Ecole de Médecine. On pouvait passer de l'une à l'autre, se héler, s'appeler, se faire un chemin dans un agencement de chaises aléatoires. Surtout, chaque terrasse avait son style, son type, exprimait l'identité de son café. La terrasse de la ferblanterie, ce n'était pas la terrasse du café du Lys, qui n'était pas celle du café Sud, ni d'aucuns troquets environnants. Avant? C'était? Oui, car c'est terminé tout ça. Désormais, des parois de plexiglas entourent chaque terrassse, délimitent au cordeau les frontières de chacune. C'est propre en ordre, tip top bien rangé. Pour l'ouverture, on repassera, c'est chacun dans sa boîte maintenant, même en plein air.


Il n'y a pas si longtemps, les terrasses se prélassaient, elles n'étaient pas encadrées par des structures métalliques, l'espace était ouvert. On confondait les terrasses, on pouvait glisser d'une table à l'autre, on allait du Lys à la Ferblanterie en se hélant, s'interpellant d'une terrasse à l'autre, zigzaguant entre deux tables. Il s'y passait des choses, il y avait des possibles, de l'inattendu, de l'incontrôlé et du créatif dans cette succession de terrasses le long de la rue école de Médecine. Visuellement, surtout, ça avait une tout autre gueule. Désomais, l'open space, c'est pour les bureaux. En plein air la mode est aux cloisonnements.

Pour boire un jus sur une terrasse, faut maintenant montrer patte blanche, faut pas confondre, pas que l'on puisse mordre sur l'espace, dé-border, ou que même l'espace puisse empiéter sur la terrasse. Là où c'est ouvert on ferme, et là où c'est fermé, on code. Voilà, c'est bien délimité, chacun dans sa boîte. Du coup, l'exclusion se marque dans l'espace public même. Il y a celles et ceux qui en sont: dedans, et ceux qui n'en sont plus: dehors. Et d'ailleurs, ceux du dehors du dehors se retrouvent en général bien vite en dedans (Champ-Dollon). (Et, il y a aussi ceux qui s'enferment chez eux, par peur d'être dehors, ou d'être rejeté par ceux du dedans, mais ça c'est encore une autre question).

Le bistrot était un lieu mixte, un lieu de mélange social. L'est-il encore? Il devient lui aussi un lieu de séparation, du triomphe des classes sociales  (n'entre pas qui veut dans un bar à vins, le dress code et le tarif sont implacables). Le service de la sécurité et de l'espace public de Monsieur Maudet en régulant à l'extrême l'espace public en fait un espace, de fait, privé, payant, et le citoyen, au nom de la bonne gestion de l'espace public s'en voit limiter l'usage qu'il peut en avoir, restreindre l'accès. La division entre l'espace public et privé, au sein même de l'espace public est accomplie. Le domaine public qui était, par définition, celui du citoyen, devient avant tout celui de l'Etat.

Plus rien ne distingue une terrasse d'une autre quand on leur met à toutes le même emballage. Uniformiser, lisser, rendre identique, retirer des identités, en créer des fictives, voilà le travail du fer, du plexiglas, des vaubans. On pense à Lucky Luke, à la bande dessinée "des barbelés sur la prairie", le temps des ouvertures est menacé. Désormais, les barbelés sont numériques et les frontières en plexi'. On croit que l'on peut passer, mais non, on se heurte à une frontière, insidieuse, virtuelle ou bétonnée, mais réelle dans tous les cas.

Le contrôle social s'exerce puissamment dans le fait de cadrer jusqu'aux moments de détente et de fête. Le contrôle social s'exerce en limitant le droit de manifester, en privatisant l'espace public. Au Québec aujourd'hui, la restriction d'accès à l'espace public est une démonstration des lois que le pouvoir fait voter (tout comme  à Genève, en Russie, en Azerbaïdjan) pour limiter l'accès du public à son propre espace. Le fait que l'espace public devienne de plus en plus dévolu à une gestion de flux et à une gestion sécuritaire des masses soulève une question: à qui appartient l'espace public. Au pouvoir gestionnaire ou à ceux qui l'utilisent, le louent, les citoyens?

Pour les nostalgiques des vieux bistrots, ils pourront toujours écouter la chanson de Brassens (http://www.youtube.com/watch?v=UaFclY4FEI4) et retrouver l'ivresse des bistrots d'antan. Pour les vivants d'aujourd'hui qui veulent déplacer les barrières, ils peuvent s'engager en vue des élections du 17 juin prochain au Conseil d'Etat, afin que Genève ne soit pas mise sous cloche, et que ses habitants puissent toujours, dans l'espace public, se sentir chez eux.

11:14 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terrasses, espace public, contrôle social | |  Facebook |  Imprimer | | |

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