21/08/2016

Heureux ou pas, Europa

Pas l'Europe économique[1], l'Europe politique, pas l’Europe technocratique, l’Europe mécanique, pas l’Europe des clics, du toc du fric. Pas l’Europe forteresse, des cimetières marins, cales sèches. Pas l’Europe des bourses, des blocs, des pieds d’argile avec jolies baskets, des bunkers et frontières. Pas l’Europe sans fenêtres, sans passe partout. Pas l’Europe des routes barrées, barbelés et centres de tri, sans champs de luzerne et de blé. Pas l’Europe des lieux de rétention, des satellites sans soleils, des usines de viande, de la jungle de Calais, et au cœur : plus rien.[2]

Pas l’Europe des pinèdes coupées, des vallées sans issues, des chiens à trois pattes, des lignes à grande vitesse, des rondins retournés. Pas l’Europe sans antennes mystiques, sans tiges souples et bourgeons. Pas d’Europe sans horizon, pas d’horizon sans ascendance, pas d’ascendance sans recueillement. Pas d’Europe sans désir commun, pas de désir sans amour, pas de lumière sans regard intérieur. Pas l’Europe du néant, sans base ou sommet, balançoires libres.    

Pas l’Europe des cœurs cuits. Pas l’Europe des mineurs sans accompagnants, des docteurs qui font le ménage, des ménagères abusées. Pas l’Europe centralisée, aux étoiles effilées, aux étoles étourdies, sans Erri De Luca. Pas l’Europe des écrans, des oiseaux nucléaires, des graphiques abstraits.

Pas l’Europe fin de siècle, négationniste, du c’était mieux avant, maintenant on retourne en arrière. Pas l’Europe du reflux. Pas l’Europe néocoloniale, style 2035 qui répète cent ans après, du balais.

Pas l’Europe suprématiste, neurasthénique, sexiste. Pas l’Europe lepéniste, capitaliste, productiviste. Pas l’Europe antisémite, islamophobe, raciste, de l’inimité et du repli. Pas l’Europe matérialiste et brutale, nationaliste, du bug du rot de l’UDC, de la colique, à la presse anémique.

Pas l’Europe qui bégaie. Pas l’Europe militaire, va-t-en guerre donc ailleurs, aux œillères, effrayée, épileptique. Pas l’Europe des tiques, de la meute et mimétiste, des hamsters, des ghettos.

Pas l’Europe de la bouffe lyophilisée, des cartons renversés, des abattoirs glauques, des centres commerciaux et des gares de triage : casinos et cloisonnements. Pas l’Europe qui répète et s’enraie. Pas d’Europe sans ciel bleu, sans merles et guirlandes. Pas d’Europe sans heureux, pas d’heureux sans Europa, pas d’Europe sans changement de rythme, sans Char ou Eluard. Pas d’Europe sans poésie, sans rêve et nuits fleuries, sans graines et sans semis, sans Pavese Pessoa Pasolini, sans héritage ou futur. Pas d’Europe au présent, sans le souffle, amis.


Pour l’Europe du oui, de l’esprit et du cœur. Pour l’Europe du rythme inspiré, du partage et du risque naïf. Pour la gentillesse puissante, la tendresse des bêtes, les cadenas ouverts.

Pour le sel sous les pieds, pour l’huile dans les paumes, le don sans partage. Pour l’Europe des paroles sensibles, des murmures à l’accueil, l’Europe des livres, des bibles, des Corans, des rouleaux de méditation et portes ouvertes.

Pour l’Europe d'Ernst Bloch, colorée et métisse. Pour l’Europe des lynx, des abeilles et des ours. Pour l’Europe de la ruche, humaniste. Pour l’Europe créative qui débute au pollen, à la craie. Pour l’Europe de l’amour, des ermites, du silence, des refuges et des ponts.

Pour l’Europe passionnelle, sensuelle. Pour Europa ou pas, la large joie. Pour le cri primal, les sangles levées et la bride abattue, l’Europe échevelée.

Pour l’Europe des chamois sur la neige, des cairns et cailloux retournés. Pour l’Europe des bisses, des racines et des sèves, des saisons et poussées, des épis et brioches braisées.

Pour l’Europe des levains, des matsoths et kebbés, des ressources et des fleuves. Pour l’Europe solidaire, pour l’union des clochers, minarets, synagogues et cabanes hauts perchés.

Pour l’Europe communion, au respect de chaque nom.

Pour l’Europe solaire, ceintures en peau de bête, bras-dessus bras-dessous et bals musette. Pour l’Europe des mies de pain, des mains nues, des hérons cendrés, du refrain des marées. Pour l’Europe de l’intranquille et du chant, du ressac des courants, du désir de chêne.

Pour l’Europe du risque, du souffle et du troc. Pour l’Europe des braises, du braille et des guides. Pour les pièces retournées, la mendicité large et l’échange des fous. Pour le bonheur simple.

Pas d’Europe sans ciel bleu, sans merles ni guirlandes. Pas d’Europe sans heureux, pas d’heureux sans Europa, pas d’Europe sans changement de rythme, sans Char ou Eluard. Pas d’Europe sans poésie, sans rêve et nuits fleuries, sans graines et sans semis, sans Pavese Pessoa Pasolini, sans héritage ou futur.

Pas d’Europe au présent, sans le souffle, amis.

                                                  

                                                                                                    Sylvain Thévoz

 

[1] Texte paru dans  :Parler de l'Europe, en Suisse. Un projet de Art et Politique. Avec une mosaïque de contributions. Pour la Romandie : Heike Fiedler, Daniel de Roulet, Marina Skalova, Antonio Rodriguez, Silvia Ricci Lempen, Max Lobe, Eugene, etc.

http://marignano.ch/pagina.php?1,0,0,0,2016

 

[2]Zbigniew Preisner, Song for the unification of Europe

https://www.youtube.com/watch?v=gBcwcMFNvsA

 

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11/08/2016

La peur est mauvaise conseillère

 

La peur est mauvaise conseillère. Elle provoque des réactions excessives et coûteuses. Voilà des blocs de béton sur la route. Eh quoi ? Si un hélico vient à foncer du ciel sur des gens en Allemagne, on vivra sous filet ou sous verre, histoire de protéger nos vies ? Jusqu'où faudra-t-il aller dans la réaction, avec des mesures de police et de contrôle toujours plus démonstratives?

 

Les terrorisants sont en train de gagner la bataille des esprits, et d'obliger, avec des moyens rudimentaires, certains de nos dirigeants à faire de la surenchère médiatique, au détriment de nos libertés, et à mettre en péril ce qui fonde nos démocraties: le droit et la justice, au profit d'opérations de communication ou de soin de l'audimat.  

 

Vous voulez prévenir des attentats? Faites advenir la justice sociale

Chaque précieuse vie mérite complète sécurité et attention.

Quelle justice alors pour les 4’000 migrants ayant perdu la leur lorsque les rafiots dans lesquels ils ont pris place ont coulé dans la Méditerranée? Cela sans que grand monde, réellement s’en soucie, ou alors philosophiquement, charitablement, virtuellement, voire, à l’inverse, en regardant d’autant plus de travers ceux qui y ont survécu, durcissant l’asile, avec des foyers toujours également sous-dotés et des politiques discriminatoires plus sévères.

Comment ne pas citer l'exemple de ce camp au sud du Tessin, où se trouvent actuellement des personnes s'étant vues dénier le droit de déposer l'asile en Suisse, étant refoulées en toute illégalité avec confiscation de leurs papiers à la clé, alors que leur famille se trouvait dans la Confédération ou qu'ils souhaitaient traverser notre pays pour en rejoindre un autre.[1] Ne pensez-vous pas que l'on fabrique là des bombes sociales ? Qui en sont les artificiers ?

Il serait bon d’avoir une vision plus large de « la sécurité » que celle consistant à placer en dernier recours des blocs de béton sur la route en laissant entendre que toujours plus de contrôle sera une solution. Cela nous mène à une surenchère qui mène à l'impasse.

 

Nous voilà placés dans une sale alternative

D’un côté ceux qui font commerce de terroriser, et de l’autre… ceux qui font presse de sécuriser, et pour qui le risque zéro tend vers la paranoïa maximale, empilant des mesures démonstratives afin de montrer que... des mesures sont prises. Sauf que ces mesures, visant avant tout à faire toujours plus de la même chose, nourrissent avant tout la peur.

Crever de trouille mais ne pas perdre la face, est-ce vraiment ce que l'on peut attendre de mieux de la part de nos dirigeants?

Quelles sont leurs perspectives à disons, ne serait-ce que deux ans, plutôt que ressasser l'immédiateté et être toujours dans la réaction (avec sempiternellement un temps de retard) ?

   

Pourquoi emprunter le même chemin que la France ?

S’inspirer de la logique sécuritaire française est la meilleure manière d’importer pareillement le mal qu’elle combat d'une main et nourrit de l'autre.

Vous croyez aux attaques irrationnelles, contre tous et sans but, comme dans les dents de la mer ? Serions-nous de ceux qui renonceront à toute baignade en mer, sous prétexte qu'un monstre y est tapi?

Triste réalité, c'est un mélanome du fait d'une exposition prolongée au soleil qui vous emportera... ou l'hélice d'un hors-bord.

La peur est mauvaise conseillère.  

 

Donner toujours plus de champ à la peur ? 

Même les voitures de police qui tournent dans les quartiers 24h/24, en redemander encore ? Doubler, tripler les surfaces de Champ-Dollon, priver de promenade ceux qui y vivent, et de libération conditionnelle ceux qui le peuvent : serrer la vis encore d’un bon cran? Pour sûr, quand les encagés passeront les grilles, ce sera beau  voir… à défaut de lutter contre un mal, cela le renforcera surtout.

 

Méthode Maudet: de la comm' avant toute chose, des fusibles à faire sauter au cas où, et après lui le déluge... 

 

Et surtout : moins de moyens pour les primo-arrivant, pour la médecine et la psychiatrie, plus de cadences infernales, et forçons sur les rivalités et les angoisses en accentuant les inégalités sociales et faisant toujours porter aux plus précaires le poids de la menace.

Discriminer l’engagement de personnel ayant un casier judiciaire à l’aéroport est immonde ; s’en moquer parallèlement aux TPG illustre à quel point le Conseil d'Etat est désuni en terme de politique sécuritaire ; et, en parlant des TPG, cogner sur des frontaliers sans préciser que si leur taux d'absentéisme et important c'est bien parce que la pénibilité de leur travail l'est d'autant, est de la désinformation pure et simple[2].

La logique de la peur conduit à l'irrationnel. L'irrationnel à la violence et à l'injustice.    

 

Le rôle anxiogène de la presse 

Il n’y a pas un terroriste derrière la barbe de chaque jeune ou chaque hipster en quête de révolte ou d’identité. La journaliste Lugon[3] cherchant frénétiquement le scoop en stigmatisant des quartiers entiers parce qu’un jeune est parti Dieu sait où ressemble en tous points à cette femme qui a fait une fausse alerte à la bombe à l'aéroport pour retenir son mari[4] … sauf qu’elle l'a fait pour son rédacteur en chef et son audimat... et n’a pas été condamnée à faire de la taule.  

Ce qui nous menace le plus sûrement, c’est la terreur dans les têtes, et le fait que ceux qui font métier ou sont désignés pour lutter contre l’alimentent.  

Ou encore, ce genre "d'infos"[5]: "90% des requérants recourent à l'aide sociale", ou la presse balance encore des données brutes, sans les expliquer, sans illustrer en quoi cela s'explique par le niveaux de précarité des nouveaux arrivants, ni combien de temps ils le sont avant justement de pouvoir prendre une autre place dans la société. On prend des données brutes et on les jette, alimentant par là la violence et la confusion, sur des lignes de rupture. 

 

A force de crier au loup, ça finira par mordre

Vous en voulez encore des pyromanes? Et voilà un article supplémentaire de Sophie Rosselli journaliste de la TDG, qui en devient carrément indécente dans sa promotion continuelle du couple flic-terroriste, et dans son inlassable capacité à broder l'ouvrage hystérique sur le chablon des informations prises en ligne directe chez Maudet, parce que : c’est ça désormais que les gens veulent entendre… (ah oui, on a vu lors du drame de Nice ce que la presse sort de plus beau quand elle est soumise à l’émotion galopante et court à l’effroi séance tenante, ou alors, quand elle pompe ses information au pouvoir policier).

L’hystérisme social est avancé. Mangez et tremblez-en tous. Je ne serai pour ma part pas étonné quand certains décideront, soudainement, d'y planter les crocs. Cette hystérie contribue à renforcer la menace qu'elle prétend dénoncer. Vous voulez prévenir la violence? Faisons plutôt advenir la justice sociale. Et vite.

Si l’on demeure pragmatique et réaliste, avant, bien avant que le menace islamiste ne s’approche et ne saisisse votre vie, pour sûr, le risque de mourir, à choix :

de connerie

de diabète

d’obésité

d’une classique compression de l’aorte

de particules fines avalées tous les jours à haute dose

d’accident de voiture

d’anévrisme

d'enfumage journalistique aggravée

de l’explosion de Mühleberg

d’un crime passionnel

d’une glissade dans l’escalier

aura eu raison de vous.

 

 

Faut-il donc mettre un policier derrière chacun pour sécuriser ?  

La peur est mauvaise conseillère.

 

 

[1] https://www.letemps.ch/suisse/2016/08/05/un-camp-migrants...

[2]https://www.letemps.ch/suisse/2016/07/21/aux-tpg-frontali...

[3] https://www.letemps.ch/suisse/2015/10/02/piste-islam-radi...

[4]http://www.tdg.ch/geneve/grand-geneve/Prison-ferme-pour-u...

[5]http://www.tdg.ch/suisse/90-requerants-recourent-aide-soc...

 

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01/08/2016

Au feu des feux du premier août

A quoi nous appellent les feux du premier août ? Qu’est-ce qui s’allume là-haut sur la montagne? De quoi sont faits ces feux de joie, de quels bois se chauffent-ils, quelles significations ont-ils ? Si les Français ont leur Marseillaise et son fameux couplet : « aux armes citoyens, levez vos bataillons… qu’un sang impure abreuve vos sillons » faut-il donner valeur aux feux du premier août pour ce qu’ils étaient à l’origine, c’est-à-dire : à peu de choses près, la même chose que le chant de guerre de nos voisins français : un hymne appelant à la mobilisation pour se défendre des envahisseurs et les faire passer de vie à trépas ? 

 

L’histoire nous enseigne cela : les paysans suisses utilisaient comme signaux les feux afin de s’avertir de l’approche d’ennemis et se mobiliser. Mais les feux de joie seraient également un reliquat de la fête celte de Lugnasad, consacré au Dieu Lug au début du mois d’août. On le voit, elle n’est pas tout à fait kasher cette fête du 1e août, mais plutôt un métissage entre un culte animiste, soutenu par le préambule déiste de la Constitution qui, faut-il encore le rappeler, débute ainsi : « Au nom de Dieu tout puissant »  et se voit renforcé par l’hymne national ; enfin, plutôt le Cantique suisse, véritable ode au divin dont on chante les strophes le 1e août : « les accents d’un cœur joyeux… Dieu nous bénira des cieux » dans un parfum enivrant de pétards chinois, de bière allemande et de saucisses polonaises, sous le drapeau national à croix blanche à fond rouge d'inspiration chrétienne. Tant pis alors si les laïcards s'en étouffent, les feux du premier août doivent nécessairement être lus comme le lieu d’un joyeux métissage, social, spirituel.

 

Le Cantique suisse (1841), la fête nationale (1891), la Constitution (1848, 1874, 1999)  proviennent tous du XIXe et du besoin, affirmé, de l’Etat fédéral de 1848, de consolider les liens confédéraux. Ce besoin d’alors portait, via l’appel à la solidarité et l’entraide du mythe des origines, à la nécessité volontariste d’unifier une Suisse plus fragmentée qu’il n’y paraissait.

 

Il faut bien constater que l’invention créative du branding mythologique de 1291 permet, dans son arbitraire et son originalité même, de réinventer sans cesse le sens de cette fête. Autrement dit, de la mettre au goût du jour et à la page qu’on souhaite lui donner. Grande plasticité de la fête nationale donc, grande souplesse des feux aussi. Il faudrait être un helvète bien belliqueux ou un enfant croyant encore au père Noël pour y voir, en 2016, un signal de rassemblement contre l’ennemi, dans une dimension velléitaire d’alpins acculés... Et pourtant, il y en a pour creuser cette lecture essentialiste, fondamentaliste, et nous ramener au mythe carcéral de la Suisse utopique de 1291 peuplée de barbus isolationnistes avec hache, dans le berceau d’un 'judéo-christianisme' instrumentalisé pour estourbir tout ce qui ne correspond pas au mythe des origines. Ce qui, entre parenthèse, aujourd'hui, voudrait dire : à peu près tout le monde... N'en déplaise aux rêveurs mythiques d'une Suisse fantasmée. 

Cette lecture fondamentaliste est la marotte de celles et ceux qui, de cette fête, en font une lecture daechienne. Plutôt qu’une lecture ouvrant le sens à la multiplicité d’approches, à la finesse du sens et de l’interprétation, ils en bétonnent un sens univoque, inscrit pour toujours dans la pierre… enfin : le pacte. 

Or, la force de cette journée est à réinventer. Elle réside dans le fait que chacun y puise ce qui fait sens pour lui, en lien avec un héritage, mais surtout dans une perpétuelle réinterprétation du présent, dans un rassemblement sans distinction de classe, de genre, ou d’appartenance. Le plus beau symbole de la fête du 1e août, étant finalement  le feu.      

 

Quel sens donner aux feux du premier août ?

Un sens horizontal d’abord. Celui du rassemblement, de la multiplicité de toutes les personnes qui composent la Suisse, de chaque souffle qui réside sur ce bout de terre, quelle que soit sa langue, sa religion, son origine, son passeport, selon son désir d’appartenir à un ensemble national et de contribuer à un bien être général, chacun amenant son combustible à ce qui réchauffe l'ensemble. 

Dans une dimension verticale et plus spirituelle, par ce que les flammes élèvent et que le feu purifie. Cette dimension transcendante permet symboliquement de brûler le sclérosé, le moisi, se libérer d’un passé dépassé, pour commencer une nouvelle année, en s’affranchissant de l’emprise du passé, se donnant la liberté d’inventer un présent qui sera un futur.

 

Les feux du premier août appartiennent à un long cycle de morts et de renaissances, de ce qu’il faut abandonner du passé pour pouvoir continuer d’avancer dans ce monde, mais aussi de ce qui réchauffe, ce qu'il faut préserver et vivifier pour durer dans le temps, soit : la force d'un collectif. 

Les vieilles images d’Epinal, les mythes complaisants, s’ils nous bercent, nous empêchent aussi d'affronter le présent. Ainsi, bien plus que dans 1291 ou dans le 19e, ma confiance est placée dans la multitude qui entoure le brasier pour lui donner un sens vivifiant et tonique; dans ceux qui allument leur lampion au feu partagé.

 

Ma confiance est placée dans la joie de ce qui réchauffe et dans la force de ce qui brûle. Dans ces feux qui s'élèvent pour faire table rase du passé autant que pour rassembler et réunir. 

 

Bien plus qu'à la madeleine de Proust, ma confiance va au feu qui la cuit et la métamorphose. 

 

 

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29/07/2016

Où va le feu ?

 

Pourquoi a-t-on tant de noms pour nommer les vents

et si peu pour les feux ?

 

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Que désire le feu du bois

Qu'a compris l'eau du feu?

 

  

Dans ces têtes un feu de savane.

Qui prends-tu pour exemple ?

 

 

 

Le sourcier cherche sa baguette

Un verre d'eau est déposé sur la forêt brûlée

Discours larmoyant paroles cassantes  

Le Canadair s'attarde sur les grillades du dimanche

Les caméras sont enfumées.

 

L'encre n'est pas encore sèche 

Ils en remettent pourtant une couche

Avant l'heure de tombée

Que disent les corps sans tête ?

(Be/headed, dans sa double acception: être décapité / être dirigé).

 

Chassez le Pokémon

il revient au galop.

 

Où va le feu qui vient

Et la flamme quand le feu est parti? 

 

La femme mijote dans sa rage

brûle son pot-au-feu 

6 mois au frais

qui menace la forêt? 

 

Un tel texte !

une forêt coupée pour 500 signes

espace compris.

 

Pourquoi les allumettes sont dans la poche 

faites de souffre et de bois pareillement

et allument indistinctement

la cuisinière pour manger et le feu cuisant ?

 

Qui se nourrit d'une seule main

de mie de feu et d'étincelles ? 

 

Pour le feu sauvage sur ta lèvre

le fruit frais d'un baiser

dit le Christ.

 

Dans la cendre ou le doré du pain 

avec l'âcre écoeurement le dégoût 

la pulsion du reviens-y 

...

c'est là je crois que le feu va.

 

 

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27/07/2016

D'où est parti le feu ?

 

D'où est parti le feu?

Quelle pente a-t-il remonté, quel fossé sauté, quelles brindilles l'ont fait pétiller, quel combustible a-t-il trouvé en chemin?

 

D'où est parti le feu?

De l'envie de se réchauffer ou de consumer.

De l'inconscience, de l'ignorance, du désir de nuire ou de la pure folie pyromane?

 

D'où vient la pure folie pyromane ?

Du bois dont elle se chauffe.

 

D'où vient ce bois ?

De feu le désir. 

 

Qui a lancé la cigarette, renversé le bidon, frotté sur les jantes, délaissé les papiers, basculé les poubelles, retourné la brouette, brusqué les cendres, soufflé sur les rubis, omis d'agir après le barbecue, s'est endormi.

Qui a juste pissé à côté, et n'a rien fait ?

 

Tout ce qui est rouge ne brûle pas.

Le coeur de la pastèque, le sirop de grenadine, les sorbets de framboises, sont ignifuges.

Mais l'engrais, l'ammoniaque, et le carbone sont explosifs.

 

Qui s'est moqué des pins et des mélèzes pour construire la route, établir sa villa, la piscine chlorée.

Qui a pompé la source, a fait craquer l'écorce, autorisé le trajet du trax ?

Qui s'est moqué de la forêt, a mis du bitume sur la mousse, de la résine sur ses tartines ?

Qui a dit: je ne tomberai pas dans le panneau, nos grands-pères sont morts, vive le pétrole, le nucléaire et le microprocesseur ?

 

Les abeilles ne pollinisent plus rien

La sécheresse est un signe

Qui se soucie des fourmis?

 

Un incendie est maîtrisé, un autre se prépare.

D'ailleurs ou du dedans.

 

Qu'est-ce qui épuise le feu. Qu'est-ce qui le nourrit. Qu'est-ce qui l'éblouit ?

Une brise. Un souffle. Tes lunettes.

Le trajet d'un orage. Un chien policier. Le silence profond.

 

Qui nettoiera la place, arrosera sous les arbres, nourrira les jeunes pousses?

Qui désherbera, donnera sépulture aux vieux cèdres, éclaircira la clairière, donnera un nom au ruisseau ?

 

Les oiseaux perdent des graines en vol

Les sangliers s'enivrent de nuit

Au printemps les vieux nids se rafistolent

Les racines tordues sont aussi des terriers

Le feu : fruit du travail des hommes

 

Toujours plus de pompiers.

Trop peu de gens pour prendre soin de la forêt.

 

 

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24/07/2016

L'état de présence

IMG_0919.JPGL'état de présence : mettre le pain sur la table, accompagner l'enfant à l'école, refonder le sens de la parole. Appeler l'amie qui ne donnait plus signe de vie. Regarder passer les oiseaux de branche en branche. Faire un tour du quartier, humidifier les plantes. Ecrire cette lettre qui tournait en tête depuis longtemps. Acheter des timbres, une enveloppe. Prendre note que les appareils à cassettes VHS ne seront plus produits, mais que l'on trouve encore des fraises des bois en clairière.  

L’état de présence : aller dans un magasin et ne rien toucher, ni acheter. Non, ne rien saisir, ni vouloir emporter. Ne marcher sur personne, n'en bousculer aucun. Ne plus accumuler. Non. Dire. Renoncer à utiliser les 500 superpoints Coop quand les achats sont doublés. Ne pas regarder son téléphone, même pas réagir aux alertes. Mettre l'appareil en mode avion, contemplation. Se libérer. Quitter la dématérialisation de l’image et le crypté, pour le champ de blé. Aménager l’autel : quelques plumes, une feuille de chêne. Verser dessus l’alcool et le miel. Respirer. Mettre à profit la richesse pour autre chose que l’enrichissement ou le divertissement. Ne pas se suffire de l’eau tiède. Aller directement à la source.     

L’état de présence : Entrer dans un musée, et s’arrêter. Contempler un buste, le premier. Donner à celui qui demande. Toujours, encore, donner. Réduire les écarts, combler l'incompréhension, prendre le temps de reformuler le point de proximité, d’intimité avec soi-même. Ne pas laisser d'espace vide entre les sièges. Oser l’inconnu. Adresser la parole au premier venu, aussi à celui qui part. Faire comprendre par mime, sourires. Porter la parole dans l’espace. Rire, c'est possible oui. De la tête aux pieds. Tressaillir. Travailler pour la communauté, la civilité. Ralentir, ressentir, relire Achille Mbembé.

L’état de présence : baisser le son de la radio, éteindre la télé. Semer les pensées dans le parc, disséminer des œillets de poète au pied du merisier, et sous le hêtre : des marguerites colorées. Ouvrir grandes ses oreilles, comme un lynx ou renard, s'entretenir avec la forêt. Faire un terril de farine, y mêler un œuf et un brin de vanille. Chauffer l’huile dans la poêle... une goutte d’eau pour voir si ça grésille. Découper le moelleux d'un melon, chiffonner la menthe entre le pouce et l’index.

IMG_0914.JPGL’état de présence : marcher sur la corde tendue, traverser le fleuve à la nage. Saisir sa chance quand ils disent quelle folle. Aller plus vite encore, passer la côte, ralentir à l’extrême, tendre l’arc, aller au rythme des songes. Choisir la nudité, être aussi fou qu’un ange. Creuser la voix, faire toujours confiance. Etre trompé, quitter, retrouver. Semer les pièces du puzzle dans les prés. Travailler la machine au changement de rythme et de vitesse. Varier les fréquences.

L’état de présence : retirer les fiches des prises, recharger les batteries. Hors 220 volts, mais au tronc, au roc, au vent et sous la bise. Regarder les blessures, celles qui saignent, ne disent pas leur nom, portées par d’autres et les enfants. Oser la douceur et l’appel. Vivre de l'amour authentique. Ta blessure est la nôtre. Se reconnaître les uns les autres. Se perdre de vue, sentir ce qui résonne. Sortir des logiques partisanes, des guerres de clans et des tranchées. Curieux, éveillé et alerte, approfondir la crête.  

En état de présence, être.

 

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21/07/2016

Chrétienne, hermaphrodite, travailleuse du sexe

index.jpgCroyante et catholique pratiquante mais distante de tous dogmes romains, hermaphrodite et travailleuse du sexe, Claudette Plumey, bouleverse les catégories et touche par sa capacité à forte à assumer qui elle est. Dans La trace, dits et récits d'une hermaphrodite, elle se raconte. Retour sur sa naissance d'abord. Claudette est née au Maroc, à Meknès, avec deux sexes, à une époque et en un lieu où il ne se pratiquait heureusement pas d'opération forcée et de traitements hormonaux sur les enfants nés avec des organes sexuels indéterminés.

Marquées par les souvenirs des bombardements des forces alliées en 1942, la petite Claudette grandit alors dans une ambivalence de genre et avec des expériences sexuelles marquantes. "J'ai commencé à avoir mes premiers orgasmes avec une petite fille qui devait avoir douze ans. Elle s'appelait Mireille et je l'ai toujours dans mon coeur, car c'est avec elle que j'ai ressenti mes premiers émois." 

Vers douze ans, doutes sur son identité: suis-je une fille ou un garçon ? La réponse de sa mère est claire : "tu peux être fille, tu peux être garçon, c'est toi qui choisiras en grandissant". Et l'étonnement. Là où tous sont de l'un ou l'autre sexe, elle est des deux et préserve sa capacité de passer de l'un à l'autre. Le mot jonglage revient sans cesse au cours de ce livre qui mêle souvenirs et temporalités et dont le désir de se montrer dans une vérité nue est touchant. 

 

Jongler et lutter

Et en effet, Claudette depuis toute petite jongle, entre les genres et les amours. Son magnétisme l'a, à ses yeux, destinée aux jeux de l'amour, du désir et de la séduction. Elle découvre tôt les richesses sexuelles de son corps. Liée par amour à une femme, avec un désir de se prouver à elle même qu'elle est bien une femme et peut travailler dans un bordel - car il n'y a pas d'hommes qui y travaillent-  Elle fait le pas à Tanger, et commence, à 15 ans, à travailler au Sphinx, entre maison de passe select et maison d'abattage où "c'était cinq à dix clients toutes les heures. J'en ai eu jusqu'à cent cinquante en un jour. Ils se tenaient en file indienne d'une centaine de mètres devant la maison, dans le couloir, les escaliers, des Marocains, des Africains, des ouvriers."

Claudette raconte sa vie, dans la trace, sans rien cacher, glorifier ou justifier, quitte à choquer, à faire faire des hauts le coeur aux moralistes, aux prétendues féministes en assumant pleinement qui elle est, ce qu'elle a fait et désire, et les luttes qui continuent à la faire avancer. Aujourd'hui, près d'un enfant sur 2000 naît hermaphrodite.[1] Les mentalités ont-elles vraiment évoluées?

Les hauts les bas d'une existence engagée

Elle raconte d'un même mouvement les passes contre des liasses de dollars d'un pays inconnu, les chambres d'hôtel à 6 euros, la médiatisation extrême ou l'anonymat, les réceptions chez les ambassadeurs et son séjour en prison conséquence de sa lutte pour la création du canton du Jura. Elle accueille les récompenses reçues, les coups durs, et toujours les amours, qu'ils soient d'une nuit, d'une semaine ou d'une vie, traits marquants d'une existence menée tambour battant.

Le travail et le sport -Claudette pratique le vélo de compétition-  sont de formidables moteur de vie. Claudette rédige, dans La trace, une sorte de testament, où elle annonce, malgré les 4 cancers contre lesquels elle lutte, ses 5 opérations, un défi supplémentaire : "je vais avoir quatre-vingt ans et je vais m'attaquer au record mondial cycliste de l'heure sur piste dans la catégorie des quatre-vingts à quatre-vingt-quatre ans".

Claudette prépare un reportage sur ce record cycliste avec la participation de sa cancérologue et l'autorisation de l'hôpital d'Annecy afin de redonner espoir aux cancéreux afin de montrer que l'on peut sortir de cette maladie avec beaucoup de courage et de positivité. Elle pense que ce sera son dernier combat...  Ce projet sera monté avec Malika Gaudin-Delrieu, avec qui Claudette avait déjà travaillé sur une touchante série de portraits photos : la vie en rose. [2]

 

Présidente de l'associations ProCoRe (Prostitution Collectif de Réflexion), membre du comité d'Aspasie, présidente de l'ADTS (Association de Défense des Travailleuse du Sexe) : Claudette est une militante engagée depuis de nombreuses années dans la défense des droits humains. Elle lutte pour la reconnaissance du travail du sexe en tant que profession et continue de militer pour que, malgré des papiers qui disent "monsieur", elle puisse continuer de dire: "oui, je suis madame", sans honte, sans peur, et avec fierté. Sa vie est un exemple d'autodétermination et d'affirmation de soi.

 

Le film de Sylvie Cachin : Claudette[3] lui a rendu hommage en 2008. Il est à revoir absolument.

Le livre La trace[4] vient donner un éclairage supplémentaire aux diverses facettes de cette femme fascinante, qui invite à repenser genre, amour et sexualité, et comment ils s'articulent singulièrement pour chaque personne.

Claudette interviendra le 29 septembre prochain en marge du spectacle KKG King Kong Girl, création théâtrale sur la notion d’identité de genre et son ambivalence. [5]

 

[1] http://www.swissinfo.ch/fre/le-combat-des-hermaphrodites-...

[2]  http://www.featureshoot.com/2014/03/malika-gaudin-delrieu...

[3]Claudette, documentaire de Sylvie Cachin, documentaire, 65 mn, 2008, Lunafilm, Suisse.

[4]La trace, dites et récits d'une hermaphrodite, travailleuse du sexe, Claudette Plumey, Christine Delory-Momberger, Téraèdre éditions, Paris, 2016.

[5]https://edu.ge.ch/site/ecoleetculture/activite/kkg-king-k...

 

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20/07/2016

Mollo les rambos !

On a lu avec attention, dans le climat tendu et hystérique qui règne aujourd'hui, les déclarations du magistrat Maudet annonçant des mesures de lutte contre la radicalisation. On a pris bonne note de sa volonté affirmée de cibler les jeunes avant tout, nonobstant le fait que dans les récents événements de Paris, Bruxelles et Nice, il s’agit d’hommes pas si jeunes que cela, plutôt entre 20 et 39 ans, soit… des adultes.[1] Ce ne sont pas les esprits faibles des jeunes qui semblent un facteur déterminant, mais la misère de l'impasse sociale et de parcours d'échec.

Monsieur Maudet affirme que la réponse doit être de deux ordres : policière et sociale.[2] Bien. On se prend alors à espérer que ces deux démarches avancent en parallèle, main dans la main. Malheureusement, cela n'est pas le cas aujourd’hui. A entendre ce qui remonte du terrain, elles sont même plutôt antagonistes. Si les sociaux font un travail de lien et de construction, la paranoïa qui anime la police et sa manière brusque d’intervenir dans l’espace public, nourrie par une volonté de contrôle et une appétence à sur-réagir, jouer les gros bras, envoie un message qui ne peut qu’attiser ce qu’elle prétend combattre.

Le résultat de l’action policière : stigmatiser certains profils, les harceler. Poursuivis pour délit de sale gueule, ils sont alors tentés de se radicaliser. Le résultat de l’hystérie policière ? Rendre sexy une posture de djihadiste de préaux et donner à certains une raison d’exister en jouant, face aux policiers, qui en voient partout, les effrayants djihadistes, rendant ainsi valorisante la posture du barbu. La police nourrit ce qu’elle prétend combattre. A force de surjouer au djihadiste et au flic, la police finira par en créer davantage.  

 

L’hystérie policière est mauvaise conseillère

Un exemple ? Dans un bus, une femme, qui rentre d’un pique-nique dans un parc. A quelques arrêts de chez elle, elle note la montée d'une équipe de contrôleurs. Alors qu’elle leur tend son billet, elle note la présence de plusieurs policiers en tenue d'intervention. La tension devient palpable dans le véhicule. La police interpelle chacun. Le bus roule plus lentement, n'ouvre pas les portes à l'arrêt suivant. Les policiers demandent à voir les contenus des sacs. Un grand policier, tendu, fatigué... poli mais à cran.

 - Madame, est-ce que ce sac est à vous ? Elle a à ses pieds, entre ses jambes, quasi sous sa longue jupe : un cabas papier visiblement quasi vide.

- Oui, c'est le mien

- Peut-on voir son contenu?

- Oui bien sûr...

Pas même agacée, elle le lui tend. Il le fouille et se fige. Quelque chose se modifie dans sa posture : main qui va se poser sur son arme de poing à la ceinture. Car dans le cabas de papier, il y a, outre une plaque à gâteau avec un reste de tarte maison fromage/poireaux (délicieuse, même froide il paraît), un TOUT PETIT COUTEAU DE CUISINE... dont la lame maculée de fromage (serait-ce de l’anthrax ?) montre très visiblement qu'il a servi… à faire de belles parts. Mais voilà, soudain, c'est une arme blanche, et visiblement, la jupe pourrait tendre vers le noir burka.   

Cette femme relativise, explique très calmement qu’elle rentre d'un pique-nique au parc...


-Par ce temps ? A cette heure-ci ?

-Oui, il faisait un peu froid c'est vrai, mais c'était un beau moment. Les enfants étaient ravis...

- Les enfants ? Quels enfants ? Vos enfants ? Et maintenant, ils sont où vos enfants ?

- Non ce ne sont pas les miens...

- ... pas les vôtres, comment ça ?

- ...

 

Le climat de peur généralisé fout les jetons

Les questions fusent, l’interrogatoire sauvage commence. Elle explique, encore et encore, est reprise, interrompue. Elle sent que tout ce qu’elle dit est de plus en plus suspect. Elle fait tout pour rester calme, mais effrayée, elle est placée radicalement sur la défensive.

Elle a juste pris, comme à chaque pique-nique, son couteau à mini lame, à peine de la longueur de sa paume, de ses si petites mains qui n'ont jamais blessé personne. Que cherche la police, qui veut-elle arrêter ? Pas un mot. Aucun policier ne prend la peine d’être pédagogue. Chaque personne est suspecte, voire complice, dans ce bus où la tension monte. Ces citoyens, paisibles il y a peu, deviennent nerveux... contagion de la suspicion, de la peur. Finalement, après un échange en code ridicule avec ses collègues via micro/ oreillette, le rambo cesse son harcèlement envers sa cible par un sermon:

- Madame, on ne doit pas se promener dans l'espace public avec un couteau...

- Mais je..

- Non, on ne doit pas ! Point ! Oui, même dans son panier de pique-nique ! 

A l’arrêt suivant, les rambos descendent, comme si de rien n’était. Et bye. Fin de l’opération de chasse et surveillance... jusqu'au bus suivant. En général, ce genre de manœuvre se termine par la rafle d’un sans papier ou d’un rom, sur lesquels les flics passent ensuite leurs nerfs.  

 

Les tactiques d’intimidation de la police radicalisée

Tout cela a duré quelques minutes, avec une femme sûre d’elle-même, et qui pourtant portera encore, durant de nombreux jours, la marque de cette rencontre avec la police, la racontant plusieurs fois, comme pour l’exorciser.

Le dimanche, quand elle achètera son fromage au marché, elle demandera au vendeur de le lui trancher en portions, par peur d’avoir à le faire elle, l’après-midi, avec son petit couteau au bord du lac. Alors, bien qu'on soit dans un lieu public, le fromager sortira son grand couteau et tranchera le gruyère pendant qu’elle lui racontera l'incident du bus.

Il la servira poliment, mais il s'interrogera certainement lui aussi : Et si cette femme était vraiment dangereuse... il n’y a pas de fumée sans feu n'est-ce pas, ni d’intervention de police sans suspect -jamais-. Et d'ailleurs lui, tenant ce couteau haut levé, n'est-il pas soudain un peu limite aussi…  comme bientôt tous ceux qui manient la pelle, la pioche, les drones ou même les balais dans l'espace public ?

 

Identifier l’ennemi ou l'inventer ?

Cette petite histoire, reproduite des milliers de fois sur des milliers de personnes quotidiennement, montre l’ampleur de la contagion et de la pression psychique. On peut imaginer, dans un climat psychologique difficile, ce que cela donne quand la police en rajoute ;  quand cette police rambo applique sa méthode de gros bras dénués de psychologie sur des profils ciblés en fonction de leur taille ou couleur de peau, jours après jours, comme elle le fait pour les roms ou d’autres catégories précaires de la population, harcelés d’un coin à l’autre de la ville et poussés à bout, parce qu’ils ont un profil terrorisable.

 

Le risque est aussi grand de fabriquer des radicalisés par l’hystérie de la police et la paranoïa ambiante que via des imams illuminés

Le plus grand relais de Daech, ce sont les agents de la peur, ils se comptent en nombre jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Au Département de la sécurité que préside Monsieur Maudet, ils ont des strapontins et certains de leurs remèdes sont les pires carburants à la haine.

Comme le rappelle Humanrights.ch, dans l'affaire des 32 bagagistes de Cointrin virés à Noël 2015 par mesures préventives: "Les droits humains prévoient certes des restrictions proportionnées et reposant sur une base légale, mais comment savoir si ces restrictions sont proportionnelles lorsqu’on avance à l’aveugle, sur la base de fichiers tronqués et en acceptant, comme l’a fait Pierre Maudet, qu’il est «pratiquement impossible pour une autorité́ helvétique d’aller contrôler la véracité de l’information à̀ l’étranger»? [3]    

Allez-y mollo les rambos, car avec votre panique contagieuse et votre haute capacité à criminaliser les citoyens qui partagent des gâteaux dans les parcs, mangent du fromage au couteau suisse et tout barbu qui nourrit des pigeons, vous allez pousser à bout une catégorie de la population déjà sur le fil, excédée, harcelée par vos soins, et pour peu qu’un petit événement de vie ne vienne pousser au basculement- un manque de travail, une rupture sociale – vous allez nous fabriquer les bombes humaines dont vous prétendez nous prémunir.

 

Déradicaliser la police

Oui, le magistrat Maudet a raison, la lutte contre la radicalisation nécessite une réponse ferme et respectueuse des droits de tous. Mais il ne faut pas croire que la radicalisation islamique soit la première qui menace nos institutions, nos libertés, et notre sécurité. Aujourd’hui, il est une radicalisation plus perverse, c’est celle des polices et d'une politique de la mise sous pression, dont il faut calmer l’hystérie et l’agitation, si l’on ne veut pas que la main gauche crée le problème que la main droite s’emploiera ensuite à régler.

Certes, cette schizophrénie fait le bonheur du magistrat, se gaussant d’une nouvelle menace sur Genève. Mais calmer par le social ce que la police excite est une drôle et coûteuse politique.

Verrouiller à double tour les prisons comme des cocottes minutes, en y jetant à peu de chose près n'importe qui - des mendiants qui ne paient pas leurs amendes par exemple-, c'est préparer des bombes à retardement.

Ce cauchemar, ponctué par les sirènes hystériques des camions de déminages appelé pour faire sauter les gâteaux du dimanche et les valises quittées des yeux par des voyageurs distraits, servira au final surtout à remplir les hôpitaux psychiatriques de citoyens à bout de nerf et les nouvelles prisons de la République de gueux ratissés dans les opérations de la police genevoise.

Alors, que Maudet envoie en stage ses rambos pour leur apprendre pédagogie et respect envers tous les citoyens qu’ils ne sont pas censés harceler, mais protéger... ou qu'il arrête hypocritement de parler de social.

 

Patricia Vatré, Sylvain Thévoz

 

 

[1] http://labs.letemps.ch/interactive/2015/attentats-paris/

[2] http://www.ge.ch/dse/doc/news/160603_comp_bilan_mesures.pdf

[3] http://www.humanrights.ch/fr/droits-humains-suisse/interieure/protection/securite/affaire-bagagistes-geneve

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15/07/2016

Daech a bon dos

15346466.jpgL'horreur à Nice, et le choc. Les morts, les blessures, et l'horreur. Les corps étendus dans le sillage d'un camion fendant la foule, massacrant tout sur son passage, ouvrant un sillon sanglant. La résolution froide d'un assassin au volant, faisant plus de 80 morts et des dizaines de blessés en urgence absolue. La terreur et l'effroi, un soir de fête et de commémoration nationale, où des familles de toutes origines et religions, des touristes, s'étaient réunis pour contempler le feu d'artifice et fêter au bord de mer la douceur de l'été et des vacances. 

Acte écoeurant, ignoble, lâche, frappant les plus fragiles, les plus exposés, n'importe qui, au hasard, et par cette violence même, faisant résonner dans la tête de chacun,  que cela aurait pu être lui, elle. Non, ce n'est pas le petit Afghan, la petite Soudanaise anonyme et lointaine qui est la victime, mais hier nuit, les Niçois. Et potentiellement, tous ceux qui mettent un maillot de bain l'été et regardent, ou regarderont des feux d'artifice un soir de juillet ou d'août, tous ceux qui se sont déjà baladés un jour sur la promenade des anglais, ou sur la Côte d'Azur, y étaient deux jours ou deux heures avant, et par extension, par empathie, diront spontanément "ça aurait pu être moi, j'aurais pu y être".

Je suis Charlie, je suis Paris, je suis Nice, et la liste continuera. Oui il faudra apprendre à vivre avec l'invivable, avec cette menace là, comme on vit sur une route, avec la perpétuelle menace de l'accident. Et concrètement, la poudre des feux de juillet aura pour toujours un autre goût que celui de l'artifice, et la moiteur des salles de spectacle, aussi celle âcre et panique du Bataclan.     

Si cet acte terroriste terrorise, il atteint sa cible

Alors que la saison touristique commence, que des réservations vont être annulées, cet assassinat de masse fait vaciller, et nous oblige à prendre acte que malgré les déploiements policiers, les cordons de sécurité, les protections de mise, il n'y a pas d'espace totalement sûr, d'espace à l'abri ou protégé, à part peut-être à l'Elysée ou pour les happy-few.

Il semble donc qu'aux inégalités sociales une nouvelle inégalité s'ajoute, celle devant la menace terroriste, qui frappe le peuple, les citoyens, dans ses rassemblements populaires... et épargne les villas de la Côte d'Azur ou les hôtels particuliers.

Attaque à la bombe artisanale et au camion

Les terroristes usent de moyens rudimentaires : un camion, un sac à dos avec une bombe artisanale, et demain peut-être un drone acheté chez Auchan.

L'appareil étatique techno-sécuritaire, caméras de surveillance et mises sur écoute est inopérant pour garantir seul la sécurité. Cela doit nous faire réfléchir au moment où les Suisses vont voter pour une nouvelle loi sur les renseignements qui semble déjà grandement dépassée face aux nouveaux modes opératoires des terroristes.[1]

L'augmentation du sécuritarisme ne résoudra pas la menace terroriste[1]. On peut même penser qu'elle l'aggravera, donnant toujours plus de moyens à un Etat militaro-policier qui ne pacifie pas une société en prélevant sur les moyens nécessaires pour lutter contre les inégalités sociales, l'ignorance et la peur, pour éduquer ou inclure. Les réponses hystériques et sécuritaristes augmentent les  degrés de violence et l'alimentent.[2]

Ce n'est pas autour d'un militaire en arme que l'on rassemble. 

Daech a bon dos     

L'on ne sait rien encore de celui qui a commis cet assassinat de masse de Nice. Un jeune homme tunisien de 31 ans selon les papiers trouvé dans le camion, rien de plus à cette heure. Probablement que l'Etat islamique revendiquera cet attentat, qu'il en soit le commanditaire ou non. Il a tout intérêt à le faire. Mais à l'heure où n'importe quel désespéré ou radicalisé peut se transformer en bombe humaine, pas besoin de Daech pour commettre un assassinat de masse.

Les digues qui contenaient la violence ont cédé. L'urgence est de faire baisser le niveau de la violence, de toutes les violences, terreaux des ruptures sociales et du terrorisme.  

 

Le discours illustrant la vacuité de la réponse militaire

Le chef de l’Etat français avait annoncé dans la journée du 14 juillet le déploiement de conseillers militaires français pour appuyer l’armée irakienne à Mossoul contre l’Etat islamique ainsi que la levée de l'Etat d'urgence, rappelant "qu'en neuf mois, les préfectures ont autorisé 3 500 perquisitions, 400 interpellations et plus de 300 assignations à résidence." Pour quel résultat? Au soir de cette annonce, un homme monte au volant d'un camion et roule sur une foule pacifique.

Alors, si vraiment la France est en guerre, il serait bon de savoir contre qui et contre quoi, et relire Sun Tsu qui rappelle que pour gagner la guerre, il faut connaître ses ennemis.. et se connaître soi même. La France aujourd'hui ne connaît ni l'un ni l'autre. Le tout militaire et sécuritaire démontre son impasse, faisant du peuple son otage.

 

Pourquoi les attentats frappent la France et pas Ottawa?

Daech a bon dos. Ce n'est pas Daech l'ennemi numéro 1. Il serait trop simple et confortable de placer l'ennemi au loin. La France, si elle est en guerre, l'est aussi contre une partie d'elle-même. La tranchée est ouverte sous ses pieds. L'ignorance et la peur, la réponse militaro-policière uniquement ne feront qu'accentuer les périls et les déchirures.

Ce n'est pas au peuple de payer les errements politiques.

 

Si vous connaissez vos ennemis et que vous vous connaissez vous-même, mille batailles ne pourront venir à bout de vous. Si vous ne connaissez pas vos ennemis mais que vous vous connaissez vous-même, vous en perdrez une sur deux. Si vous ne connaissez ni votre ennemi ni vous-même, chacune sera un grand danger. (Sun Tsu, l'art de la guerre). 

 

Rassemblement en mémoire des victimes et en solidarité avec les blessés et les proches de l'attentat de Nice ce vendredi 15 juillet à 19h devant le Consulat général de France, 2 cours des Bastions, Genève.

 

 

[1]http://www.humanrights.ch/fr/droits-humains-suisse/interieure/protection/securite/suisse-loi-renseignement

[2]http://www.liberation.fr/debats/2016/07/15/le-tout-securi...

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06/07/2016

Gouffres et lucidité

Les-lueurs-COUV.jpgDans Les Lueurs, Matthieu Mégevand raconte la traversée d’un tunnel et ce qui a pu, par moment, briller dans celui-ci. Récit d’une maladie survenue à 21 ans et racontée dix ans après, sous forme d’anamnèse, ce travail de mémoire éclaire ce qui a été brutalement plongé dans le tumulte et l’obscurité. Ce récit touche juste par la manière dont il nomme le surgissement de la maladie, en contraste avec la jeunesse et l’insouciance ; et par la volonté, dans l’après-coup, de retrouver scrupuleusement ce qui s’est déroulé. «C’est à moi et à moi seul que je dois demander des comptes : revenir sur ce passé qui n’est même pas si lointain, qui est un passé d’adulte, mais que dix années ont suffi à élaguer, à tordre, à réduire en minuscules lueurs qui miroitent dans les ténèbres de l’oubli».

Sutures de la mémoire
Dans Les lueurs, Matthieu Mégevand ne cesse de travailler son passé. Il interroge les événements et ses émotions d’alors, pondérés par le rabot du temps et de l’oubli. Il réalise une mise à jour et se donne aussi, dix ans après l’événement traumatique, la liberté d’envisager ce qui aurait pu se passer si ... Et si l’annonce de la maladie n’avait pas été un lymphome de hodgkin ou cancer des ganglions, mais une banale grippe? Et si la chimiothérapie n’avait pas eu prise sur la maladie? Et s’il était mort plutôt que demeuré vivant ? Et si rien de tout cela n’était advenu?

Ce faisant, Matthieu Mégevand ouvre des possibilités de bifurcations et souligne l’extrême relativité de l’existence, interrogeant avec beaucoup de sensibilité, ce que vivre est. Sans forcer le trait, sans pathos, mais avec résolution, sobriété, il refait la traversée du tunnel dans l’autre sens, et nous entraîne vers le surgissement des lueurs.

Dire : un acte d’éclaircissement ?
Aidé par des cahiers noirs rédigés alors, ce travail de mémoire permet de réfléchir au statut de «la vérité», aux rôles que chacun joue dans l’existence, et ce que la parole incarne. Matthieu Mégevand ne triche pas. Il se met à poil comme on entre dans un scanner, affirme vouloir écarter tout enjolivement et mensonge. Il n’en rajoute pas... et d’ailleurs à quoi bon, le récit est en soi saisissant. Il s’agit de dire, simplement. Cette minutie et volonté se retrouvent au fil des pages. Par exemple, il ne se rappelle plus de la place que son amie d’alors jouait, ne la voit pas à des moments clés. Il le dit, simplement, nomme les trous, recompose les omissions d’alors. La disparition est création aussi, et le témoignage une possible réappropriation. Sans fards, il décrit son corps, soumis au médical, rendu passif. Ce corps qui acquiesce à tout, passager plutôt qu’acteur, balloté dans une existence dont la durée pourrait s’avérer brutalement réduite à néant.

Les lueurs est un récit saisissant qui révèle la force d’un homme de 31 ans se replaçant devant ce qui a failli l’emporter, ce qu’il en a oublié et retenu, et pourquoi, au final, il se souvient davantage, d’une histoire d’amour naissante, à défaut du jour d’annonce de sa rémission ; d’un livre de Nicolas Bouvier, d’un air de Yann Tiersen et de Lhasa de Sela, plutôt que de la ténacité de l’obscurité. Les lueurs : un hommage à la vie.

 

Matthieu Mégevand,
Les lueurs, récit
Lausanne, L’âge d’homme 2016, 190 p.

 

Ce texte est paru une première fois dans la revue choisir http://www.choisir.ch/arts-philosophie/livres/item/2594-h...

 

 

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30/06/2016

Est-il encore autorisé d'autoriser?

Le signe d'impuissance d'une autorité, c'est d'interdire sans régler les comportements et se barricader derrière la sanction sans réussir à régler les enjeux du vivre ensemble. Interdire et punir, solution de facilité, peu efficace, coûteuse et qui fonctionne mal, déresponsabilise les citoyen-ne-s plutôt que de les impliquer dans un rapport positif au vivre ensemble.

Deux décisions récentes, prises en Ville de Genève par le responsable de la gestion de l'espace public, le magistrat Guillaume Barazzone, ont fait beaucoup réagir. L'interdiction, pour les vélos, de circuler dans les parcs, ainsi que l'interdiction pour les citoyen-ne-s d'y griller leurs saucisses[2]. Malheur total à ceux qui roulent en vélo avec des saucisses dans leur sac, les pandores pourront doublement sanctionner ces dangereux "cycloterroristes grillophiles"...

Interdire ne résout rien

Ces interdictions ne vont pas dans le bon sens. Elles marquent un durcissement fébrile. Plutôt que d'arbitrer intelligemment les enjeux de gestion de l'espace public, on bannit. Certes, il y a des tensions entre ceux qui veulent rouler en vélo, et ceux qui ne les voient pas venir, entre ceux qui veulent une ville animée, et d'autres qui en craignent les excès, entre ceux qui ont envie de griller un morceau de viande en plein air, et ceux que la fumée incommode (tout en ingérant en silence des tonnes de particules fines renvoyées par les bagnoles); entre ceux qui veulent dormir, et ceux qui veulent faire la fête, etc. C'est la base de l'espace public que d'être un espace disputé, négocié. C'est l'essence de la ville aussi. 

Accentuer, par des interdictions, les tensions, renforcer les fronts les plus durs, est un mauvais calcul. Surtout, c'est méconnaître les genevois, attachés à leur liberté, et à ne pas se laisser intimider par l'Etat. Franchement, faire appel à la police, pour des saucisses et des boyaux? Où va-t-on ? 

 

Vers un clientélisme de la norme et l'arbitraire

Réguler les enjeux du vivre ensemble devrait être résolu par des politiques de dialogue et de prévention, et l'aménagement d'espaces qui conviennent aux nouveaux usages de la ville. Les interdictions créent plus de problèmes qu'elles n'en résolvent. Elles ouvrent à une dimension ubuesque et arbitraire.

Le magistrat Barazzone rappelle au matin l'interdiction des vélos dans les parcs, mais au soir, il affirme, par son porte-parole, que : "Il ne s’agira pas de faire la chasse à tous les cyclistes mais à ceux qui roulent à tombeau ouvert et mettent en danger les piétons, surtout avec la multiplication des vélos électriques"[1] 

Mais alors, de deux choses l'une, soit on met des panneaux interdisant l'accès aux parcs aux vélos, soit on les autorise. Mais prétendre faire appliquer une loi d'interdiction tout en rappelant une certaine tolérance ouvre la porte à l'arbitraire. Honnêtement, quel usager de parc, pourra s'y retrouver? Et quel cycliste sait aujourd'hui s'il peut pédaler dans un parc ou non, au vu des déclaration contradictoires de Monsieur Barazzone qui souffle le chaud et le froid, sur les grillades comme dans le dos des cyclistes. 

On quitte là le domaine de l'application de la loi pour entrer dans celui du flou, de l'arbitraire, voire de l'intimidation. Ce n'est plus le rapport et le dialogue entre les gens qui règlent leurs conduites, mais le recours constant à la police qui, avec toute sa subjectivité, des règles mal posées, devra cadrer les conduites.

 

S'en remettre à la police pour tout: un mauvais calcul

Le calcul du magistrat semble être le suivant: faisons peur aux cyclistes, dissuadons-les, menaçons-les, espérant ensuite qu'ils renoncent à circuler. C'est, petite digression, la même politique qui est d'ailleurs suivie vis-à-vis des précaires, qui sont déplacés d'un coin à l'autre de la Ville, intimidés et amendés parfois simplement parce qu'ils proposent à quelqu'un de lui porter son sac de commissions. Ce geste d'entraide étant, pour certains policiers zélés, considéré comme une approche afin de commettre un vol et suffisant pour soustraire les piécettes que la personne a sur elle, l'emmener pour quelques heures au poste sans autre motif valable. L'interdiction de la mendicité pour tous a donné une marge arbitraire pour en persécuter sévèrement quelques uns. 

On ne peut qu'espérer que les genevois ne se laisseront pas intimider par l'arbitraire et continueront d'aller en vélo, se rassembler, manger et respirer librement dans l'espace public, qui appartient à tous, et donc à personne. Et que plutôt que de ne plus rien faire du tout, par crainte de faire quoi que ce soit, ils continuent à affirmer leur liberté, leur volonté de vivre ensemble, dans le respect de l'autre.   

Quant au magistrat Barazzone, plutôt que d'ennuyer les gens avec des directives floues et rigides visant à restreindre l'usage de l'espace public, qu'il s'autorise à autoriser, plutôt que d'interdire à tout va. Pour sûr, notre ville, et l'air que l'on y respire, y gagnera!

 

[1] http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/velos-interdits-p...

[2] https://www.letemps.ch/suisse/2016/06/28/ville-geneve-dresse-une-barriere-saucisse-entre-deux-rives

 

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27/06/2016

Ouf, la Suisse est éliminée. Le mythe est sauf.

Ouf, le mythe national est sauf, la Suisse a été éliminé de l'euro de football. C'est en revenant d'outre Sarine, assis en face d'un couple suisse-allemand, que j'ai réalisé que les mythes helvétiques sont éternels. Et si la Suisse a une équipe de football, c'est avant tout... pour qu'elle perde. 

Mais revenons au match. L'Intercity des CFF, ponctuel comme à son habitude, nous entraîne vers Brigue. Mon voisin, chips Zweifel sur les genoux, son amie, bière Feldschlösschen à la main, partagent généreusement les images du match avec des recrues en permission. Lichtsteiner, en bon capitaine, n'allume pas la lumière, en traversant le tunnel du Lötschberg. Mon voisin ouvre le Blick, feuillette la composition d'équipe, jouant au sélectionneur, juste pour tromper le temps.

Est-ce que l'entier du train suit ce match contre la Pologne ? Oui. L'engouement pour la Nati est total, même si personne, au fond, n'en doute: nous allons perdre, c'est sûr, et c'est très bien comme cela. C'est juste une belle occasion de ronger son Kägi Fret et avaler un Rivella.

Le suspens est dans les pannes du réseau

Des cris ponctuent des actions qui, sans l'interruption ponctuelle du réseau (que fait Swisscom?), n'auraient pas laissé place au moindre suspens. Peut-être faudrait-il, d'ailleurs, pour rendre le football plus attractif, songer à des interruptions d'une seconde dans la diffusion des matchs. C'est diablement efficace, le spectacle y gagnerait; en tout cas le jeu de l'équipe nationale serait plus haletant.   

Et voilà, juste avant la mi-temps, les polonais marquent, suite à une montée bien trop courageuse, hardie, autrement dire fort peu helvétique d'un de nos défenseurs, ce qui calme tout le monde et, dans le train, fait sourire le contrôleur, adepte de la schadenfreude, assurément. 

Défendre on sait, quant à attaquer...

Arrivé à Brigue, c'est toujours la défaite qui se profile, et cela fait plaisir à ceux qui aiment faire plaisir et trouvent qu'en Suisse, on a déjà bien de la chance, alors autant en faire gagner d'autres. De toute façon, on ne serait pas allé beaucoup plus loin. Les passagers délaissent peu à peu leurs écrans, pas disposés à renoncer totalement à leur série préférée pour un match de football mal emmanché.

Pourtant, le voyage n'est pas fini! Il reste 45 minutes pour se refaire. On monte dans un train à crémaillère. Si l'on réfléchit bien, en Suisse, on est crocheurs, on aime les situations contraires (quitte à les provoquer), pour ensuite ne plus rien lâcher. Déjà, contre la Roumanie, on avait égalisé (sans aller jusqu'à gagner, cela n'aurait pas été fair-play). C'est seulement au pied de la montagne et contre des éléments contraires que l'on se démène. Avant d'être au bord du précipice, pas de raison de brusquer la balade.

 

Shaqiri ou le ciseau du télécabine

Passé le roulis du départ, la montée en télécabine donne lieu à un doux chaloupement, balancement qui nous rend contemplatif et léger, jusqu'à ce que survienne ce geste clairement métaphysique et tranchant de Shaqiri : un ciseau! qui égalise d'une manière peu helvétique, -les udécéistes et autres racistes réprouvent ce geste peu orthodoxe; il ressemble pourtant à une figure de la patrouille suisse- Ce grain de folie et de talent, bien trop punk pour être alpin.

Le téléphérique tressaute, vacille: un cri, et bien sûr, l'écho... jusqu'au fond de la vallée.

Hébétude. Une rupture?

Après tout, si nos maillots se déchirent, tout est possible, même gagner.     

La séance de prolongation : monotone comme une traversée d'alpage.

 

Les pénaltys tiennent plus de la corrida que du combat de reines

Durant la séance de pénaltys, comme en altitude, l'oxygène vient à manquer.

On économise son souffle, commande une ovo chaude, mais on le sent déjà, la Nati sera fidèle à son mythe. Un joueur -Winkelried des pelouses - se sacrifiera nécessairement pour envoyer son tir au pied du Cervin, et assurer que la Nati, dans son entier, puisse, avec les honneurs, revenir à Zürich via le premier vol Swissair.

Car en Suisse, on aime l'empoignade réglo, la lutte à la culotte ou les combats de reines, mais les tirs au but, cet exercice solitaire et tranchant, tient bien trop de la corrida et du drame pour nous convenir.

Les vaches secouent leurs cloches, les nuages passent sur les montagnes.

Voilà, c'est fini, la Suisse a perdu (sans avoir démérité, bien sûr).

Soulagement.

La Suisse est éliminée, le mythe est sauf.

On peut maintenant refaire le match et se dire qu'il manquait peu, que l'on aurait pu, qu'il y a des progrès, et que peut-être la prochaine fois, avec un brin de roublardise, de chance, ou maturité...

Car si l'on n'aime pas gagner, c'est clair, on est pas des loosers quand même! 

 

 

 

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19/06/2016

Euroloft 2016 ?

On connaît le conseil des médecins de consommer 5 fruits et légumes par jour, mais que penser du régime de l'eurofoot, 3 matchs après-midi-soirée-nuit, consommables tous les jours et sans possible modération? Leur présence sur tous les écrans, dans les journaux, avec les rappels aux balcons via des drapeaux de toutes les couleurs, et jusqu'aux petits pains d'un supermarché imprimés de losanges mimant le ballon avec un slogan "nouvelle règle du football, il est permis de mordre", tout cela rend ardu le fait de se soustraire à ce régime. Pour cet eurofoot 2016, le nombre de matchs et la durée du tournoi ont été rallongés. C'est encore plus de matchs, de diffusions télévisées, de pubs pour déos, bières et chips! [1]

Le risque d'obésité guette. Qui pourrait possiblement suivre ce régime sans risquer l'embonpoint, à tout le moins la saturation? Même les pelouses des stades ne supportent plus ce rythme effréné, encore moins les supporters, qui finissent par trouver le rythme éprouvant, pour leurs nerfs ou leurs conjoint-e-s[2] ; on déplore 2 morts, arrêt cardiaque et chutes, sans compter les victimes des bastonnades, et pourtant, ça continue, trois matchs par jours, sans compter les rediffusions, les résumés, les ralentis, les analyses, les best-off... etc, etc.

Mais surtout, comme le foot ne semble plus suffire au foot, n'assure plus en soi suffisamment de spectacle, c'est désormais en-dehors du champ que le spectacle se poursuit. Longs rubans de supporters dans les rues ou fans qui chantent un hymne à la gloire de la police française[3], tout est bon pour que le match, dont le coup d'envoi a été donné le 10 juin, ne marque aucun temps d'arrêt jusqu'au 10 juillet. Et que le spectacle soit continu!

To foot or not to ball

Les caméras sont partout. Les joueurs scrutés des pieds à la tête, les arbitres[4], les entraîneurs... un tel qui avait sorti une crotte de son nez à une coupe du monde a cette fois été filmé se grattant des parties intimes[5]; un joueur a lancé une polémique en faisant un bras d'honneur, mais s'en est défendu en annonçant qu'il avait fait sa sarabande habituelle[6]; un autre a défrayé la chronique en utilisant tweeter pour commenter sa non-sélection[7], entraînant à sa suite une avalanche de commentaires.

Bref, le foot est devenu un prétexte à polémiques ou commentaires sans fin. Comme si le ballon était devenu secondaire. A la blague potache de ceux qui disent : pourquoi est-ce que 22 gaillards courent après un seul ballon, on pourrait leur en donner plusieurs pour les satisfaire. On a presque envie de répondre... pourquoi leur donner encore un ballon, une caméra suffit à les combler.

L'essentiel est hors-champ?

En forçant un peu le trait, on pourrait dire : ça ne se joue plus sur le terrain. Loana dans sa piscine peut donc aller définitivement se rhabiller, il y a plus vendeur que le loft story (Big brother), qui se jouait aussi à onze pourtant, il y a le footloft ou euroloft, avec ses stars, ses millionnaires, filmés sous toutes les coutures, mettant leur main devant la bouche pour empêcher le décryptage de leurs échanges. "Epié" est le mot qu'employait un journaliste en parlant des joueurs, dont tous les gestes sont soumis à l'oeil panoptique, omniscient, des drones, caméras, appareils photos, faisant passer les arbitres pour des surveillants préhistoriques, de doux rêveurs romantiques, qui agitent encore des drapeaux et portent un sifflet à leur bouche, geste chargé de nostalgie, comme le faisaient les chefs de gare d'antan.

Bien sûr, le : "soyez-vous même", s'applique au sport comme à la téléréalité, et il sous-entend à l'adresse des joueurs: soyez de bons comédiens, à tout le moins crédibles : roulades, fanfaronnades ou provocations télévisuelles, ce n'est plus seulement du football qu'il est attendu de vous, c'est un spectacle total.  Alors : footloft ou euroloft, un sport universel qui se joue à 22 joueurs, avec 1 ballons et 600 caméras, et dont le but est de booster une image en marquant des buts devant des placards pour energy of azerbaijan ou Mac Donald's  ?

Que regarde-t-on encore quand on regarde un match ?

Est-ce encore le match de football qui est le centre, ou celui-ci est-il devenu un pré-texte et les spectateurs les voyeurs d'un spectacle burlesque qui se dispute entre le banc, le terrain, les gradins, là où des abrutis finis se mettent parfois en évidence, et où les femmes des joueurs sont exhibées dans une parodie sexiste comme des poupées, sorte de surenchère people pour occuper l'écran.

Ce qui demeure au milieu de cette orgie cathodique?

Le football. Ce ballon qui roule et des passes qui se donnent, des appels et des mouvements, technique et tactique. L'amour du ballon, du cuir, poussé par des jambes, rebondissant de têtes en têtes. Des enfants émerveillés, des adultes retrouvant une part d'enfance, la passion folle et intacte devant la magie du sport qui est une mise en scène, mais qui met aussi en scène la société dans laquelle il se développe.

Euroloft 2016, quand il n'y a plus rien à voir ou commenter, il demeure la radio, pour suivre les matchs, avec une voix seulement pour traduire l'émotion et rêver le reste.

Alors: football exutoire, miroir, catharsis, dérive, excès, violence, union, fusion? Un peu de tout cela à la fois certainement, dans une expérience qui nous fait vivre quelque chose de fort, individuellement et collectivement. 

Et au final, la superstar, il n'y en a qu'une : ce ballon insaisissable qui n'est à personne et après lequel tout le monde court.

 

 

 

 

[1] http://www.sofoot.com/euro-2016-24-pays-pour-quoi-faire-1...

[2]https://www.youtube.com/watch?v=ZrcX10HYMww

[3] http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Les-supporters-...

[4] http://www.lematin.ch/euro2016/international/arbitres-sta...

[5]http://www.huffingtonpost.fr/2016/06/13/joachim-low-video...

[6]http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Didier-deschamps-a-confiance-en-la-version-de-paul-pogba-sur-son-geste-polemique/696504

[7]http://www.lemonde.fr/football/article/2016/06/02/cantona...

 

 

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06/06/2016

Si j'étais de droite...

Les conseillers municipaux de droite ne se sont pas présentés à l'annonce des résultats ce dimanche 5 juin à l'hôtel de Ville. Hormis l'extrême droite, deux PLR et le nouveau président du PDC Ville de Genève, bien isolés, tous les autres étaient absents du rendez-vous démocratique. Il semble en effet plus facile de couper 8 millions dans le budget de la Ville en appuyant sur un bouton un soir d'hiver, que de venir assumer les conséquences de ses actes devant le peuple.

Un désaveu très clair de la politique du coupe-coupe

Les élus de droite ont-ils eu peur de voir leur politique désavouée par plus de 60% du corps électoral en Ville de Genève? Ou avaient-ils encore en tête le désaveu frontal que la chambre constitutionnelle leur avait porté quelques jours avant le scrutin sur leur recours administratif considéré nul et non avenu ? Cet abstentionnisme des élus de droite pousse à réfléchir. Il fait écho à une campagne où la droite s'est effilochée et réfugiée dans une posture victimaire et plaintive, incapable d'assumer politiquement ses coupes.

Le résultat des urnes allait-il faire réfléchir les élus de droite? Il semble, malheureusement, à écouter ceux qui y ont réagi, que non. Au soir d'un désaveu électoral massif, Simon Brandt, PLR signe sur son blog un nouvel acte d'accusation contre les autorités, relayé en communiqué de presse par les quatre partis de l'Entente, où il promet de nouvelles coupes.[1]     

Une droite autiste et obsessionnelle

Face à la décision très claire des habitants de la Ville de Genève de refuser de taillader un budget bénéficiaire. Face à un choix démocratique qui transcende les camps politiques, s'appuyant sur des comptes 2015 dotés de 40 millions de bénéfices, rappelant qu'une partie de la prospérité de la Ville est construite sur la culture et le social, la droite répond par l'autisme et l'obsession en annonçant la poursuite des coupes dans la prospérité de la Ville [2].

La droite dysphorique réaffirme sa volonté de nuire, son sentiment infantile de ne pas être entendue par le Conseil administratif et la Gauche. Or, il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Le peuple s'est exprimé clairement ce dimanche et a fait entendre sa voix: des coupes, il n'en veut pas! Est-ce si dur à entendre? Plutôt que des coupes, on a envie de proposer à la droite un bon nettoyage d'esgourdes.  

 

Si j'étais de droite...

Si j'étais de droite, ce lundi, je me demanderais pourquoi 60% du corps électoral  m'a clairement signifié son désaccord. Si j'étais de droite, je m'interrogerais pour savoir en quoi ma volonté de coupes forcées est encore légitime. Je ne mettrais pas en cause ma "méthode" mais mes manies. Si j'étais de droite, pourquoi trahirais-je ce qui a bâti la prospérité de la Suisse: sa valorisation du consensus, du dialogue, et le respect des majorités comme des minorités, dans la défaite comme dans la victoire ?

Si j'étais de droite, et de droite, disons modérée, je me demanderais pourquoi renier mon héritage politique, humaniste et social. Je remettrais en question mon plan quinquennal de coupes, et en l'interrogeant, je ferais preuve d'évolution politique, me séparant au passage de quelques extrémistes peu inspirés. Si j'étais de droite, pourquoi rejouerais-je au budget 2017, ce qui a échoué au budget 2016?

Si j'étais de droite, je ne mépriserais pas la démocratie suisse en raillant les référendums comme certains l'ont osé dans mon camp, mais la respecterais, et m'inclinerais devant elle. Si les élus passent, la démocratie demeure; et il revient aux élus d'être au service de celle-ci, pas l'inverse... je ne chercherais pas à forcer ma politique à 43 bonhommes contre l'avis du peuple[3].  

Si j'étais de droite, enfin, j'irais au théâtre, au cinéma, ouvrirais des livres, remerciant ceux qui les créent de ne pas être rancunier ou aigri, car offrant sans compter ce qui rend l'Homme éclairé.

 

 

   

[1] http://simonbrandt.blog.tdg.ch/archive/2016/06/05/ville-de-geneve-a-nouveau-budget-nouvelles-methodes-276682.html

[2] http://plr-villedegeneve.ch/2016/06/ville-de-geneve-a-nou...

[3] La droite dysphorique, disposant de 43 sièges sur 80 depuis les élections municipales du printemps 2015, s'est mise en tête que cette faible majorité lui donne toute légitimité pour imposer ses vues, sans tenir compte de l'avis populaire. 

 

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30/05/2016

La droite municipal craint le jugement du peuple, elle mobilise ses avocats

La droite municipale a donc lancé un recours pour invalider la votation populaire du 5 juin en Ville de Genève sur les coupes dans le social et la culture.[1] Pour la droite, les explications fournies dans la brochure par l'exécutif donnent l'impression que la majorité du conseil municipal est irresponsable d'avoir voté ces économies budgétaires, qu'il ne connaît rien aux finances, et va faire du mal aux jeunes, aux aînés, aux femmes battues.[2]

C'est donc parce qu'elle a le sentiment d'être mal comprise que la droite fait recours devant les tribunaux pour invalider un scrutin populaire. Le côté cocasse de ce recours est accentué lorsque l'on entend la cheffe de groupe PLR Natacha Buffet-Desfayes, à la télévision locale Léman Bleu [3], justifier son recours par la crainte d'être dépeint comme des sadiques. La droite prend très, très personnellement ce qu'elle interprète comme "une liste de griefs qui leur sont adressés... avec le sentiment d'être traîné dans la boue". Mais pourquoi donc la droite déserte-t-elle le champ du politique, de l'argumentation, et du débat ouvert, pour se réfugier dans une posture judiciaire victimaire ? 

Victimisation et personnalisation

Le journaliste écarquille les yeux et demande concrètement ce qui ne va pas dans la brochure présentant les votations du 5 juin. Il n'aura pas de réponse claire de la part de la cheffe de la droite, si ce n'est une succession de phrases à forte teneur émotionnelle et subjective : "on nous dit que l'on a mis la Ville à sang, nous sommes traînés dans la boue, on nous dit que tout le monde est affaibli, amputé, on n'a pas été entendu, on se sent insulté dans la brochure... nous ne voulons pas passer pour des méchants, nous voulons dire que parce qu'ils ne sont pas d'accord ils nous traitent de cette manière et il est mis dans la brochure que nous sommes des sadiques..." La cheffe de groupe finit dans un souffle: "enfin je vous dis là mon ressenti" Le mot est lâché, c'est donc, au final, de son sentiment que la droite parle et à partir de celui-ci qu'elle se sent autorisée à faire recours et encombrer les tribunaux. On a définitivement quitté le terrain du politique, pour naviguer dans l'espace infantile et régressif du: "je ne me sens pas compris, tu es très très méchant, je te coupe la paix... et ton budget avec".

 

La droite a peur de son image 

On a beau lire et relire la brochure des votations, on n'y retrouve aucun des qualificatifs offusqués employés par la droite. Sa blessure narcissique doit venir du fait que l'on déduise qu'ils sont les acteurs des coupes injustifiées pour 8 millions dans les finances publiques, avec des conséquences importantes pour le fonctionnement de la Ville de Genève et ses habitant-e-s: 

  • Réduction de 2.5% sur les mandats extérieurs et les achats de la Ville de Genève (Gérance immobilière, Service des sports, service des écoles, nettoyage des préaux).
  • Réduction de 2% sur les subventions accordées par la Ville de Genève à l'exception du sport, du Grand Théâtre et de la petite enfance.
  • Réduction de 10% sur l'ensemble des Fonds généraux culturels.
  • Réduction du budget du Fonds municipal de lutte contre le chômage de plus de 600'000.-
  • Diminution de 50% des subventions prévues pour le Fonds de soutien à l'innovation G'Innove.
  • Suppression de l'incubateur social Essaim et réallocation de sa subvention à la Fondetec.

 

Mais, de deux choses l'une : soit ces coupes de 8 millions sont anecdotiques, auquel cas, on peut se demander pourquoi, au final, la droite les a faites; soit elles permettent véritablement de trancher dans les dépenses publiques, et de faire des "économies"... on ne comprend pas alors pourquoi la droite s'offusque que leur impact soit relevé.

Serait-ce cette phrase, parmi d'autres, qui offusque la droite ? "La Ville de Genève jouit d'une excellente santé financière. Cela est rappelé par différentes études, qui saluent les performances de gestion de la commune. Depuis 2007, la dette municipale a baissé de 17,9% (soit de 330 millions). La moyenne d'autofinancement des investissements sur 10 ans atteint les 144%. Et les comptes 2015 affichent un boni de 39.5 millions." Il s'agit pourtant de faits avérés.

 

Un recours narcissique  

La droite a donc fait recours à la chambre constitutionnelle pour invalider une votation populaire, parce qu'elle se sent mal comprise! N'assumant pas d'avoir coupé pour 8 millions de prestations dans le budget de la Ville, elle envoie ses avocats. Comment ne pas avoir l'impression, au moment de passer devant le peuple, que la droite cherche à brouiller les cartes, menaçant d'une annulation de scrutin une votation qu'elle a pourtant elle-même provoquée... comme si elle n'avait pas confiance ni dans ses propres arguments, ni dans la souveraineté populaire.

 

La droite face à sa peur du désaveu populaire

En amont, la droite n'avait pas voulu examiner le budget de la Ville avant de le couper d'une manière linéaire et à l'aveugle, supprimant des prestations importantes pour la population. En aval, elle jette l'éponge, refuse de faire campagne, déclenchant une bataille juridique que, selon toute vraisemblance, elle perdra.

Ces choix sont regrettables, et donnent au final l'impression que c'est avant tout son image et ses postures que la droite défend, ayant peur du débat de fond, n'assumant pas devant le peuple ses coupes, voire pire: intimidant ce dernier, lui laissant entendre qu'au final, ce n'est pas lui qui décide mais les avocats et les tribunaux. 

Face à cette tentative d'intimidation, une seule réponse possible : aux urnes le 5 juin pour voter avec enthousiasme deux fois NON aux coupes et aux manoeuvres dilatoires d'une droite qui cherche à confisquer la liberté du vote populaire pour le réserver à ses avocats!   

 

 

[1]http://www.20min.ch/ro/news/geneve/story/Votation-contre-...

[2] http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/entente-veut-invalider-scrutin-5juin/story/14367373

[3]http://www.lemanbleu.ch/Scripts/Modules/CustomView/Lis...
 

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23/05/2016

Au nom de qui, au nom de quoi

Celui qui combat des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l'abîme regarde aussi en toi. (Friedrich Nietzsche, par-delà le bien et le mal)

 

Au nom de qui au nom de quoi invoque toujours, par définition, une puissance autre que la sienne pour intervenir et défendre ses intérêts. Au nom de qui, au nom de quoi, prend Dieu par la main, tire Allah par le collet, fait parler comme un ventriloque la sacro-sainte puissance de l’Etat, la cause, la démocratie, l’état d’urgence, un œil sur la presse et l’audimat.


Au nom de qui, au nom de quoi est fort, très fort, quand il invoque la sécurité et joue sur la peur ; difficile alors de lui opposer quoi que ce soit. Pourtant, la vague qu’il lève, la hantise dont il se sert, il la suinte. Sa violence est un boomerang qui le menace derrière la tête. Pourquoi alors se tenir à ses côtés pour scruter l’ennemi invisible et ânonner comme sidérés : crainte et soumission ? Alors que la liberté et la capacité de créer du nouveau nous mobilise tout autrement ?

Au nom de qui au nom de quoi agrandit ses prisons, aligne ses algorithmes ou pelotons, textes sacrés, détourne la religion, caricature ses adversaires et ajoute une remorque au bouc émissaire. Ce n’est jamais lui qui pose problème, pas lui l’intolérant, la source de violence. A croire que celle-ci tombe du ciel, qu’elle descend de nulle part, se perpétue uniquement par force d’inertie ou de pesanteur, insaisissable épouvante tapie dans l’ombre, sans cause ni raison.


Servilité de l'autoritaire

Au nom de qui au nom de quoi cherche une légitimité comme un vieillard sa canne. Mais dis, quand sortira-t-on du dyptique bourreau ou victime? Martyr, martyrisé, ou sauveur ?

Au nom de qui au nom de quoi va en Iran rencontrer des Mollahs, serrer la pince de princes Qataris, s’acoquine aux compères, corrompus en tous genre. Au nom de qui au nom de quoi ne prend guère la peine de se boucher le nez. Le cynisme est son déni de la violence, la realpolitik sa solution finale... et au diable les moyens.

Au nom de qui au nom de quoi auto alimente les conditions de la violence, défend le pouvoir par le pouvoir, contre ceux qu'il prétend servir. Au nom de qui au nom de quoi se cache derrière les oripeaux de la foi, les ors de la république... jusqu'à son reflet dans le miroir.


Au nom de qui au nom de quoi s’accommode de la violence, s’y fonde même. Disposé aux compromissions nécessaires pour faire tourner les opinions, son absolu est placé dans le rendement et sa perpétuation. Mais toi, dis, où places-tu ton absolu ? Et pour qui agis-tu, plutôt qu'au nom de quoi?

 


Bulletin de vote, gomina ou bâton

L’exercice de la violence, sans justice sociale, place le militaire, le policier ou le terroriste sur le même pied d’égalité. Cette tasse de café, ce litre de pétrole, ce quintal de coton, quelle sueur les rançonne ?


Quel visage montre Au nom de qui au nom de quoi quand il est ramené sur terre, au ras de celle-ci, en face à face ? Quelle contestation, quelle parole, modération lui oppose-t-on? Tout passage par la case prison, inutile et stérile, faisant ressortir des jeunes gars qui se feront exploser plus loin doit être abolie. Tout réveil dans les parcs de la ville à coups de pieds par la force publique, banni. Interroger, combattre toute violence ; toute inégalité, tout abus de droit, les dénoncer. Au nom de qui au nom de quoi a besoin de silences complices. Pourquoi les lui donner?

Au nom de qui au nom de quoi prive de liberté ceux qui avancent les mains vides. Nul ne doit entrer en prison parce qu’il n’a pas de papiers. Au nom de qui au nom de quoi se frotte les mains. Exacerber les tensions, radicaliser les fronts, c’est bon pour son prêche ou sa réélection. L’état d’exception ou la résignation, c'est son inspiration. Que répondre à la violence de l’autoritarisme quand il ne dit pas son nom ?

 

La parole est un énergie


Les hommes armés sont dans la rue. Certains les saluent, rassurés par leur présence. D’autres sont regardés du coin de l’œil, fouillés plus que de raison, et pourtant innocents, comme les autres.

Au nom de qui au nom de quoi aimerait nous faire croire qu’il parle en notre nom.
Ses clins d’œil complices sont, à mes yeux, et avant tout : un signe aggravé d’épilepsie.

Une décharge électrique alimentant la créativité et la contestation.

 

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09/05/2016

Le rodéo des motards: quelles responsabilités ?

"J'ai vu un coureur se faire réanimer aujourd’hui doit-on interdire le marathon ? Déplacera-t-on aussi les courses cyclistes et la Critical mass ».[1] Le Conseiller d'Etat Luc Barthassat, après avoir banalisé le grave accident qui a blessé 6 personnes dont une gravement samedi durant un rodéo de moto compare une fois de plus l’incomparable. Le magistrat fait le parallèle entre une course populaire : le marathon, admirablement encadré par des centaines de bénévoles, avec des routes fermées, des postes de samaritains à des emplacements définis, des secours mobilisés pour l’occasion, et un rodéo sauvage de 2000 motards samedi dans la ville sans sécurité, ayant dépassé le contrôle des organisateurs.

Avez-vous déjà vu un marathonien en blesser 6 autres?
Quand vous courez un marathon, vous assumez que votre corps peut lâcher. Vous engagez votre responsabilité, et uniquement la vôtre. L’excellence de l’organisation, si elle ne garantit jamais le risque zéro, permet de répondre aux défaillances. On ne voit pas bien comment un marathonien pourrait en blesser un autre. Il en est tout autre quand un motard pousse son bolide 2 à 3 fois la vitesse autorisée sur les quais bondés un samedi après-midi ! La comparaison du Conseiller d’Etat est stupide. Est-ce parce qu’il était lui-même dans le cortège qu’il cherche à banaliser les responsabilités ? Sa réponse est aussi une insulte au professionnalisme de ceux qui organisent des courses pédestres et cyclistes et qui doivent faire face à la lourde tâche de planifier et sécuriser des événements.

Deux poids deux mesures?

Comme se fait-il que certains soient astreints aux coûteuses et nécessaires mesures pour planifier leur événement populaire, alors que d’autres déboulent avec 2000 motos en pleine ville, avec à leur tête leur chef de bande ? Ce rodéo de motard aurait dû être empêché de démarrer. Au marathon, vous savez combien de personnes vous avez au départ. Au réunion des motards, non. C’est plus difficile à évaluer. 1400 personnes aiment l’événement sur facebook, 2000 motards sont à l’arrivée. Il se passe des événements étranges dans cette République qui interrogent le principe d'égalité de traitement.

Ce rodéo de motard aurait dû être empêché de démarrer.

Est-ce parce qu’un Conseiller d’Etat était sur sa moto que cette manifestation a été autorisée sans encadrement suffisant de police ni pose de barrières de sécurité ?  Cette équipée sauvage a mis la vie de gens en danger, des jeunes enfants qui couraient le samedi après-midi sur les quais, des piétons qui traversaient sur les passages piétons au petit bonheur la chance au milieu de la horde. Monsieur Barthassat a-t-il promis d’assumer seul la gestion de cet événement auprès de ses pairs du Conseil d’Etat ? Une enquête de police approfondie sur les événements doit rapidement avoir lieu pour tirer tout cela au clair. Seule une gestion responsable de tels événements sur le domaine public permettront d'éviter de tels drames. De telles négligences impliquant la vie d'être humains ne doivent plus se reproduire. Le bilan aurait pu être encore plus tragique ce week-end. 

 

 
Un témoignage de motard


"Ayant participé à la bénédiction, j’avais envie de témoigner de mes impressions. Tout d’abord j’ai été étonné de voir que la gestion du cortège avait été attribuée à un groupe facebook de motards. Ils sont très sympas d’avoir voulu prêter main forte aux policiers pour gérer la parade mais ils n’ont absolument aucune expérience dans la gestion d’événements. On a simplement distribué des dossards jaunes fluorescents aux membres lambdas du groupe facebook qui avaient décidé de répondre présents à l’invitation digitalisée sous forme d’événements facebook, sans sélection aucune. Ensuite, sur place, pendant la messe, les véhicules étaient garés n’importe où, prenaient une place pas possible, jusqu’aux trottoirs, empêchant les passants de circuler. Mais le plus gros problème a commencé avec l’allumage des 2000 véhicules…. Je vous laisse imaginer le boucan cacophonique, quand les poignées ont commencé à jouer dans le vide, juste pour faire vrombir les machines et leur pot d’échappement. Et puis l’odeur, provoquée par ces mêmes jeux totalement inutiles de poignée de gaz et celles des pneus brûlés à l’arrêt sur l’asphalte, uniquement pour épater la galerie. Quitter l’église des Eaux-vives était une libération. Enfin, c’est ce que je pensais jusqu’à ce que le cortège prenne la route. Certains roulaient à plus de 80 sur des routes habituellement limitées à 50km/h (sous le regard bienveillant des policiers présents, tandis qu’à d’autres passages, ça bouchonnait tellement qu’on avait de la peine à dépasser les 10km/h, faute à une mauvaise sélection du parcours. Les radars avaient tous été désactivés pour l’occasion, certains motards en ont bien sûr profité pour oser l’impensable en temps normal…..un wheeling ne se fait pas par accident, un excès de vitesse ne se fait pas par accident… je continue quand même à me demander comment, à une bénédiction de motards, c’est sous couvert de la légalité que l’on arrive à (se) mettre en danger."

 

[1] http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/accident-cologny-...

 

 

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08/05/2016

Sortie de route de Barthassat : "6 blessés dont un grave... malgré cela la journée fut belle"

Franchement, fallait pas être malin pour rassembler en plein cœur de Genève, où la circulation était déjà compliquée pour cause de marathon, une masse de motards pour leur bénédiction à l'église des eaux-vives. Quel charme il y a-t-il à venir jouer du gros cube et défoncer les oreilles des passants en montrant qui a la plus grosse? Je l'ignore. On aurait au moins pu s'attendre à ce que ce rassemblement soit correctement encadré et des consignes de sécurité strictes données.

On aurait aussi pu imaginer une bénédiction des motards en proximité d'un circuit de course, à tout le moins d'une route fermée pour l'occasion, mais non, les joyeux drilles, montés sur leurs bécanes, ont trouvé beaucoup plus charmant de se rassembler en plein centre-ville, un samedi après-midi de printemps, puis d'envahir les quais en faisant exploser les décibels, et traversant la ville en tous sens.

 

La vie n'est pas un film américain

Certes, il ne fallait pas être très malin pour venir frimer au guidon de sa moto entre baby-plage et le jardin anglais, en escouade et avec des drapeaux pirates à tête de mort, jouant les gros bras en se croyant sur les longues routes désertes américaines. Mais il fallait être sacrément allumé pour essayer de faire un wheeling, le long des quais et embarquer dans sa chute un piéton et d'autres motards. Le drame a eu lieu au milieu de l'après-midi. Bilan: 6 blessés dont un grave.[1]  Le prêtre qui avait dit quelques heures avant : "Dieu aime la moto, car c'est un plaisir partagé, une communion, c'est quelque chose qui vous lie et vous unit" a dû se mordre la lèvre en fin de journée.  Il n'y a pas grand amour à se faire faucher par un motard tout à la joie de bomber le torse sa belle cylindrée qu'il ne maîtrise pas.[2]  

Barthassat à la masse

Ce n'est qu'à Genève que l'on peut voir un ministre des transports, Luc Barthassat, se pavaner au volant d'une moto avec sa tête de mort sur le cœur et commenter en fin de journée très légèrement : "malgré l'accident sur les quais, la journée fut belle de rencontres et d'amitiés", ce qui est choquant. Il aurait été souhaitable que le magistrat retire ses gants et ses œillères, prenne la mesure du drame, exprime une pensée pour les blessés et leurs familles, et si possible suspende sa virée à moto, plutôt que de continuer à faire des selfies à tête de mort.

Le mot "accident" à bon dos. Il faudrait dire plutôt : suite à des négligences coupables, des gens sont aujourd'hui en petits morceaux dans un hôpital, alors que d'autres finissent d'écluser leurs bières.

Une ville n'est pas un lieu pour faire des rodéos de motard.

Avoir cette conception de la ville, c'est avoir une époque de retard.   

Le Conseil d'Etat va-t-il interdire ces rassemblements dangereux?  

Quelle est la responsabilité du Conseil d'Etat considérant la légèreté avec laquelle la tenue de cet évènement a été autorisée ? Comment le Conseiller d'état responsable, Luc Barthassat, va-t-il s'expliquer devant ses collègues du Conseil d'Etat sur cette funèbre virée de bécanes, avec ou sans sa tête de mort sur le poitrail ?

Les rassemblements de motard doivent se tenir hors des villes, sur des routes sécurisées et surveillées. Même si, dans l'ensemble, les motards sont des gens responsables, l'excitation liée à ce genre de rassemblement, est une invitation à la catastrophe.  

Les organisateurs, lors des courses vélo, protègent le public et les coureurs lorsqu'ils entrent dans des villes. Lors de l'arrivée du Tour de Romandie dimanche passé, les balustrades étaient posées. Comment peut-on lâcher une horde de deux roues mécanisées en pleine ville sans protections ni avertissements à la population?    

 

Stop aux rodéos mortels des motards

Motards, plutôt que d'arborer des têtes de morts, des cuirs et des clous, mettez des fleurs sur vos motos, et allez rouler sur des circuits.  

Les enfants, les familles, les cyclistes et les piétons qui ont risqué leur vie aujourd'hui en croisant votre sinistre parade vous en remercient.

Quand à Luc Barthassat, les mots me manquent pour désigner la légèreté avec laquelle un ministre des transports joue avec la vie des gens. A force de vouloir mettre des motos partout, sur des voies de bus, dans des églises, elles finissent aussi par partir dans le décor. Ce qui s'est passé ce samedi quand 2000 motards ont roulé en bloc sur les quais n'est pas un accident. C'est de la bêtise crasse. Certains en ont payé le prix fort.  

  

 

[1]http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/Un-accident-au-qu...

[2]http://www.tdg.ch/geneve/benediction-motards-attire-foule...

 

 

 

 

 

02/05/2016

Les éclusiers de la porte étroite

book-07210728.jpgComme de nombreux genevois, je ne suis pas né ici, n'ai pas fait mes classes à Genève. Je suis arrivé dans cette ville en cours de route, ai été touché par sa capacité à accueillir la différence, par sa dimension cosmopolite.

A un âge qui n'était plus celui de l'adolescence, je suis venu travailler à Genève, ai été marqué par la possibilité de m'y sentir bien, en un mot, comme chez moi (en fait, bien mieux). Non pas que j'avais grandi très loin, oh non, à une distance de soixante kilomètres, mais parfois ceux-ci sont plus difficiles à franchir que des milliers, sachant que les rivalités sont aussi cocasses que tenaces, et les barrières bien posées dans les têtes.

Ubi bene, ibi patria dit le proverbe latin : là où je suis bien, là est ma patrie. Genève a toujours été une ville de refuge, elle en tire sa grandeur, sa force et sa beauté.

 Comprendre Genève

Bien sûr, quand on n'est pas du cru, il manque des morceaux pour comprendre le récit local. Quand certains parlent des années des squats où de quelques scandales ayant émaillé la vie politique d'alors, du 25 rue du Stand en passant par les rapports complexes entre l'Etat et les communes; de grands projets ayant modelé ou défiguré Genève, on se rend compte du décalage.

Il y a certaines inimités (ou intimités) aussi que l'on n'explique pas et que mêmes les principaux protagonistes semblent avoir oubliées. Que s'est-il donc passé avant? Quelles Genferei a-t-on loupées? La mémoire vivante est parfois défaillante. Les récits sont contradictoires et l'histoire se réécrit sans cesse. Quelque chose s'est déroulé à Genève, durant les années passées, qui modèle le présent et auquel les nouvelles générations ou les nouveaux arrivants n'ont accès que par sourires entendus ou regards en coin. Il manquait un livre pour lever le voile. Albert Rodrik et Olga Baranova s'y sont attelés.

 

Mémoire vive

Les éclusiers de la porte étroite[1] d'Albert Rodrik et Olga Baranova est un livre généreux qui retourne les cartes. Tout d'abord, parce que tous deux ont ce parcours de migrants, qui leur permet d'avoir un regard distancé sur la réalité locale, mais aussi parce que, camarades socialistes, leur compréhension n'est ni complaisante ni liée à des liens ataviques. Ils sont libres ces deux! Ce recueil éclaire la réalité genevoise, suisse, avec perspicacité, sans pour autant être un livre d'histoire. On y découvre avec plaisir aussi l'excellent texte d'Eloisa Gonzalez Toro, fille de réfugiés chiliens, qui s'exprime sur la nouvelle constitution pour Genève. Pas de langue de bois ici. Les écritures sont tranchées, le parti pris affirmé.

 

Des parcours rythmés par l'engagement

Olga Baranova suivait il y a dix ans les cours d'une classe d'insertion scolaire à Genève. Elle est devenue suissesse juste avant son élection aux municipales de 2011. Aujourd'hui, elle termine ses études en management public, travaille à Berne au sein du parti socialiste en poursuivant son engagement politique à Genève.

Albert Rodrik, est arrivé à Genève en 1955, en provenance d'Istanbul, pour étudier le droit à l'université. Jeune fils d'une famille de commerçants juifs turcs passé chez les frères chrétiens, il ne connaît personne quand il débarque au bout du lac. "Pourquoi Genève? Paris n'était pas envisageable, car je me serais dévergondé, et Bruxelles était mauvaise pour mes bronches! Alors je me suis retrouvé à Genève et j'y suis resté" Syndicaliste, un temps comédien et employé de banque, adhérant au PS en 1975, l'homme a travaillé comme haut fonctionnaire durant 15 ans pour des magistrats de diverses obédiences. Appelé le sage au sein du parti, fin connaisseur de la politique locale, il est un guide, une référence, une mémoire vive.

Ce livre est en fait un carrefour, de générations, de récits, de regards. Albert est un sage, Olga une combattante, et Genève méritait bien cet hommage de deux migrants devenus des références.

Nous ne croyons pas au grand soir mais à tous les petits matins

Je ne suis pas convaincu que, pour les Suisses, la perception d'être un peuple ou des peuples parmi d'autres de cette planète, solidaires qu'ils le veuillent ou non, soit bien ancrée dans leur tête. Albert a raison. Nous avons besoin de ce petit livre qui permet de comprendre un parcours, des communes, un canton, et un peu de cette complexité helvétique dont on est fier sans toujours la saisir.

Car rien n'est acquis, ni à l'abri, que l'on soit né d'ici ou d'ailleurs. Et c'est l'engagement dans le présent qui oriente les pas, change la donne, pas le pedigree, ni la naissance. Comme des éclusiers de la porte étroite, démocrates, réformistes, nous ne croyons pas au grand soir mais à tous ces petits matins où les espaces de liberté sont sans cesse élargis en dépit de l'économie de marché.

J'ai pour ma part trouvé dans ce livre des raisons d'espérer et de mieux comprendre notre Genève où l'engagement quotidien pour une société plus juste se poursuit.  

 

 

[1] Albert Rodrik, Olga Baranova, les éclusiers de la porte étroite, Editions Slatkine, Genève, 2016.

 

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17/04/2016

La poésie est une langue de résistance

On m'a posé une question  : la poésie a-t-elle à voir avec le sacré ?[1]

Pour ma part, je vois plutôt la poésie du côté de la résistance que du sacré, de la transgression plutôt que de la vénération. Le sacré serait un espace trop précautionneux, presque ouaté, dans un présent trouble et tendu. La révérence et la sainteté ne me semblent pas aptes à répondre à ce qui nous secoue. Elles ne comblent pas la nécessité d’une parole qui se déploie libre au milieu du chahut, du chaos -pas pour les résoudre et les régler, non-, pour y faire entendre un son autre que les cliquetis monomaniaque des claviers et vaincre l’autisme des casques audio.

La poésie n'est pas l'opium du peuple mais son éphédrine.

Il faut relire  les carnets clandestins du philologue Victor Klemperer: "LTI (lingua tertii imperii), la langue du IIIe Reich" qui s'ouvre par ces mots de Franz Rosenzweig: "la langue est plus que le sang". Ce livre écrit entre 1933 et 1945, publié tardivement en Allemagne en 1995 seulement, analyse les manipulation de la langue par les nazis, comment l'emprise et la destruction ont commencé dans celle-ci. 

Mais si l'emprise et la destruction commencent là, c'est bien de là aussi que peut prendre forme la résistance la plus forte.

La poésie est un acte de résistance
Que la poésie soit une respiration, un soulagement ou un poing levé, oui. Qu’elle puise son énergie au silencieux, au dissimulé, d’évidence. Que l’intime y ait sa part et la sensibilité la nourrisse: clairement. Elle est en cela un lieu de résistance à la vitesse, à la bêtise et à la vulgarité, au discours économique, et à sa force de frappe ; à l’abêtissement par matraquage médiatique ou conformiste. Pourquoi avons-nous faibli jusque dans la langue? La parole a été colonisée par les nababs du bankable. Avant d’être un lieu de vénération, la poésie est un haut-lieu de résistance. La domination du langage "d'implementation, de gouvernance, de sur-sécurisation" doit être subverti. 

La langue qui échappe au discours de l'efficience
Cette résistance dans la langue fait-elle alors de l’écriture poétique un domaine relevant du sacré ? La conduit-elle au religieux ? Non. Voilà longtemps aussi que le sacré et le religieux, tels que nous les entendons, ont cédé dedans la colle de l’engluement. Pourtant, dans la poésie, quelque chose d’un ordre mystérieux et innomé trouve refuge. Qu’un silence s’installe entre deux voyelles, que claque le bris de quelques consonnes, c’est un miracle déjà. Et que dans ces assemblages de paille et de débris, ces nids et terriers, il y ait la vie, se disant avec des moyens pauvres et une nécessité vitale, c’est le signe indéniable d’une puissance, fortifiante.

Bienvenue la parole vivifiée
De la poésie découle une émotion sensible nous immergeant dans une langue neuve, et pourtant donnée et reconnaissable de toujours. Serait-ce qu’elle nous préexiste ? Bienvenue à l’écriture sensible, à l’écriture fragile. Que l’on ne se presse pas trop à lui refermer au museau le couvercle des catégories, des classifications, des chapelles, en l’appelant : écriture du sacré, écriture religieuse ou spirituelle, ou Dieu sait quoi encore. Ne l’organisons pas trop vite en salons ou festival, ne cherchons pas à la rentabiliser. Laissons-la gambader sur les pages, les murs, les écrans, dans les bouches et les corps. Laissons-la à son lent travail d’être et de devenir. Dit-on d’une herbe qu’elle est religieuse ou spirituelle ? Le dit-on d’un toit de tuile ou du bras d’une rivière, du vent et de la pierre ? Pourquoi ferions-nous alors entrer de force un poème qui est présent simplement, agencement de sons, de lettres et de souffles, dans les carcans de la convenance ou de formes identifiables? Pourquoi devrions-nous dire, toujours, comme des enfants : c’est toi qui l’a dit, alors c’est toi qui l’est ? 

Ni carcans ni arcanes

La poésie se sauve sur les sentiers de traverse et évite les assemblées et maison que l’on prépare pour elle. Elle est surprise et effacement, sur le mode ce que Dubuffet énonçait pour l’Art brut. Il est beau de sentir que la graine poétique pousse dans des terres autres que celles des champs ratissés, abondamment traités, et qu’elle refuse de produire une plante standardisée bonne à l'ingestion de masse, dans des sillons gravés. Il est merveilleux de ressentir que la poésie croît dans des terres arides, ingrates, des terres libres ou dont plus personne ne veut, bradées pour deux francs six sous au marché, ou offertes à pleines brassées à qui veut bien les aménager par petits groupes.

Poésie: Sacrilège !
La poésie se nourrit de la différence, de la singularité, de l’intime, de l’unique et de l’éphémère. Elle est, en époque de standardisation, une transgression, une résistance, face au dogme dominant. Elle refuse la rentabilité, la capitalisation du vivant, la standardisation généralisée.

Les premiers hommes se sont nommés ainsi parce qu’ils fleurissaient leurs tombes, couvraient des grottes de pigments de couleurs.

C’est l’acte poétique qui fonde l’humanité, pas sa technologie.

Tout poème est une graine ou une liane.

 

 

[1] http://www.poesieromande.ch/wordpress/

 

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