sylvain thévoz

01/04/2012

Bordel d'Etat

lectureetvierge 044.jpgJuguler les tensions, pénaliser les petites transgressions, réduire les espaces d'expression et de manifestation, filmer, ficher le quotidien, criminaliser les mendiants, soumettre au contrôle social via facebook et internet l'intime, foutu programme. Pas étonnant que la marmite sociale, de plus en plus serrée, se fêle dans des passages à l'actes incontrôlés et que la dépression guette. Pourquoi alors ne pas prendre le contre-pied et soulever le couvercle pour donner libre cours aux pulsions et aux expressions profondes dans un espace aménagé pour cela dans la cité de Calvin? C'est le bordel à l'Etat? Exigeons de ce dernier qu'il y fasse participer la population en créant un bordel d'Etat. L'Etat a toujours eu pour fonction de contrôler les conduites de ses citoyen-ne-s, il s'est échiné à employer la contrainte et la force, et s'il s'adonnait un peu plus au plaisir? Pour le bien de tous et toutes, le bordel d'Etat est l'avenir du bordel à l'Etat.


Payer des impôts? Pour quelles prestations ? Des logements: si peu. Des soins hospitaliers: trois vitesses au moins. De la mobilité? des bouchons, et l'inextricable toile des TPG refermée sur nous. Une sécurité? plus ou en parle, moins on sait ce que c'est. La recherche des boucs émissaires? Dans la bible (Lévitique 16,3), deux boucs sont pris, un est placé devant l'éternel et sacrifié, l'autre relâché dans le désert pour Azazel portant les péchés. Pourquoi ne pas s'adonner un peu plus aux péchés (mieux choisir et valoriser son bouc émissaire donc) et en jouir? Assez de néo-protestantisme big-brotherien, il est urgent qu'un populisme du désir et du plaisir voie le jour dans le ventre de Calvin et qu'un lieu soit instauré pour l'accouchement initial.

Revisitant la vieille idée de Sade et de Nicolas Edmée Restif de de la Bretonne, nous proposons donc de ressusciter le bordel d'Etat. A ce jour, un seul bordel d'Etat et la promiscuité des 7 en fait un bordel intime où le citoyen, la citoyenne, ne peuvent prétendre prendre leur pied qu'en voyeur, ou lorsque l'un de ses membres s'oublie en boîte de nuit. A part ça, au bordel d'Etat, tout demeure bien étanche, on sait juste que... c'est le bordel. DSK a pourtant mis sous les projecteurs ce qui est dans l'air du temps: l'intime, le privé, le public sont intimemement confondus aujourd'hui; les limites entre expression, transgression, oubli de soi ou découverte, ne sont plus claires. A tel point que de nombreux passages à l'acte semblent être des tentatives de vérification des limites, des espaces, voire de consolidation de ces derniers. Et la loi sanctionne aveuglément dans un grand étonnement ou des cris d'orfraie.

Les vieilles barrières du privé et du public, les clotûres des genres ne sont plus bien gardées (par qui le seraient-elles, l'Eglise? l'Etat? la Police? On n'y croit plus. L'avènement des nouvelles technologies fait du salon un bureau, du train un salon, de son ordinateur un poste de commande et de sa chambre un scène mondialement visitée; du politique une scène intime et d'actes intimes des manifestations politiques. Alors, bouleversements des libidos, des émotions, des désirs; instabilités des formes "traditionnelles" de faire couple, famille, société même. Bienvenue dans l'ère Queer et utra-pulsionnelle du turbo-capitalisme, pour lequel les structures sociales d'hier et les appels des conservateurs à un retour aux valeurs sonnent comme des pets dans l'eau. N'avons-nous le choix qu'entre implosion ou explosion? Il ne s'agit pourtant pas de retourner à hier, mais de reprendre les vieilles casseroles pour cuisiner à la sauce nouvelle une tambouille sociale appétissante. Maelström mmmmh des catégories sociales sssshhhh avec une contrainte de cuison sans recettes. Qui seront les cuisiniers, les cuisinières? - Le peuple, le seul qui se soucie de ce qu'on lui met dans l'assiette, parce que c'est lui qui le mange. Ou alors il se fera cuisiner lui même.

Plébiscite, pétition, référendum pour un bordel d'Etat donc. Un lieu? La caserne des Vernets semble parfaitement approprié. Seconde vie d'un lieu d'éducation martiale. En faire un lieu d'expression et de plaisir, de débridage pour la bonne conduite en société sera la poursuite naturelle et gauchie d'une vieille tradition. La compagnie des vieux grenadiers sera évidemment invitée VIP dans ces murs. La manière? Tout-e résidant-e sur territoire genevois, avec papiers de résidance ou non, aura 7 bons d'entrée pour le bordel d'Etat. La dimension de lupanar du lieu n'aura échappé à personne, sa singularité non plus. Y entre-t-on masqué ? Il se peut que la République ne soit pas prête au dévoilement intégral de l'intime dans un lieu public et de la publicisation de l'intime dans un cadre public. Allez: masques pour tout le monde! Cela permettra à quelques revenant-e-s de s'immiscer en catimini. Les travailleurs et travailleuses du lieu? Trié-e-s sur le volet, faisant immédiatement partie de la fonction publique. Pour sûr, cela crééra de l'emploi - ahhhh enfin prendre son pied au boulot!- Et certain, les député-e-s voteront les budgets (sauf les pisse-froids bien entendus) car ils en seront aussi, pour une fois, les principaux bénéficiaires. Plus besoin de se jeter des verres d'eau à la figure quand on peut aller au bordel d'Etat décharger ses pulsions. Doit-on installer des caméras filmant en continu? Cela pourrait être une manière de rentabiliser le lieu en en vendant les droits, mais cela semble a-priori contraire à la dimension cathartique et de thérapie sociale de l'espace. A voir. L'Etat a toujours eu pour fonction de contrôler les conduites et gérer les flux de ses citoyen-ne-s; le faire par la police et la contrainte appartenait au XXe siècle. Le XXIe pharmaco-pornographique (merci Beatriz Preciado) sera celui de l'accompagnement du désir et des pulsions avec l'Etat, au risque de sa disparition. Si l'Etat ne parvient pas à partager son bordel, ses plaisirs, ses richesses avec ses citoyen-ne-s, qu'il disparaisse. Après le "jouir sans entraves" des années septante, nous voilà aujourd'hui condamnés au "Jouir de l'Etat", étant entendu qu'il doit maintenant y mettre un peu plus du sien... pour nous faire plaisir.

 

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