sylvain thévoz

17/11/2011

Culture du vulnérable

copacabana rue..jpgSelon le Centre social protestant, il y a en Suisse 800'000 personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté, alors que notre pays compte 234'000 millionnaires. L’exclu alors fait de sa transparence un voile.  L’exclu fait de son exclusion un cri, un paysage intérieur. Un poing d’interrogation. L’exclu : jeune, femme, rom, suisse, et qu'est-ce qu'on en a à foutre de son étiquette puisque c'est sa condition humaine dégradée qui choque, déplace par sa présence l’inclus, celui qui se veut « in », se pense « in ». L’exclu parvient –puissance du faible- à faire douter ou plutôt re-douter l’inclus  - à son insu même- de la place qu’il occupe ou plutôt, de la place qu’il occupait avant de croiser le regard de celui qui lui signifie, miroir formant, la place qu’il occupera peut-être demain. La place du soir : « out ». Exclu, à son tour. Relégué.


Les "temps" sont durs. Alors, oui, il faut prendre la pauvreté en amont avant qu'elle ne devienne trop précaire. Prendre la pauvreté avant qu’elle ne soit précarité, c’est une bonne intuition, mais comment mettre à jour cette pré-précarité ? Il faudra commencer à faire sans le trop pour pouvoir finir par faire avec peu : une culture de la vulnérabilité du fraiement et de la possibilité du basculement sans que cela implique la perte définitive. Mais, aux limites de l’intelligibilité, une question : l’exclu commence-t-il à être audible ou se courbe-t-il à se dissimuler, à faire de la transparence son voile et de son ultra-transparence une ultra-protection ? L’être est toujours autre, toujours ailleurs. Il ne rentre plus dans les bars, il ne va plus au restaurant, il ignore les spectacles, on ne le voit plus, il s'invibilise. De pauvre, il est devenu exclu, imperceptiblement. Et l'on ignore, finalement, ce qui est derrière ce voile, si ce n'est via des restes, des fragments, la possibilité de reconstitution tardive qu'offre l’après-coup. Mais c'est toujours l’après-coup. Ce n'est pas parce que la violence est douce qu'elle n'est pas violence. Un viol économique, à répétition.

Passer dans l’essentiel, c’est passer par l’exclusion. Cela implique un sacrifice, de soi, d’une partie en tous les cas. Sacrifice des possibles et de soi à l’essentiel. Ce qui est à la fois une beauté et un scandale, une petite mort aussi. En effet, il y a des codes, des conduites à respecter, des passeports à posséder, et des limites à ne pas transgresser. Sinon on risque, comme l’écrivait Gilles Deleuze, d’être sorti de ses agencements, être déterritorialisé, et alors, bienvenue dans le règne de la loque. C’est la déchéance, l’émergence d’un devenir déboussolé, mal assorti, dans une langue qui disparaît, se tait ou délire, mais continue pourtant de se raconter dans le corps. Le corps ne s'efface pas. Les champs se confondent.

Il y a des lieux où advenir dans sa singularité et sa différence.
Il y a des lieux pour la mimer, la miner.
Il y a des lieux pour trouver abri, d’autres pour le perdre. Des lieux aussi pour ne pas le faire mais demeurer en quelque sorte en rétention de soi-même, sur ses gardes, celui de son devenir et à la limite d’explorer la perméabilité de ses gonds, pour ne pas ni y éventer ses possibles ni éventrer ses gestations.

C’est un replis dans la honte, la disparition à soi-même hors des cadres, dans les limbes d'un manque de...

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