sylvain thévoz

27/04/2012

Creuser les tombes fleurir Facebook

Avant on fleurissait les tombes, maintenant on fleurit Facebook. Michel Chevrolet a vécu une vie médiatique, son deuil l'est extrêmement. Pourtant, sa disparition a été solitaire, de nuit, ce qui accentue la déflagration et le choc d'une disparition insensée. Est-ce pour comprendre, encore, mettre des mots, dire sa peine, communier? Son mur Facebook se remplit de témoignages, de déclarations alors qu’il n’est plus là. Pince moi, je rêve, est-ce bien réel? Il est vraiment/bien mort? Facebook rend l'absent proche et les proches un peu absents, mais la mort, c'est un cran en dessus. C'est le deuil en direct, la catharsis médiatique mais à vide, presque un délire. Mais dis, dans le réel, on y entre quand?


J'écris ces lignes avec réticence. Des mots comme pudeur, décence, retenue, intimité, me viennent à l’esprit. On ne joue pas avec la mort, ni avec les émotions des vivants. Il y a là quelque chose de sacré, de mystérieux, du respect dû aux morts, aux vivants ; à la famille, qui se voit peut-être déposséder de son deuil, de son mort par tout un chacun. Pourtant, c’est une mort médiatique, publique. Elle nous concerne donc, de près ou de loin...

La mort, la tenue à distance, la grande absente, celle que l’on n’invite pas, que l’on refoule, explose en plein jour. Elle surgit par celui qui avait peut-être le plus de vie, d’envies. Alors on veut savoir, connaître, dire: "Moi aussi je l'ai connu, j'ai aussi bu une bière ici et là, avec lui." A ce moment là, j’étais avec lui, là, bien vivant. Tristesse et colère se mêlent. Mais colère contre qui, tristesse pour quoi ?

J'ai été touché de voir au pied de l'immeuble de Michel quelques fleurs et des bougies posées au sol. Besoin de gestes simples, de mots, de présence au moment de la disparition, pour croire vraiment ; appréhender la disparition, digérer. Il y a l'insupportable compte à rebours que l'on fait en visitant sa page Facebook : une nuit avant, un jour avant…. après. Michel a disparu, mais le profil virtuel demeure. Il est plein de vie encore, mais la vie n'est plus là. Ne reste-t-il que cela auquel se reprendre : murs/ photos/ profils. Qui osera « liker » cela ? Et pourtant, ça « like ». Indécence ? Morbidité? 

Et puis surgit l'angoisse de se dire : jusqu'où cela ira? Qui mettra le cercueil sur sa page Facebook, qui l'enterrement? Qui médiatisera quoi et jusqu'où, et comment? Qu'est-ce qui, dans ces élans est un hommage à la mémoire, ou ressemble presque à sa profanation ? Certes l’homme était publique, extrêmement médiatique. Mais sa mort doit-elle l'être aussi? Cela regarde qui de la manière dont il est mort, et de quoi ? Réalité, virtualité, fantasme se mêlent.

Les rituels aident à dire l'indicible, la mort. Facebook, aujourd'hui, c’est ça notre nouveau rituel ? Le nouveau columbarium où l'on communie? Communier dans la mort avec les vivants. Communiquer pour le mort en vivant. Pressez Enter. Tout ce qui est encore ajouté sur les pages internet ajoute à l'absence et au manque. Cela fait comme une caisse de résonnance grotesque et démesurée, et creuse encore plus le décalage entre vie et mort. Michel n'est plus là, Facebook le sera toujours. C’est le totem que l’on investit. Il porte maintenant nos amours, nos morts, nos mémoires, notre nouveau rituel. C’est notre livret de famille, notre album de photo, notre tombe. Notre nouveau sanctuaire ?

Il y a quelque chose de cannibale dans cette appropriation par chacun d'une part de cet homme, par la dévoration du personnage publique, où intimité, intérieur, extérieur, vide et absence se confondent. Il y a aussi quelque chose de touchant dans les témoignages, les élans, les traces du passé rapportées qui composent un visage. Un visage disparu. On croit que l'on va pouvoir recomposer une image, un personnage, l'absent. Pourtant, c'est brisé, c'est cassé, c'est mort.

L'absence ne signifie pas qu'il n'y a plus rien, elle dit que le virtuel n'est plus le meilleur moyen pour se lier à l'absent, que pour penser, se lier à ce qui demeure de celui qui est mort mais continue d'être présent, le virtuel est insuffisant. Michel a établi à son corps défendant un nouveau mode de communication. Il va falloir que chacun trouve maintenant le bon canal pour se connecter à lui désormais. Facebook ne sert que les vivants, plus les morts. Il ne raconte qu'un pan de vie, mais s'arrête au seuil de l'invisible. Michel a pris un nouveau medium, il a un temps d’avance, et il va falloir se dépatouiller avec les fils de sa disparition pour trouver la fréquence afin de communiquer avec lui. Maintenant : éteindre l’ordinateur, tirer la prise.

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